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Petite chronique du parc Samuel Champlain (2)

Patrick Corneau

Les Bouvard-et-Pécuchet du parc Champlain

Parc Samuel Champlain, quinze heures trente : l’heure de la relève de la garde. Ils arrivent avec la ponctualité d’un métronome détraqué, toujours dans le même ordre – Henri en éclaireur, Marcel qui traîne la patte, suivi de Gaston et de son éternel journal froissé, puis Léon qui ferme la marche en marmonnant déjà ses premières doléances du jour.
Ils sont quatre, toujours les mêmes, toujours sur le même banc, collés, serrés comme des sardines en conserve – et ce, qu’il pleuve, qu’il vente ou que Paris se mette à fondre sous la canicule. Si par malheur leur banc est squatté par quelque impudent jogger en pause ou mère de famille distraite, ils tirent une tête de croque-morts en chômage technique, tournant autour de l’intrus avec des mines déconfites jusqu’à ce qu’il cède la place. Moi, qui les observe depuis des mois lors de mes passages quotidiens, je les ai baptisés affectueusement “les-Bouvard-et-Pécuchet” – en version quadruple, certes, mais l’esprit y est.
Quand je passe devant ce gang de pigeons vieillissants, je ralentis imperceptiblement – pure perversion d’“auditeuriste” amateur – pour grappiller une tranche de leurs dialogues ciselés à l’Opinel. Leur répertoire est d’une richesse insoupçonnée : cela va du démontage minutieux et acide du programme télé de la veille à l’inventaire grincheux des récriminations de leurs épouses respectives (« Ah… encore parti se goberger au parc ! » minaude Marcel en imitant sa Germaine), en passant par le crachat verbal systématique sur tout détenteur de smartphone qui ose traverser leur champ de vision (« Regarde-moi ces zombies ! » grogne Henri, tout en tripotant mollement le sien, sorti pour vérifier l’heure).

Leur passion secrète, celle qui fait pétiller leurs yeux fatigués ? Draguer les dames à chien. Les jeunes surtout. Avec une science consommée du compliment canin qui leur permet d’aborder la maîtresse : « Qu’il est beau, votre petit compagnon ! » susurre Marcel avec des trémols dans la voix. Ils tiennent manifestement un registre mental scrupuleux des passages : modèle de chien, couleur du pelage, caractère de la bête, et sans doute pedigree détaillé de la maîtresse. Leur expertise cynophile rivalise avec celle des juges de concours.
Nous ne nous saluons jamais : code tacite, nous n’avons pas été présentés en bonne et due forme. Je suis le passant fantôme, ils sont les gardiens du temple. Chacun respecte sa place dans cette chorégraphie muette.

Ce jour-là, pourtant, j’ai eu droit à un privilège rare : une conversation in extenso, comme si ma présence régulière m’avait finalement valu une accréditation officieuse.
— Encore ce caniche… J’te dis qu’il a grossi, décrète Henri en pointant un bichon poudreux.
— C’est la maîtresse qui a grossi, corrige Marcel avec une mine de connaisseur. Le chien suit toujours.
— Vous avez vu la météo ? interrompt Gaston en agitant son journal. On va encore cuire demain.
— Et tu crois que ça change quoi à nos retraites ? soupire Léon avec cette lassitude existentielle qui le caractérise.
— Rien du tout… sauf qu’on transpirera en râlant au lieu de grelotter en râlant, philosophe Henri.
— Tiens, regarde ce type là-bas, qui nous écoute en douce… murmure Marcel en me désignant d’un coup d’œil discret.
Pris la main dans le sac, je file sans demander mon reste, mais non sans avoir esquissé un petit salut complice et remarqué un discret anneau doré à son oreille droite. Henri me répond d’un hochement de tête imperceptible : j’ai été adoubé.

Le lendemain, jour de pluie battante, le banc resta vide. Puis le surlendemain encore – réquisitionnés par les épouses ou simple lassitude existentielle ? Je dois l’avouer : ces rares jours où ils manquent à l’appel, le parc semble soudain plus vaste mais aussi plus froid – comme un café vide où la machine à ricaner serait tombée en panne, où les potins auraient cessé de fermenter.

Car au fond, ces quatre-là sont les véritables propriétaires du lieu. Ils en connaissent chaque habitué, chaque chien, chaque banc libre. Ils sont la mémoire vivante de ce petit théâtre quotidien, les chroniqueurs impitoyables de nos petites misères urbaines. Et sans leurs commentaires acides, le parc Champlain perd sa saveur, devient anonyme.
Quand ils reviendront – car ils reviendront toujours, c’est dans l’ordre des choses – je passerai devant leur banc avec le même plaisir coupable, en ralentissant juste ce qu’il faut pour saisir à la volée leurs derniers mots. Après tout, nous formons une famille dysfonctionnelle mais attachante : eux, les spectateurs permanents, moi, le passant occasionnel qui les épie avec bienveillance.
Dans ce petit monde clos du parc Champlain, chacun joue son rôle avec une constance rassurante. Et c’est peut-être cela, finalement, le secret de la comédie humaine : quatre retraités sur un banc qui se prennent pour les maîtres du monde, et un promeneur qui trouve dans leurs bavardages la chronique secrète de son quartier.

Illustrations : (en médaillon) : Dessin de ©️ Jean-Jacques Sempé.

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