Les Messagers du parc Champlain
Parfois l’anecdotique rencontre l’épique, le métaphysique affleure sur les brisées de l’ordinaire le plus quotidien. La vue que l’on a sur une chose est soudainement une vision, elle la prolonge par son destin, elle l’augmente par du plus grand qu’elle.
C’est exactement ce qui m’arriva ce mardi d’août, vers quinze heures, quand Paris cuisait sous un soleil impitoyable.
J’étais assis sur l’un des rares bancs ombragés du parc Champlain, savourant une rachitique petite brise – une égarée, une fugitive, la seule qui ait survécu à ces grosses chaleurs d’août qui transformaient la capitale en fournaise.
Ce jardin en longueur, adossé au mur nord du cimetière du Père Lachaise, est tout sauf riant : en pente, ombreux, ses arbres sont hauts comme des ambitions frustrées, tendus vers une lumière qui se dérobe constamment. Preuve que la magnificence est parfois l’enfant illégitime d’une lutte acharnée pour ne pas crever.
Ce jour-là, à cette heure bénie ou plutôt damnée, pas âme qui vive. Pas un rat, pas un chat, pas une corneille en maraude… et, détail ironique qui ne manquait pas de m’amuser, pas un chien non plus – alors que c’est le seul parc de l’arrondissement où ils ont officiellement droit de cité. J’étais en paix, presque méditatif, hypnotisé par le frisson délicat des basses branches sous cette chétive brise, quand soudain… BADA-BOUM dans les naseaux : une odeur âcre, bien identifiable, de cadavre en décomposition.
La poésie bucolique du moment venait de se faire brutalement piétiner par une exhalaison venue de derrière le mur – le salut discret mais implacable des pensionnaires du grand dortoir. Message clair, net, sans appel : canicule ou pas, ton tour viendra, camarade ! Le fond venait de faire irruption à la surface, façon rappel à l’ordre métaphysique. Et avec cette chaleur d’enfer, pas de miracle possible : le soleil tabassait le carré des trépassés depuis plusieurs jours, réveillant l’humus saturé de leurs humeurs suintantes. Ça bougeait là-dessous, ça fermentait, ça murmurait des secrets que les vivants préfèrent ignorer.
J’étais en train de m’enliser délicieusement dans ces ruminations parfumées, me demandant si cette puanteur ne constituait pas, au fond, la plus honnête des philosophies, quand une silhouette fendit l’allée d’un pas décidé. Une frêle jeune fille, le nez en l’air, indifférente aux miasmes qui m’assaillaient. Sans doute en descente directe du Père Lachaise vers le métro du même nom, après une visite pieuse ou touristique.
Elle avançait avec cette grâce inconsciente de la jeunesse, ses cheveux noirs dansant légèrement dans la brise mourante. Je n’eus que le temps d’apercevoir, sur son bras gauche dénudé, un tatouage saisissant : une tête de mort parfaitement dessinée, nette, fière, portée comme un bijou précieux. L’encre noire brillait presque sous la lumière filtrée, transformant ce symbole funèbre en parure élégante.
Elle disparut aussi vite qu’elle était apparue, me laissant seul avec cette révélation foudroyante. Ainsi va la vie, pensai-je en souriant malgré l’odeur persistante : certains portent la mort sur la peau, en accessoire tendance, en coquetterie macabre, et continueront à flâner insouciamment tant que la surface n’aura pas rendez-vous avec le fond, tant que le signe ne rejoindra pas la chose qu’il représente.
Je me levai, chassé finalement par les effluves du cimetière, mais emportant avec moi cette leçon étrange : nous croisons tous les jours nos propres messagers, ces signes qui nous parlent de notre condition sans que nous les entendions vraiment. Cette jeune fille et sa tête de mort, ce parc coincé entre les vivants et les morts, cette brise mourante et cette puanteur vivace… tout cela formait un tableau d’une poésie âcre certes, mais authentique.
En regagnant la rue, je me retournai une dernière fois vers le parc. L’odeur s’estompait déjà, mais la leçon, elle, continuerait à fermenter longtemps dans ma tête, comme ces corps anonymes qui nous rappellent, par leurs exhalaisons, l’essentiel que nous oublions : nous ne sommes que de passage.
Illustrations : (en médaillon) photographie ©️ Lelorgnonmélancolique.
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