Patrick Corneau

En sortant d’un concert de musique de chambre (le Quatuor Ébène), une amie a fait remarquer que l’écoute est collective, c’est un acte accompli en commun, alors que regarder un tableau dans un musée est un acte (généralement) solitaire. Des réceptions différentes auxquelles chacun peut s’accorder avec plus ou moins de facilité, de plaisir… Elle ajouta qu’étant davantage “visuelle”, elle avait quelque difficulté avec le concert – ce qui est aussi mon cas, n’arrivant pas à être entièrement présent à la musique.

Ces remarques, lancées comme des évidences, ont ouvert en moi un gouffre de questions. L’art est-il toujours affaire de partage, ou parfois de solitude ? L’expérience de l’œuvre dépend-elle du lieu, du contexte, de l’instant ?
Et surtout : que vaut aujourd’hui l’idée même de présence dans l’art, à l’heure où l’on peut tout voir (web), tout entendre (streaming), partout, tout le temps — mais sans y être ?

J’ai imaginé qu’à ces questions, trois voix virtuelles (se “manifestant sans exister”) répondraient. Trois tempéraments, trois arts, trois visions du lien entre œuvre et réception.
Via trois lettres. D’abord celle de Glenn Gould, pianiste de génie, qui fit du studio son sanctuaire. Puis celle d’Alessandro D., chef d’orchestre imaginaire, avocat passionné du concert comme rite vivant. Enfin, la voix plus fluide et contemporaine d’Éléonore K., artiste plasticienne (elle aussi imaginaire mais représentative de sa corporation), qui trouble les lignes de fracture entre copie et contact, rituel et retrait.
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Glenn Gould à Alessandro D.

Toronto, Ontario, le 21 juillet 

Cher Maestro,

J’ai lu avec intérêt — et une légère exaspération — votre récente tribune dans La Revue Musicale, où vous vous portez à la rescousse du concert, ce que vous appelez avec noblesse « l’acte vivant de la musique ». Permettez que je vous réponde non comme polémiste, mais comme retraité volontaire de l’ivresse collective.

Vous y défendez le concert comme s’il était une cathédrale menacée par des bulldozers numériques. Or, c’est précisément cette architecture sacrée que je conteste : le concert est une liturgie sociale, pas une expérience musicale pure. On y vient, souvent, pour communier dans une image de la musique, rarement pour écouter vraiment. L’artiste y devient gladiateur, l’auditeur, spectateur d’un drame prévisible.

J’ai choisi le studio, non pour fuir le public, mais pour rejoindre le seul espace de liberté où l’on peut entendre l’œuvre sans parasites : pas de toux, pas d’entrées tardives, pas d’applaudissements intempestifs, pas d’acoustique calamiteuse ou de piano poussif — mais la musique seule, concentrée, reproductible, amie du silence et de la mémoire.

Pourquoi s’entêter à croire que l’émotion authentique exige la sueur de l’instant ? Pourquoi penser que l’original — le tableau en galerie, le pianiste en scène — soit supérieur à sa version reproductible ? À l’heure où l’on peut réécouter mille fois un Lied de Schubert sans que rien n’en soit corrompu, où la couleur exacte de Rothko éclôt mieux sur écran calibré que sous les néons d’un musée, l’œuvre s’est affranchie de l’événement pour devenir présence mentale.

Je ne défends pas la copie contre l’unique. Je défends la précision, la lenteur, la solitude éclairée. Et je vous invite, cher Maestro, à envisager que la musique pourrait survivre — et peut-être mieux vivre — sans vos bras levés ni vos pupitres alignés.

Avec toute l’amitié que je réserve aux contradicteurs sincères,

Glenn Gould
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Alessandro D. à Glenn Gould

Palermo, Teatro Massimo, 26 juillet 

Cher Glenn (puis-je vous appeler ainsi, malgré votre refus persistant d’habiter le monde ?),

J’ai lu votre lettre comme on écouterait un prélude de Bach joué sur piano préparé : avec fascination, mais aussi une pointe de mélancolie. Vous êtes, sans doute, le plus cohérent des ermites musicaux. Mais cette cohérence même me semble désespérément froide.

Vous dites que l’œuvre vit mieux dans la reproduction que dans l’instant. Je vous l’accorde : le studio polit la musique comme un diamant. Mais ce polissage me semble souvent ôter l’éclat brut du vivant. Ce que vous appelez parasites — souffle, tension, imprévu — sont à mes yeux les vrais révélateurs du sens.

La musique n’est pas une chose à posséder, mais un animal à approcher sans le figer. Vous parlez de précision ; je parle de feu. Vous parlez de mémoire ; je parle d’élan. Il m’est arrivé de rater un début de symphonie, de sentir l’orchestre trembler, chercher, puis soudain s’unir dans un passage fragile : c’est dans ce tremblement que l’art devient vérité. Ce n’est pas parfait, c’est vivant.

Quant à la peinture, je vous concède que les musées ont parfois le goût de la naphtaline. Mais avez-vous déjà vu un Vermeer pour de bon ? Ce chuchotement de lumière sur la perle, ce silence palpable qu’aucun écran ne peut restituer — c’est une présence, pas une image.

Vous rêvez d’un art libéré du corps, des contingences, du public. Je rêve, moi, d’un art qui respire avec les autres — qui se risque, qui vacille, qui partage. Car ce n’est pas la pureté que je poursuis, mais l’étreinte.

Avec l’estime qu’on doit aux solitaires d’exception,

Alessandro D.
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Éléonore K. à Glenn Gould et Alessandro D.

Berlin, Kreuzberg, le 31 juillet 

Messieurs,

J’ai reçu vos lettres — l’une écrite depuis un studio d’ermite enneigé, l’autre depuis les coulisses en sueur d’un théâtre lyrique — et je vous ai lus comme on regarde deux cimes d’une même montagne s’envoyer des signaux lumineux : l’un cligne des yeux dans le froid abstrait, l’autre flamboie dans la vapeur humaine.
Permettez qu’une artiste de l’image, qui a longtemps erré entre galeries blanches et ateliers sans fenêtres, vienne glisser un peu de désordre dans vos certitudes très masculines — l’un pour la pureté, l’autre pour la ferveur.

Cher Glenn,
Je vous comprends trop bien : il m’est arrivé de préférer un catalogue d’exposition bien imprimé au tableau suspendu sous des spots criards, entre deux conversations convenues de vernissage. Et oui, parfois la reproduction — quand elle est bien faite — nous débarrasse du poids des circonstances, du bruit, de la fatigue, de la mise en scène.
Mais l’original, même imparfait, exsude une forme de présence tactile que l’image numérisée, même haute résolution, ne restitue jamais. Le tableau n’est pas qu’un motif : c’est une surface vécue. Il a une odeur, une peau, une épaisseur de silence. Quant à la musique, l’œuvre jouée serait-elle aussi sublime si ne s’y mêlait la présence turbulente du public, si ne se mélangeait à elle, à sa pureté impossible, l’irruption de l’extérieur, la force de dérangement du réel ? Le sublime n’existe jamais mieux que lorsqu’il résonne au milieu de ce qui l’en empêche.

Cher Alessandro,
Je vous rejoins dans l’amour de l’instant vécu, du corps tendu qui risque l’erreur, du geste fragile qui s’invente en public. Mais j’ai aussi connu la violence du spectacle, le public qui consomme, qui regarde sans voir, ou qui, par snobisme, sacralise pour ne pas penser. Le concert, comme le musée, n’est pas pur en soi : tout dépend de l’attention qu’on y porte.
Et si vous me le permettez, je vous proposerais ceci :

– ni le concert, ni le studio ;
– ni le musée, ni la reproduction.
Mais peut-être une zone trouble, un espace mobile, intermédiaire, où l’œuvre n’est ni figée dans sa présence ni évaporée dans sa copie.
Je pense à une vidéo de Joan Jonas projetée dans une église vide, à une performance de Marina Abramović filmée et rejouée par d’autres, à un tableau de Rothko vu à travers les larmes — mais dans un livre. Je pense à ces instants où l’art traverse le dispositif, où quelque chose advient malgré le cadre, malgré le format. Ce qu’Agnes Martin appelait
l’inspiration.

Alors, au lieu de débattre de ce qui est “mieux” — le vivant ou la reproduction — peut-être faut-il interroger ce qui rend une œuvre vraiment vibrante, c’est-à-dire : capable de nous atteindre, de nous déranger, et parfois, de nous transformer. Et cela, messieurs, peut survenir n’importe où — dans une salle de concert, sur une bande magnétique, ou dans le halo bleuté d’un écran, à trois heures du matin.

Avec l’estime qu’on réserve aux voix tenaces,

Éléonore K.
Alors, faut-il préférer l’œuvre entendue ensemble ou vue seul ?
L’original ou sa copie ?
La vibration de l’instant ou la clarté du replay ?

Disons ceci : le chef d’orchestre lève les bras, le pianiste appuie sur “record”, l’artiste peintre cadre la lumière — et vous, lecteur, vous décidez si vous restez.
Ou si vous appuyez sur “pause”.

Illustrations : (en médaillon) Glenn Gould d’après la BD Glenn Gould, une vie à contretemps de Sandrine Revel, ©️éditions Dargaud. Dans le billet : le Quatuor Ébène (Pierre Colombet · Gabriel Le Magadure · Marie Chilemme · Yuya Okamoto) photographié à Vicq sur Gartempe en l’église Saint-Léger, lors du concert de clôture de la 17ème édition du festival « Les Chaises musicales » ©️Lelorgnonmélancolique.

Lire ce qui n’a jamais été écrit.

  1. Broise says:

    Le bouton « pause » me séduirait assez. C’est à dire que je renoncerais volontiers à la cohérence.
    La musique, plutôt la copie, chez moi, sans le bruissement, les toussotements et les bavardages des autres. J’ai perdu une bonne partie de ma capacité de concentration au sein des foules, je le regrette, je n’en tire aucune gloire.
    La peinture: pas de copie, mais les originaux. Je me condamne à la foule, je fais avec où je ne fais pas. Les livres ou les écrans bien sûr, mais juste pour « réviser «  ou se donner l’envie de sortir … quand même.
    La littérature, c’est bien pratique, la question ne se pose pas, au contraire. Nulle envie de rencontrer l’auteur qui d’ailleurs ne représente pas une version plus originale de l’œuvre que le livre que je tiens entre les mains.
    Quant à l’art qui transcenderait tous les supports, je ne me risquerais pas à de telles affirmations.

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Patrick Corneau