“Les fils ressemblent plus à leur temps qu’à leurs pères. Et le spectacle leur donne plus à ressembler au spectacle qu’à leurs pères.” Guy Debord, La Société du spectacle (thèse 114), 1967.
Voilà donc que Vanessa Schneider, journaliste au Monde et romancière à ses heures perdues (qui ne le sont jamais vraiment dans ce milieu), nous gratifie d’un nouveau pensum familial avec La Peau dure, publié chez Flammarion. Encore un livre où l’on règle ses comptes avec papa en public (écrivant Le temps gagné, Raphaël Enthoven l’a fait en son temps avec Jean-Paul, son père qui – tiens, tiens – signe une très admirative critique dans Le Point), exercice devenu aussi obligatoire dans la rentrée littéraire que les romans sur la grand-mère résistante ou le coming-out provincial. Curieusement, c’est plutôt la figure de la mère qui est tendance cette année et inspire nombre d’écrivains (Raphaël Enthoven, Emmanuel Carrère, Amélie Nothomb, Justine Lévy, Catherine Millet, Régis Jauffret, Paul Gasnier).
Le résumé ? Michel Schneider, psychanalyste lacanien puis anti-lacanien, ex-maoïste reconverti en pourfendeur du “socialisme moral”, auteur de Marilyn, dernières séances et autres biographies psychanalytiques, laisse à sa fille une pochette contenant un roman de Sándor Márai. Message crypté ? Testament littéraire ? Non, prétexte éditorial. Car il en faut bien un pour justifier ces 240 pages où l’on va nous resservir la soupe tiède du père-génial-égoïste-monstre-de-sa-génération.
Ah, cette “génération d’hommes érigée sur les ruines de la Seconde Guerre mondiale, à la fois singulièrement libre et redoutablement égoïste” ! On croirait lire la présentation d’un documentaire Arte programmé entre deux rediffusions de Mai 68. Vanessa Schneider nous promet de “rassembler les morceaux d’un père qui se refusait à être défini”, mais ce qu’elle nous livre, c’est le kit complet du baby-boomer déconstruit : ancien mao qui pleure à la mort du Grand Timonier (véridique !), converti au cynisme bourgeois, qui profite “de la liberté sexuelle sans rien lâcher sur le patriarcat”.
Le papa Schneider de Vanessa, c’est l’archétype parfait du soixante-huitard qui a retourné sa veste plus vite que son ombre : “Nous sommes la seule génération à avoir tué à la fois le père et le fils”, aurait-il lâché un jour. Formule brillante, certes, mais qui sent son Lacan réchauffé et son narcissisme de génération persuadée d’avoir tout inventé, y compris le parricide symbolique.
Le dossier de presse nous vante “une distance littéraire remarquable”. Traduction : l’autrice a lu Virginia Woolf et sait placer des imparfaits du subjonctif. Cette fameuse distance, c’est surtout celle qui permet de transformer le règlement de comptes en œuvre littéraire, le ressentiment filial en exploration sociologique.
“Avec une monstruosité assumée et une effroyable lucidité”, Michel Schneider aurait fustigé le PACS et l’homoparentalité. Voilà papa devenu réac’, après avoir été mao. Le parcours classique, en somme. Mais attention, Vanessa “ne condamne ni n’absout”. Elle fait mieux : elle embaume. Elle dissèque. Elle expose. Elle fait de papa une pièce de musée de l’Histoire des mentalités françaises, département “Les illusions perdues du progressisme”.
Ce qui frappe dans cette entreprise, c’est sa banalité désarmante.
Le père écrivain-psychanalyste qui ne supporte pas que sa fille écrive (✓).
La relation “pleine de tendresse et de fureur” ? (✓).
Les silences familiaux qui cachent des secrets inavouables ? (✓).
On coche toutes les cases du roman familial contemporain, celui qui se vend bien dans les salons du livre et fait pleurer Margot dans les clubs de lecture. Vanessa Schneider avait déjà donné dans le genre avec Tu t’appelais Maria Schneider, consacré à la cousine actrice. La famille comme fond de commerce inépuisable, en somme. Sauf qu’ici, c’est papa qu’on autopsie, papa qui devient personnage, papa qu’on transforme en symptôme d’une époque.
Il y a quelque chose de profondément contemporain dans cette manie de transformer les morts en matière première littéraire. Michel Schneider lui-même s’y était adonné avec Morts imaginaires, où il imaginait les derniers instants de grands écrivains. La fille fait donc comme papa : elle imagine, reconstitue, interprète. Sauf qu’elle n’imagine pas les derniers instants de Proust ou de Baudelaire, mais ceux de Michel Schneider, psychanalyste de son état.
Le plus savoureux, c’est que tout cela se fait sous couvert de “comprendre une génération”. Comme si chaque enfant de soixante-huitard devait absolument nous livrer sa petite contribution à la grande fresque de la décomposition du progressisme français. Combien de livres encore sur ces parents qui ont cru changer le monde et n’ont changé que de voiture ?
Ce livre arrive à point nommé dans une époque où le “je” narcissique a définitivement triomphé du “nous” politique ou existentiel. Où l’intime fait vendre. Où les traumatismes familiaux sont devenus des arguments marketing. “Une relation père-fille complexe”, lit-on. Mais existe-t-il une seule relation père-fille qui ne soit pas complexe ? C’est justement parce qu’elles le sont toutes (et non comparables) qu’on n’a pas besoin d’en faire des livres.
Vanessa Schneider nous offre donc son petit monument funéraire littéraire, sa stèle de papier où elle grave : “Ci-gît mon père, homme de son temps, égoïste et génial, que j’ai aimé et détesté, et dont je fais maintenant commerce.” Car c’est bien de cela qu’il s’agit : transformer le mort en marchandise culturelle, le père en produit éditorial.
Mais Vanessa Schneider n’est pas seule : elle arrive avec la caravane des vieux enfants rouvrant leurs albums de famille. À gauche, Amélie Nothomb, qui chaque septembre ressort son sourire contrit et son énième roman-rituel dédié cette année à sa “mal nommée Bonne-Maman”, toujours la même soupe excentrique devenue produit dérivé. À droite, Emmanuel Carrère qui livre la dose annuelle d’auto-exhibition spiritualo-morne, où l’auteur se confesse comme un saint de supermarché (ou plutôt comme un halluciné dostoïevskien si l’on en croit la couverture de Télérama). Et derrière, Catherine Millet qui, redescendue de son Olympe érotico-intellectuel vient nous livrer son dernier opus : la canonisation par photos jaunies de Maman Simone. C’est la grande kermesse de la rentrée : la souffrance se monnaye, la confession se vend au kilo, la victimolâtrie pleurarde s’installe en tête de gondole.
Vanessa Schneider n’est pas plus coupable qu’une autre : elle participe simplement au parc d’attractions de la douleur, où chaque manège est sponsorisé par la bonne conscience médiatique.
La Peau dure s’inscrit parfaitement dans cette littérature thérapeutique qui a envahi les rayons des librairies. On ne lit plus pour s’évader, pour découvrir, s’émerveiller, élargir l’expérience humaine (Kundera), mais pour “(se) comprendre”, “faire son deuil”, “déconstruire”. La littérature devient séance de psy collective où chacun vient déposer ses petites névroses familiales.
Michel Schneider, qui avait fait de Marilyn Monroe un cas d’école psychanalytique, devient à son
tour le patient post-mortem de sa propre fille. L’arroseur arrosé, en quelque sorte. Sauf que l’arroseur est mort et que c’est sa fille qui tient le tuyau.
On attend maintenant le livre des enfants sur Vanessa Schneider. Titre suggéré : Ma mère qui a écrit sur mon grand-père : une histoire de famille française. Chez Flammarion, bien sûr. Tirage : 10 000 exemplaires. Prix : 20 euros. Valeur littéraire : à déterminer par les générations futures, si elles ont encore le courage de lire les monuments de narcissisme transgénérationnel de ces “nepo babies”.
En attendant, on continuera à voir fleurir ces récits familiaux qui prétendent nous parler d’une époque mais ne nous parlent que du nombril de leurs auteurs. Le regretté Philippe Muray aurait dit : “Homo festivus se raconte”. Nous dirons : Homo narcissus se publie. Et se vend. Hélas.
La Peau dure de Vanessa Schneider, éditions Flammarion, 2025 (20 €).
Illustrations : (en médaillon) Dessin de ©️Nathalie Jomard. Dans le billet : photographie d’Emmanuel Carrère par ©️Fanny de Gouville pour Télérama – éditions Flammarion.
Lire ce qui n’a jamais été écrit.


Pourquoi a-t-elle attendu la mort de son père pour publier ce livre?
Je préviens de suite mes enfants que le livre qu’ils écriront sur notre vie familiale passionnante devra être publié de mon vivant. Pour que je puisse le lire et éventuellement corriger.
Michel Schneider fut aussi un fonctionnaire au ministère de la culture et je me souviens d’une remarquable émission d’Apostrophe où courageusement face à Jack Lang et ses copains il moucha le nez de Pierre Boulez qui à l’époque captait une part énormes des subventions publiques.
Oui, vous faites bien de contrôler votre postérité ;-).
Le coup de gueule de Schneider est anthologique : avoir osé braver le Maître de l’IRCAM (sous le regard goguenard de Jack Lang).
🙂