Quand j’ai vu François arriver chez nos amis Mathilde et Pierre, j’ai immédiatement cherché des yeux la sortie de secours. Pas la porte d’entrée comme tout le monde, non – une vraie fuite stratégique, genre corde à nœuds accrochée au balcon. N’importe quoi pour éviter ce qui s’annonçait comme trois heures de cours magistral sur l’intersectionnalité appliquée aux légumes de saison.
François rayonnait déjà, distribuant des bises militantes et commentant avec ferveur le choix “absolument génial” de Mathilde d’avoir opté pour un apéritif végan et sans gluten. “C’est exactement ce genre de micro-gestes qui changent le monde !” a-t-il déclaré en brandissant une chips de kale comme un étendard révolutionnaire.
Pierre, bravement, a tenté une plaisanterie : “Ah bon, moi qui pensais que c’était juste parce qu’on avait oublié de faire les courses…”
Erreur fatale. François s’est immédiatement lancé dans un exposé de quinze minutes sur la violence symbolique de la normalisation carniste et l’urgence climatique, ponctuant chaque phrase d’un “Tu vois ce que je veux dire ?” qui n’admettait aucune réponse négative.
Heureusement, l’arrivée de Daniel et Sarah a créé une diversion. Daniel, vieil ami de Pierre, médecin à la retraite, et Sarah, sa nouvelle compagne, avocate d’affaires. Deux personnalités que je ne connaissais pas encore, mais qui allaient transformer cette soirée en spectacle mémorable.
À table, les choses ont pris une tournure surréaliste quand François a commencé à déconstruire le menu. Le velouté de butternut ? “Une métaphore parfaite de la douceur féminine opprimée par le patriarcat culinaire.” Les Saint-Jacques ? “L’expression d’un colonialisme gastronomique qui invisibilise les pratiques alimentaires des peuples premiers.”
J’observais nos convives avec fascination. Mathilde opinait consciencieusement, Pierre mâchonnait en silence, et Daniel écoutait avec cette attention particulière des gens habitués à peser leurs mots.
C’est vers le plat principal que la conversation a dérapé. François, lancé sur sa théorie de la “résistance alimentaire décoloniale”, a glissé vers une dénonciation générale de “l’oppression systémique” avant d’aborder, avec cette assurance qui le caractérise, la situation au Proche-Orient.
“Il faut vraiment avoir un aveuglement idéologique total pour ne pas voir que nous assistons à un nouveau génocide”, a-t-il assené en découpant son tofu avec une véhémence particulière.
Daniel a posé ses couverts. Doucement. Le genre de geste qui fait que tout le monde se tait d’instinct.
“Tu sais François, mes grands-parents ont échappé de justesse au vrai génocide, celui-là. Mon grand-père a survécu à Auschwitz, ma grand-mère s’est cachée dans une ferme en Dordogne pendant trois ans.”
L’ambiance s’est refroidie d’un coup. François, déstabilisé mais incapable de reculer, a tenté : “Justement, Daniel, c’est parce que vous avez souffert que vous devriez comprendre…”
“Que je devrais comprendre quoi exactement ?” Daniel avait cette voix calme des gens très en colère. “Que le 7 octobre, quand des familles entières ont été massacrées, décapitées, violées, quand des enfants ont été brûlés vifs, ces horreurs exhibées fièrement au moyen de caméras GoPro à des foules gazaouies en liesse, c’était de la résistance ?”
“Mais enfin, Daniel, il faut contextualiser, l’occupation, la colonisation…”
“Contextualiser ?” Daniel s’est penché vers François. “Tu veux que je contextualise le fait qu’on ait retrouvé des bébés dans des fours ? Que des femmes enceintes aient été éventrées ? Dis-moi, François, quelle contextualisation rend ça acceptable ?”
François s’agitait sur sa chaise : “Ce n’est pas ce que je dis, mais on ne peut pas ignorer les rapports de force, l’asymétrie…”
“L’asymétrie ?” Daniel a ri, mais sans aucune joie. “Tu parles d’asymétrie quand le Hamas utilise des civils comme boucliers humains, quand ils stockent des roquettes dans des écoles ? Quand ils refusent systématiquement tous les accords de paix depuis des décennies affirmant ouvertement vouloir éliminer tous les Juifs dans le Moyen-Orient, et si possible dans le monde entier ?”
Sarah observait François avec un intérêt professionnel, comme un entomologiste étudiant un spécimen rare. Elle a choisi ce moment pour intervenir :
“C’est fascinant, cette manière de transformer les bourreaux en victimes. Au tribunal, on appelle ça de la manipulation perverse.”
François tentait de reprendre la main : “Vous simplifiez, il y a une histoire, une généalogie de l’oppression…”
“Une généalogie ?” Daniel s’est levé. “Hé bien parlons de généalogie. Ma famille a été rayée de la carte en 1943. Mes parents sont nés apatrides. J’ai grandi avec l’idée qu’on pouvait venir nous rafler à nouveau et une valise toujours prête au cas où. Et toi, depuis ton appartement de Neuilly, tu m’expliques que les gens qui crient ‘Mort aux Juifs’ dans les rues de Paris sont des résistants ?”
“Je n’ai jamais dit ça !”
“Non, tu as juste trouvé que c’était ‘compréhensible’, ‘contextuel’, ‘systémique’. Tu as transformé la haine la plus crasse en analyse sociologique. Bravo !”
Mathilde essayait désespérément de changer de sujet, mais Daniel n’en avait pas fini :
“Tu sais ce qui me sidère chez vous, les nouveaux progressistes bon teint ? Pour préserver votre capital moral en complète faillite, vous avez créé une hiérarchie de souffrances. Les Juifs, c’est fini, on a eu notre quota historique. Maintenant on est des oppresseurs par essence. Peu importe qu’on se fasse tabasser à la sortie du métro, peu importe que nos enfants ne puissent plus porter leur kippa à l’école. On est blancs, assimilés, respectueux des lois civiles de notre pays, donc coupables. Parce qu’on a eu des trajectoires socioéconomiques réussies, on est supposés riches, donc complices. On est occidentaux, donc colonisateurs.”
François bredouillait : “Mais non, enfin, c’est plus complexe…”
“Complexe ?” Sarah a souri. “J’adore cette notion de complexité qui n’apparaît que quand tes théories se heurtent au réel. Dis-moi, quand des gamins de quinze ans se font lyncher parce qu’ils sont juifs, c’est complexe aussi ?”
“Vous déformez mes propos…”
“Non, on les conduit juste à leur conclusion logique”, a tranché Daniel. “Votre pensée woke a créé un antisémitisme respectable, une “haine vertueuse” comme dit Eva Illouz. Vous l’avez habillé de sociologie, de géopolitique, d’identitarisme, d’antiracisme, de lutte des classes, bref, un amalgame bien confortable pour brouiller les cartes, un prêt-à-penser commode pour de nombreux idiots utiles. Vous avez fait du Juif l’incarnation parfaite du privilège blanc à abattre, une aubaine pour rassembler ceux qui ont tout déconstruit.”
François s’est levé brusquement : “Je ne suis pas antisémite ! J’ai des amis juifs !”
Le silence qui a suivi était d’une lourdeur biblique. Mathilde a fermé les yeux. Sortir LA phrase, celle qu’on ne dit jamais… François venait de signer son arrêt de mort dialectique. Sortant de sa réserve, Mathilde l’a regardé droit dans les yeux : “François, tu viens de réciter le cliché le plus pathétique du XXe siècle. Tu ne t’en rends même pas compte ?”
Daniel a donné le coup de grâce. Prenant la tablée à témoin, il s’est esclaffé, impitoyable : “Mes amis ! Il a dit ‘j’ai des amis juifs’ ! En 2025 ! Tu réalises que c’est exactement ce que disaient les antisémites des années 30 ? ‘Moi ? Antisémite ? Impossible, je connais Goldberg !’”
Sarah en rajoutait une couche : “Et moi qui pensais que cette phrase était devenue un mème… François vient de nous prouver qu’elle existe encore à l’état sauvage !”
François a tenté une dernière échappatoire : “Vous me caricaturez, vous ne voulez pas entendre…”
“Si, si, on entend très bien”, a coupé Daniel. “On entend que pour toi, massacrer des familles juives, c’est de la résistance. Violer des femmes juives, c’est de la décolonisation. Brûler des enfants juifs, c’est de la justice sociale. Et nous expliquer que c’est notre faute, c’est de la pédagogie progressiste.”
Sarah leva alors les yeux et ajouta, d’une voix claire, presque tendre : “Ton universalisme façon “convergence des luttes”, François, a des trous. Et dans l’un d’eux, il y a une étoile”.
C’en était trop, François a quitté la table en marmonnant quelque chose sur “l’impossibilité du dialogue” et “la fermeture d’esprit”. Il a récupéré son manteau avec la dignité froissée d’un prophète incompris et a disparu dans la nuit parisienne.
Après son départ, Daniel s’est rassis et a vidé son verre d’un trait : “Vous savez ce qui me fait le plus peur ? C’est qu’il y en a des milliers comme lui. Des gens supposés être intelligents, cultivés, qui ont transformé la haine en système de pensée. Qui ont fait de l’antisionisme, qui est de l’antisémitisme rampant, une cause juste, incritiquable, irréfutable – un dogme. Un mensonge qui – répété à l’envi par des médias paresseux, relayé par les militants et sympathisants de la « gauche moralisatrice » – a fini par devenir une évidence… Comme disait ma grand-mère : “là où un idiot pose une pierre, dix intelligents n’arrivent pas à l’enlever.”
Sarah a hoché la tête : “Le pire, c’est qu’ils sont sincères. Ils croient vraiment sauver le monde en nous désignant comme boucs émissaires. La haine des Juifs est devenue tendance…”
En partant, j’ai remercié Mathilde pour “ce moment de vérité”. Elle a souri, fatiguée mais déterminée : “Il fallait que ça sorte. Un dîner n’est pas qu’une chorégraphie mondaine : c’est aussi le moment de dire ce qu’on accepte ou non.”
“À vous quatre, ai-je répondu, pour une fois, la soirée avait le goût de la vérité.”
Ce soir-là, j’ai repensé à ce dîner avec un mélange de satisfaction et d’amertume. François, l’homme-système qui avait réponse à tout, s’était effondré face à la réalité brutale de ce qu’impliquaient vraiment ses belles théories. Daniel et Sarah avaient fait ce que je n’arrivais jamais à faire : ils avaient arraché le masque compassionnel pour révéler le visage hideux de ce qui se cachait dessous.
Mais au-delà de la jubilation de voir François réduit au silence, une question me taraudait : combien d’autres François y a-t-il dans nos dîners parisiens, transformant tranquillement la plus vieille haine du monde en un élégant progressisme de salon ? Et en-dehors des salons ? Les certitudes les plus vertueuses cachent souvent les aveuglements les plus dangereux. Car nous sommes sourds au mal que nous propageons, comme à notre propre vacarme, et hypersensibles à celui qui nous atteint. Ainsi le mal s’étend avec l’assurance de l’impunité.
Cette nuit-là, j’ai mis longtemps à m’endormir. Pour une fois, mon esprit d’escalier avait trouvé sa revanche, mais le goût était plus amer que prévu.
Illustrations : (en médaillon) Dessin de Georges Wolinsky. Dans le billet : dessin extrait de On peut rire de tout (sauf de sa mère) de Constance Lagrange (scénario, dessin) – ©️éditions Dargaud.
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