Patrick Corneau

Patrick aime assezÀ l’image de ces monticules de pierres que les marcheurs érigent sur les sentiers pour signaler un passage, Cairn de Kathleen Jamie empile, avec une grâce silencieuse, des fragments, notes et courts essais qui dessinent une cartographie intime du monde. J’avais beaucoup aimé ses précédents livres chez le même éditeur mais celui-ci est d’une qualité presque quintessencielle. Il a été salué par The Observer comme “une merveille de livre” et poursuit en la magnifiant l’œuvre singulière de l’écrivaine écossaise, conjuguant naturalisme, mémoire et urgence écologique dans une prose d’une sobriété lumineuse.
À travers une écriture fragmentaire – mais d’une impeccable cohérence organique -, Kathleen Jamie arpente les paysages de son Écosse natale, enregistre les métamorphoses de la nature, les échos du passé, et les tremblements du présent. Chaque pièce du recueil est une pierre posée avec précaution : une observation précise, un souvenir resurgi, une colère sourde ou une extase retenue. L’écopoétique – terme un peu galvaudé pour désigner les métamorphoses d’un certain romantisme naturaliste en folkloriques pâmoisons écoresponsables – y devient forme d’attention radicale, aussi bien à la fragilité des espèces qu’à celle de l’âme humaine.
Loin du lyrisme, du pittoresque ou du militantisme moutonnier, Kathleen Jamie cultive une voix claire, discrète mais puissante, que John Berger saluait déjà comme capable de “traduire l’indéfinissable à l’oreille du lecteur”. Ainsi, elle évoque un crâne de courlis reçu par la poste, la carcasse d’une baleine de Cuvier exposée au musée de Bergen dont l’estomac fut mortellement tapissé de sacs en plastique, ou encore la désorientation provoquée par le dérèglement des saisons – autant de scènes ténues qui deviennent, sous sa plume, des révélateurs de notre époque en proie à la “grande dislocation”. S’ensuivent de légèrement graves réflexions sur notre présence sur terre, sur la courbe de nos vies dans cette nature qui nous pousse vers la sortie à mesure que nous marchons vers l’abîme.
Mais Cairn n’est pas seulement un livre d’alerte. Il est aussi un livre d’amour : amour de la terre, des êtres vivants (et des morts dans la reviviscence de leur souvenir), des gestes simples, du silence même. En cela, il prolonge une tradition du nature writing britannique (de Richard Mabey à Helen Macdonald), tout en y apportant une inflexion propre : féminine, grave, profondément ancrée dans une esthétique du retrait et de la précision.
Parvenue à l’âge du bilan (la soixantaine), l’autrice ne verse jamais dans la nostalgie. Elle regarde le monde tel qu’il est – abîmé, menacé, mais encore habitable, pour peu qu’on sache l’écouter. Cairn est un recueil de résistances minuscules, de fidélités muettes, de beautés tenaces. Un cairn de mots, un livre-monde à lire lentement, à relire même, comme on suit des cairns dans le brouillard. 
Cairn est de ces livres discrets, au format modeste, qui agissent comme des sismographes : leur lecture déclenche des secousses longues, profondes, durables. 

Patrick aime beaucoup !Petit dictionnaire de l’inégalité féminine (Piccolo dizionario dell’inuguaglianza femminile) d’Alice Ceresa, récemment publié en français par les éditions La Baconnière dans une traduction précise et tendue de Renato Weber, appartient à cette catégorie de textes qui n’imposent pas leur autorité par le nombre de pages, mais par la rigueur, la rage contenue, la forme comme outil critique. Cette œuvre posthume de la romancière italo-suisse, commencée dans les années 1970, prend la forme d’un dictionnaire – et détourne avec une rare intelligence cet espace d’apparente neutralité pour en faire un champ de mines.
Le projet d’Alice Ceresa consiste à percer l’opacité du langage quotidien pour en révéler les structures implicites d’oppression. Chaque entrée – de Adam à Vie, en passant par Famille, Femme, Norme ou Masculin – décortique un mot, le retourne, l’expose à la lumière crue de la critique. Rien n’y est décoratif. La neutralité de ton mimée par l’écriture lexicographique accentue l’ironie corrosive du propos : Ceresa adopte la posture de l’experte, mais pour démonter l’autorité de la langue elle-même. La forme du dictionnaire, traditionnellement garante de l’ordre et du savoir, devient ici instrument de dévoilement et de subversion. 
Dans le sillage d’une critique féministe du langage telle que l’ont pensée Luce Irigaray ou Monique Wittig, mais avec un humour noir qui lui est propre, Ceresa montre que la langue patriarcale n’est pas seulement le reflet d’un pouvoir social – elle en est aussi l’agent. À l’entrée Masculin, elle s’attarde sur la règle grammaticale qui fait du masculin le genre dominant : “Il l’emporte, écrit-elle, comme un virus sur un organisme plus fragile.” À l’entrée Famille, elle parle d’une “cellule de reproduction de l’inégalité”. Le trait est acéré, mais toujours contrôlé : jamais de grandiloquence, mais une ironie chirurgicale, un art du scalpel conceptuel.
Ce dictionnaire est moins un lexique qu’un fragment d’autobiographie intellectuelle féministe. C’est une cartographie des violences symboliques intériorisées, un témoignage venu de l’intérieur de la langue, de ses entresols et de ses angles morts. Alice Ceresa ne revendique pas la posture de l’essayiste, encore moins celle de la militante programmatique : son féminisme est de l’ordre du déchiffrement. Elle lit les mots comme des scènes de crime. Sa prose, brève et exacte, désarme les clichés en les mimant.
L’effet de lecture est saisissant : chaque définition semble au départ aller de soi – jusqu’à ce qu’un glissement de sens, une inflexion ironique ou un retournement logique nous oblige à reconsidérer ce que nous pensions savoir. L’évidence devient étrangement étrangère. Ceresa transforme notre perception du langage en montrant que ce que nous appelons réalité est en grande partie le produit d’une grammaire de la domination.
Longtemps marginalisée, Alice Ceresa n’a jamais intégré les canons littéraires dominants, sans doute parce que son œuvre échappe aux catégories. Ni roman, ni essai, ni pamphlet, ce Petit dictionnaire incarne une forme hybride, à la fois conceptuelle et stylistiquement tenue, qui désarçonne les approches critiques trop codifiées. Elle y poursuit une entreprise amorcée dès La figlia prodiga* (1967), son unique roman publié de son vivant, et que les critiques italiens ont salué comme une tentative radicale de déconstruction narrative du féminin, poursuivie avec l’inénarrable Bambine (1990) dont j’ai rendu compte.
Mais ce qui frappe ici, c’est l’actualité brûlante de son geste. La langue d’Alice Ceresa, bien qu’écrite il y a plus de quarante ans, anticipe les réflexions contemporaines sur le poids du genre dans les structures discursives, sur les mécanismes de la domination symbolique. On pourrait dire que Ceresa n’écrit pas pour dénoncer, mais pour déséduquer : elle met en crise nos habitudes de penser, en sapant les fondations linguistiques qui les rendent possibles.
Il y a quelque chose de voltairien dans cette manière de faire de la lucidité une arme, mais sans jamais céder à la tentation de la supériorité. Car Alice Ceresa reste vulnérable, et c’est cette vulnérabilité, alliée à une intelligence indocile, qui fait la force singulière de son écriture.
Petit dictionnaire de l’inégalité féminine est une œuvre rare, indispensable, qui ne se contente pas de nommer l’injustice : elle l’incarne à travers le combat même de la langue contre elle-même. Car la langue est ici le lieu même du combat, plus que son médium. En cela, elle prolonge une tradition intellectuelle qui va de Simone Weil à Cristina Campo, de Carla Lonzi à Nathalie Sarraute – celle d’un féminisme inquiet, exigeant, profondément littéraire.
À l’heure où tant de discours se réclament de la dénonciation sans jamais interroger les formes de leur énonciation, la parution de ce texte en français vient poser une pierre blanche dans cette sorte de Dysangile qu’est devenue la doxa féministe. En cela, c’est un événement non trivial. Il fallait qu’un éditeur audacieux comme La Baconnière s’en charge – et qu’un lecteur attentif ose s’y perdre pour mieux se retrouver tel que la langue des pères, le masculin universel, l’a conditionné.

Patrick aime beaucoup !Restons dans le domaine italien. Quand j’ai reçu ce petit livre aimablement envoyé par Jacques Lèbres, j’ignorais tout de son auteur et, passé la surprise du titre : Le Paradis des lichens, je me suis senti en complète affinité avec un monde où la poésie se fait minimaliste, mais infiniment dense. Loin des envolées grandiloquentes annunziesques, Camillo Sbarbaro (1888-1967) se tourne vers ce qui semble à première vue insignifiant – les lichens, ces végétaux minuscules et discrets, les copeaux fragmentés, les feux follets éphémères. Ce choix “antimonumental”, loin d’être un renoncement, est une véritable déclaration d’amour à l’éphémère et au fragile.
Sbarbaro, poète discret et aussi lichénologue passionné, compose ce qu’on pourrait appeler une “écriture‑lichen”  : une poésie attentive aux infimes différences, aux nuances les plus ténues, à ces “minima parte del mondo” qu’il consigne avec la délicatesse d’un botaniste et l’intensité d’un être ému. C’est dans ces détails minuscules – un lichen suspendu sur un rocher, une tache de lumière vacillante – que se joue sa quête d’éternité : “ce n’est pas seulement nommer, c’est faire exister”.
Le fragment de prose devient chez lui une forme privilégiée. À travers des bribes d’images et de souvenirs, Sbarbaro réincarne des paysages ligures – austères, minéraux, presque sévères – pourtant peuplés de vie discrète et de réconfort profond. Il fait surgir, au coin d’un vers ou d’une phrase, une violette, un pommier rabougri, une mémoire de l’enfance et du monde qui insiste au‑delà de l’effacement du temps.
Le feu secret de cette poésie tourne autour de la nature énigmatique du lichen que Sbarbaro souligne avec finesse : ni vraiment végétal, ni clairement champignon, une entité incertaine et plurielle, presque un défi pour le langage. Cette tension nourrit une poésie où nommer devient un acte de création autant que de documentation. Il est vrai qu’à suivre le descriptif de la nomenclature de ces formes “peu visibles et négligées” de l’existence, on est proprement fasciné par le disparate de leurs formes et le fastueux répertoire de leurs couleurs**.
Ces fragments, délicats et profonds, sont admirablement portés par la traduction de Jean‑Baptiste Para*** qui rend cette hésitation même, cette beauté instable, sans la trahir. On sent, à travers une langue française soigneusement choisie dans un nuancier verbal d’une prodigieuse richesse, l’âme du poète ligure, faite de mélancolie et de fervente attention au monde. L’entretien avec Sbarbaro en fin de volume (“Le métier de poète”) éclaire la personnalité très singulière de ce reclus existentiel, mal à l’aise avec le lotissement ontologique de la vie, assoiffé de dépouillement (au point de ne pas conserver les livres lus et de donner, à l’approche d’une énième dépression, la quasi totalité de ses herbiers).
Le Paradis des lichens apparaît comme un havre où la poésie trouve refuge dans le discret, la dissémination, la tension de mots fragiles. Ceux qui aiment le fragment trouveront là une maîtrise étourdissante du court-circuit rapide.
Cette édition soignée chez un éditeur exigeant offre une lecture profondément vivante, attentive à ce que le monde minuscule a d’énigmatique, et confirme qu’écrire, c’est plus que témoigner : c’est faire exister.

Comme l’écrit Pierre Campion dans sa présentation : “Laurent Albarracin n’est pas seulement le poète brillant que nous connaissons. A l’enseigne de son Cadran ligné, il se livre aussi à ce qu’il appelle ses ‘petites activités éditoriales’. Et puis il y a ses chroniques, postées en divers lieux depuis près de vingt ans, où il se plaît à suivre les publications de la poésie contemporaine.” Faisant suite au premier volume de ses Lectures 2004-2015, voici que paraît chez le même éditeur, le deuxième : des textes plutôt brefs, qui témoignent d’une attention, d’une ouverture et d’une générosité évidente de lecteur naturellement empathique. Une manière serrée, rigoureuse et immédiatement reconnaissable de saisir un poète au cœur : il y a un style de la chronique selon Albarracin. On peut randonner à travers un massif poétique aussi riche que divers : de Dickinson à Saint-Pol-Roux, de Boris Wolowiec à Gérard Pfister, de Jacques Goorma à Cécile A. Holdban… soit 91 auteurs ! Un délice de lecture qui vous élèvera (très) au-dessus de la panade dite “Rentrée littéraire”.

* La Fille prodigue traduit par Michèle Causse, Éditions des Femmes-Antoinette Fouque, 1975.
** Fascination hautement contagieuse qui m’a conduit vers le livre surprenant, foisonnant, mêlant avec jubilation les cultures et les savoirs de Vincent Zonca : Lichens – Pour une résistance minimale, coll. Symbiose, éditions Le Pommier, 2021.
*** Jean‑Baptiste Para, poète, critique d’art, rédacteur en chef de la revue Europe est déjà connu pour son lien sensible à l’œuvre de Sbarbaro – notamment à travers ses traductions précédentes (Pianissimo, Rémanences, ainsi que Copeaux et Feux follets en 1991).

Cairn de Kathleen Jamie, traduit de l’anglais (Écosse) par Ghislain Bareau, éditions La Baconnière, 2025 (16,50€).
Petit dictionnaire de l’inégalité féminine d’Alice Ceresa, texte original établi par Tatiana Crivelli, traduit de l’italien par Renato Weber, éditions La Baconnière, 2025 (16,50€).
Le Paradis des lichens de Camillo Sbarbaro, traduit de l’italien par Jean-Baptiste Para, éditions Rehauts, 2025 (16€).
Lectures 2016-2023 de Laurent Albarracin, éditions Lurlure, 2025 (25€).
LRSP (livres reçus en service de presse).

Illustrations : (en médaillon) photographie ©️ Lelorgnonmélancolique. Dans le billet : éditions La Baconnièreéditions Rehautséditions Lurlure.

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