Patrick Corneau

Voici donc l’“opération propreté” à la française : on mélange un fait divers sanglant, trois éditos rescapés des pages “Idées”, deux appels au boycott, on agite avec des mots en caoutchouc (“décence”, “valeurs”, “responsabilité”) ou d’autres chauffés à blancs (“identité raciale”, “fasciste”), puis on verse le tout sur un écrivain qu’on vouera à la mort sociale – et l’on appelle ça “débat”. 
L’“affaire Richard Millet” aura été l’un de ces moments chimiquement purs où politique, médias et édition jouent la même partition, en chœur, comme un opéra de moraline.

Rappel des faits – car la mémoire publique, ici, a des trous arrangeants. 
Été 2012 : paraissent chez Pierre-Guillaume de Roux un opuscule incendiaire, Éloge littéraire d’Anders Breivik, et, en contrepoint polémique, De l’antiracisme comme terreur littéraire. La réaction est instantanée : manchettes indignées, tribunes officielles, mobilisation des “bonnes consciences”. Le Monde parle d’“apologie” et documente la tempête ; Annie Ernaux fédère une protestation d’écrivains ; une grande librairie bruxelloise annonce qu’elle renvoie ses stocks – geste rituel devenu modèle de courage à coût nul : un héroïsme “qui ne mange pas de pain” et fera florès en France…
Puis vient l’étape industrielle : l’usine Gallimard. On exige une sanction symbolique, elle arrive illico : la “démission” du comité de lecture, officielle, proprette, avec ce lexique d’“apaisement” qui sent la salle de réunion et la sueur froide des communiqués. On dit que Millet “prend du champ” (traduction : dégagisme, mais sans vagues), et tout le monde se comprend. Les sites d’actualité relaient l’avertissement à la profession : on ne joue pas avec le feu quand on est “dans la maison”. Moralité : le lecteur-éditeur ne sera plus décideur – c’est l’essentiel -, il rejoint l’antichambre des fantômes. 
Voilà la beauté de l’appareil : chaque rouage croit agir librement alors qu’il suit un script. Les médias “révèlent”, la doxas’indigne”, l’éditeur “prend ses responsabilités”, la politique – omniprésente bien que muette – applaudit en coulisse : l’ordre règne. Et l’on baptise “cancel culture” ce vieux mécanisme français de relégation morale au nom du Bien. Les sociologues, au besoin, théorisent la “droitisation”, la “néo-réaction”, bref fournissent l’étiquette universitaire à coller sur la boîte avant archivage. Merci – rien à voir, circulez !

Qu’on s’entende bien : il ne s’agit pas d’aimer le texte de Millet, ni de se prosterner devant ses thèses – qu’on discute, qu’on contredise, qu’on réfute, très bien. Mais on ne l’a pas discuté parce qu’on ne l’a pas lu : on l’a dissous dans un bain d’acide moral. L’écrivain n’est plus un auteur ; il devient un signalement. Le geste critique a été remplacé par une procédure d’hygiène. La tribune fait fonction d’argument, la pétition d’analyse, et le “nous” n’est plus qu’une incantation : une formule magique destinée à conjurer l’idée elle-même, à l’expulser du champ littéraire comme on exorcise un démon. Nous voilà revenus au temps des bonnes vieilles excommunications laïques, avec communiqué AFP pour bénédiction.

Ce qui s’est joué en septembre 2012, c’est un précédent. Un précédent dans la fabrication de l’infréquentable, du pestiféré privé de droit de cité littéraire. On aura noté l’astuce : on ne censure pas l’œuvre (trop voyant), on débranche l’auteur des prises de pouvoir (comité, influence, circuit éditorial) – et on laisse le marché faire le reste. “Il reste éditeur”, glissait-on en souriant ; autrement dit : il reste, mais sans main sur le thermostat. L’invisibilisation n’est pas l’ombre : c’est la lumière orientée, focalisée par le projecteur de la bonne conscience satisfaite. 
Les mêmes, d’ailleurs, s’évanouissent lorsqu’il faut dire que la littérature a précisément pour charge d’approcher le dangereux, le douteux, l’irrécupérable, l’inouï. On brandit l’argument de la “responsabilité sociale”, qui permet à la fois de signaler sa vertu et de s’éviter la peine de lire. On déclare que “le multiculturalisme est blessé” et que “les victimes” sont offensées : argument massue, inusable, qui clôt la bouche de quiconque voudrait parler esthétique, style, tradition, paradoxes, tragique – bref, littérature. La chronique s’écrit à l’impératif catégorique des petits Robespierre.
La politique ? Elle n’a rien ordonné, elle a tout obtenu. Une sanction sans loi, une police sans commissariat : il suffit d’un climat, d’une “atmosphère”. Les cabinets ministériels n’ont pas besoin d’appeler Le Monde : le Monde est déjà là, tel un thermostat moral branché en permanence sur “indignation tempérée”. L’édition ? Elle rationalise. Elle s’abrite derrière la “réputation” de la maison, la “confiance des auteurs”, le “risque d’amalgame” – tout un parler technocratique de la vertu qui camoufle une vieille peur : perdre le contrôle du récit, avoir des ventes en baisse et le tiroir caisse mollasson. Les médias ? Ils fabriquent le chef d’accusation en temps réel et le dissolvent dès que la sanction tombe. On aura même vu la liturgie du boycott en rayon, rite si photogénique : renvoyer des cartons de livres, se prendre pour Vaclav Havel à l’heure de Facebook. 

Résultat : treize ans plus tard, le cas d’école sert de jurisprudence. On peut désormais faire savoir qu’un auteur est sorti du périmètre de salubrité sans jamais prononcer le mot interdit : CENSURE. On parle de “prise de distance”, “clarification”, “dissociation” : les services pourvoyeurs d’“éléments de langage” ont bien fait leur travail. Et lorsque, timidement, des voix rappellent que la littérature n’a jamais rien promis d’inoffensif, qu’elle s’est toujours frottée aux zones toxiques de l’époque, qu’elle vit de scandales poétiques, d’écarts aventureux plus que de bien-pensance – alors on les classe, elles aussi, au rayon des “problématiques”. Dossier suivant SVP ! 
Qu’on ne se méprenne pas : il n’est pas question de blanchir la violence du réel derrière le paravent de l’esthétique. Il s’agit de constater qu’en 2012, puis dans ses répliques, on a substitué à l’épreuve du texte une procédure d’honorabilité. On n’a pas affronté l’argument : on a écumé la mousse morale et jeté la casserole. La politique a obtenu sa tranquillité, l’édition sa respectabilité, les médias leur indispensable dramaturgie. Et la littérature ? Elle a perdu, une fois de plus, le droit fondamental de désagréer, de déplaire.
On peut détester Millet et, dans le même mouvement, refuser la machine à bannir. On peut contester Éloge littéraire d’Anders Breivik tout en défendant l’idée simple que la littérature, exactement parce qu’elle rend le monde plus habitable, doit rester le lieu où l’on s’autorise à écrire ce qu’il ne faut surtout pas penser. Sinon, à quoi bon les livres ? À quoi bon les maisons d’édition, les revues, les prix ? Si l’on confie la police du dicible au collectif politico-médiatico-éditorial, la prochaine “affaire” est déjà écrite. Il ne manquera jamais d’écrivains pour déranger ; il se trouvera toujours des professionnels pour les ranger. Des Augustin Trapenard pour les télégéniser

Ceci étant, qu’en est-il aujourd’hui de ce plumicide perpétré en 2012 ? Richard Millet est-il réhabilité en 2025 ? Lavé de toute l’opprobre machiavéliquement accumulé sur sa personne ?
Non. 
Nous allons voir comment s’est produite la lente jonction du retour médiatique de l’écrivain et sa “résilience” via une stratégie de marginalisation toujours efficace. Autrement dit le système le réintègre mais doué d’une innocuité totale !
Voyons les étapes de ce retour maîtrisé sous haute surveillance qui équivaut à un ostracisme “ligth”, ou un plumicide “soft”…

Rappelons quelques faits récents. En octobre 2024, dans une chronique au vitriol sur le blog de Philippe Bilger, Richard Millet est décrit comme ayant souffert d’un ostracisme politique et médiatique qu’il n’a jamais cherché à fuir : « Richard Millet a commis l’interdit… depuis longtemps, trop longtemps, il tient tête à ‘la caste’… il tient bon, affronte le Mal… » … « Il doit… savoir repérer sa cible, viser juste et… aussitôt se retirer pour éviter le contre-feu ». Le ton est celui d’un “franc-tireur” littéraire, conscient de sa marginalisation, aimantée par une posture de dissident.
2025 voit Millet réapparaître dans le débat public, mais dans des segments clairement ciblés. En février, sur CNEWS, il dénonce un “monde complètement déréglé”, articulant ses attaques autour de personnalités publiques qu’il désigne comme responsables d’un effondrement civilisationnel.
Puis en août, toujours sur CNEWS, il livre une intervention lyrique et tragique, évoquant la “non-France” et la “fin de cette civilisation”, déplorant la fuite des Juifs du pays, en évoquant Zweig en référence morale et historique. Au fond, il ne se retire plus : il s’expose, mais dans un cadre où il sait être accueilli par un public acquis.
Comme le souligne un article dans Causeur (février 2025) : « Richard Millet, tel Lazare, est ressuscité grâce au journaliste Pascal Praud qui l’invite une fois par mois sur le plateau de Cnews ». L’image est éloquente : Millet en revenant, comme un revenant volontaire, accueilli non par la promesse d’un débat ouvert, mais dans une niche médiatique complice, structurée autour de la même doxa qu’il contestait quelques années plus tôt. Une résurrection orchestrée.
Contrairement au blackout complet de 2012, cette fois il n’y a ni effacement total, ni réhabilitation universelle : Millet est invisibilisé du “mainstream”, mais présent dans une sphère pilotée. La politique ne l’attaque plus frontalement ; symptomatique d’une époque trop binaire pour distinguer nuance et provocation. Les médias orchestrent sa visibilité avec un filigrane idéologique évident, le modelant en figure de dissidence mais sur orbite restreinte. 
L’édition, enfin, reste largement hors-jeu : sans Gallimard, certes, mais son œuvre circule auprès d’un public fidèle à des éditeurs presque confidentiels.

Cette stratégie est la version modernisée du plumicide : on ne l’abat plus en pleine lumière – on le rend visuellement présent mais politiquement inaudible. Comment ? En le confinant au sein d’un microcosme complice logé dans une niche médiatique périphérique et politiquement connotée. Que Richard Millet se prête à ce jeu est d’autant plus surprenant qu’il déclarait dans un entretien (à ActuaLitté.com) : « Je ne suis qu’un écrivain hors parti, hors engagement, hors système. »
À la manière de Philippe Muray, on pourrait imaginer ce bilan rageur : « On ne brûle plus les hérétiques sur le bûcher de la République  ; on les installe au balcon, micro en main, comme la caution poétique d’un chaos contrôlé. Et on appelle ça “débat démocratique”. »
Si le plumicide de 2012 avait été un effacement orchestré ; celui de 2025, est une relégation sublimée par le jeu du visible-mais-infra-médiatique. L’auteur y réapparaît, mais on ne l’écoute pas : on l’utilise.
Il n’a plus de puissance éditoriale, mais une caisse de résonance télévisuelle.
Il ne “dérange” plus, il conforte.
Et c’est bien cela, au fond, le tour de force de la collusion éditoriale, médiatique, politique : quand l’intellectuel trop dérangeant apparaît, c’est pour servir de caution à ce qu’il contestait – tout en étant, en réalité, instrumentalisé.
Ce plumicide contemporain laisse une trace différente : visible mais inaudible, présent mais circonscrit, martyr mais domestiqué – silhouette médiatique subliminale d’un déclin littéraire déjà en place, finalement confirmé, gravé dans le marbre. 
La “réhabilitation” de Richard Millet sur CNEWS n’est pas un retour à la vie, c’est une séance de thanatopraxie médiatique. On repeint le cadavre social, on lui repoudre les joues, on lui arrange les cheveux, on le redresse dans le cercueil ouvert : regardez, il bouge encore ! En réalité, il ne vit pas : il est exposé. On ne ressuscite pas l’écrivain, on le cosmétise comme un mort présentable, destiné à rassurer les siens et à confirmer aux autres qu’il ne sortira jamais du funérarium. Résurrection sous formol, liberté d’expression mise en bière.

À ce stade de la réflexion, on ne peut passer sous silence “l’affaire Renaud Camus” survenue en avril 2000 pour antisémitisme – elle participe du même phénomène avec des nuances. Dans les deux cas on retrouve la même logique de neutralisation : on substitue au travail critique une mise à l’index morale, et l’écrivain cesse d’être un auteur pour devenir un symptôme.
Avec Renaud Camus, la mécanique est brutale et frontale. Ainsi, dès que son expression “Grand Remplacement” s’installe dans l’espace public (2010 et après), tout le reste de son œuvre est effacé. Le romancier, diariste, homme de culture est écrasé par une seule formule devenue slogan. La presse ne parle plus de ses livres, mais du “théoricien” qu’on associe directement à l’extrême droite identitaire. L’opération d’invisibilisation est ici une réduction : réduire une trajectoire littéraire foisonnante à une caricature politique. L’auteur devient un “homme à concept”, un mot qui colle à son nom comme une marque d’ignominie. Efficacité totale dans le champ littéraire (aucun éditeur ni critique sérieux ne se risquera à discuter ses écrits), mais paradoxalement, visibilité maximale dans le champ politique (où il est instrumentalisé comme repoussoir ou drapeau d’infamie). 
Avec Camus on opère donc une invisibilisation par surexposition d’un stigmate (le “Grand Remplacement”) alors que Millet est invisibilisé par déconnexion systémique des canaux de communication (exclusion des institutions, étouffement de la réception critique). 
Bref, Camus, diabolisé ; Millet, aseptisé : deux façons de tuer un écrivain sans jamais discuter ses livres…

Sans doute, un lecteur avisé se demandera ce qu’il en est de Michel Onfray ? 
En fait, Onfray est à la croisée des chemins : il relève de la même logique de disqualification morale que Millet et Camus. Mais il échappe à l’invisibilisation par sa force de frappe médiatique et commerciale. En somme, il n’est pas victime de plumicide au sens strict – il est plutôt assigné au rôle d’ennemi utile : contesté, vilipendé, mais indispensable au spectacle médiatique qu’il prétend dénoncer.

Et puis voici que le plumicide connaît une nouvelle variante “douce” : l’affaire Raphaël Enthoven à Besançon. Invité d’abord au festival littéraire (prévu du 19 au 21 septembre 2025), aussitôt déprogrammé sous pression de collectifs militants en raison d’une déclaration maladroite sur les journalistes à Gaza (dont il s’est excusé et expliqué dans le magazine Franc-Tireur du 17-09), puis reprogrammé in extremis après tollé médiatique – comme on met et remet une tête sur une pique. Ici encore, la logique est la même que pour Millet : on ne lit pas, on évalue l’“honorabilité”, on distribue des laissez-passer pour l’espace public comme des badges VIP. La littérature n’est plus l’affaire du texte mais de la carte morale, du “pass” de bon citoyen attribué à l’écrivain. Enthoven ne risquait évidemment pas le bannissement intégral (trop exposé médiatiquement pour cela), mais le signal fut clair : à tout instant, un écrivain peut être “suspendu”, et sa présence tolérée ou non selon le degré de fièvre du thermomètre militant. Le plumicide s’est perfectionné : on ne supprime pas, on met en quarantaine provisoire, façon châtiment pédagogique, pour rappeler à l’auteur qu’il n’est jamais que toléré par les curés du moment.

L’évolution de la censure en France, depuis vingt ans, dessine un glissement : du contrôle autoritaire à la neutralisation morale. Elle n’interdit pas, elle conditionne. Elle n’attaque pas le livre, elle débranche l’auteur. Elle ne vise pas l’idée, elle écarte celui qui l’incarne. Plus subtile, plus diffuse, elle installe dans le champ littéraire une forme de conformisme invisible : non pas le silence imposé, mais la parole tolérée à condition qu’elle reste dans les clous du consensus moral.

Ici gît la littérature : morte d’avoir voulu plaire au Bien. 

Illustrations : (en médaillon) Richard Millet – photographie de ©Patrick Iafrate/SIPA. Dans le billet : ©️ CNEWS.

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Patrick Corneau