Patrick Corneau

Patrick aime assezDans La pensée mersive – De l’ambiance à l’affinité, paru en mai 2025 aux éditions PUF, Bruce Bégout poursuit une enquête philosophique singulière sur notre manière d’habiter le monde. Loin de la spéculation abstraite, il engage ici une réflexion profondément incarnée, presque sensuelle, sur les conditions atmosphériques de notre présence au monde.
La “pensée mersive”, concept central de ce nouvel ouvrage, ne se laisse pas facilement circonscrire par une définition sèche. Elle s’expérimente, se vit, s’éprouve. À rebours d’une tradition philosophique marquée par l’objectivation du monde et la coupure entre sujet et environnement, Bruce Bégout propose une manière de penser immergée – mersive – dans le flux sensible des ambiances. Il ne s’agit plus d’observer le monde depuis un promontoire intellectuel, mais de s’y fondre, d’en partager l’humeur, les inflexions, les tonalités affectives.
L’auteur prolonge ici les intuitions de la phénoménologie, notamment celles de Merleau-Ponty, tout en y apportant une coloration singulière : celle d’une philosophie de l’ambiance, attentive aux climats, aux effluves, aux lueurs et aux bruits feutrés de la vie quotidienne. De l’éclat furtif d’un visage à la lumière diffuse d’un paysage de fin d’après-midi, tout devient matière à penser – à condition de se rendre disponible, de prêter attention à l’inapparent. C’est là l’un des enjeux majeurs du livre : réhabiliter cette attention à ce qui nous affecte sans concept, à ce qui nous lie au monde sans passer par l’intermédiaire d’une représentation.
Mais ce qui distingue fondamentalement La pensée mersive d’un simple exercice de philosophie de la perception, c’est la dimension éthique et existentielle que Bruce Bégout confère à cette immersion. Penser en affinité avec le monde, c’est aussi s’ouvrir à une autre manière de vivre – plus douce, plus poreuse, moins dominatrice. C’est une manière de répondre, indirectement mais puissamment, aux impasses de l’anthropocentrisme et à la crise écologique qui en découle. Là où la pensée technique tend à dissocier, à couper, à instrumenter, à “arraisonner” (Heidegger) la pensée mersive cherche à relier, à cohabiter, à ressentir.
On retrouve dans cet essai la prose limpide et précise de Bruce Bégout, son art du détour éclairant, sa manière élégante de faire affleurer la complexité à travers des exemples concrets, souvent modestes. Le philosophe s’appuie sur une constellation de références – Husserl, Heidegger, Walter Benjamin, Simondon – mais sans jamais perdre de vue son fil directeur : penser avec et par les ambiances. J’ai particulièrement aimé sa manière de faire contribuer Proust à sa thèse lorsqu’il cite l’épisode fameux des trois arbres d’Hudimesnil dont la rencontre dégage une atmosphère incompréhensible de bonheur. “L’évidence de leur puissance auratique, écrit Bruce Bégout, transforme aussitôt l’atmosphère du moment, plonge l’existant dans l’existence elles-même et lui fait sentir l’exigence d’une vita nova.”
En définitive, La pensée mersive s’impose comme une contribution décisive à une écologie du sensible, où la pensée n’est plus une opération de surplomb, mais une manière d’être en relation. Elle nous invite à reprendre contact avec ce qui, dans notre quotidien, peut encore faire monde : une lumière, une voix, une température, une présence.
Il y a dans ce livre un geste à la fois discret et radical, une tentative pour réconcilier la philosophie avec les formes les plus immédiates, les plus imperceptibles, “inframinces” (Marcel Duchamp) de l’expérience. Et peut-être est-ce là, aujourd’hui, l’une des voies les plus fécondes pour enrichir l’expérience subjective de la vie, en nous donnant – en dehors du spectaculaire et du choc – à vibrer plus intensément. En somme, cette philosophie des affinités sensibles vient redonner sens au mot “habiter”.

Patrick aime pas malLa philosophe Catherine Van Offelen entreprend de réhabiliter la phronèsis grecque – cette “sagesse pratique” qu’on traduit trop souvent par une prudence timorée. Prenant position dans nos débats contemporains face à une société tentée par le “risque zéro”, son pari est de rappeler qu’il ne s’agit pas de peur ni de renoncement, mais d’un art de décider dans l’incertitude, d’une audace lucide.
S’appuyant sur Homère et Aristote, Van Offelen fait revivre une vertu oubliée : non un principe de précaution figé, mais une intelligence du risque, capable d’arbitrer sans céder ni à la témérité ni à la paralysie. La démonstration est claire, vive, et parle autant à l’actualité politique qu’aux dilemmes intimes.
On peut regretter que le propos reste davantage une réhabilitation conceptuelle qu’un manuel pratique : peu d’outils opératoires, une cartographie historique sélective (les stoïciens, Machiavel ou la prudence moderne restent en arrière-plan). Mais c’est peut-être cohérent avec Aristote : la phronèsis s’éduque plus qu’elle ne s’enseigne par recettes.
Ceci dit, j’ai eu du plaisir à lire ce livre alerte, au style non jargonnant, accessible, qui redonne à la prudence son vrai visage : celui d’une vertu risquée, active, décisive. On referme Risquer la prudence avec l’impression que la véritable imprudence, aujourd’hui, n’est pas de risquer, mais de se barricader dans la peur (sachant qu’elle est la compagne de Sylvain Tesson, on peut penser qu’elle est à bonne école). Catherine Van Offelen nous rappelle que la prudence n’est pas un frein, mais une manière de garder le cap quand tout tangue – et qu’il faut parfois oser pour être sage.

Patrick aime moyennementNous l’avons déjà signalé, la rentrée littéraire est comme un album de famille, où les écrivains explorent leurs racines, évoquent leurs parents et transforment leur arbre généalogique en quatrième de couverture. En conséquence, la littérature française, cet automne, est remplie de “fils de”, “fille de” parfois émouvants, souvent lourdement plaintifs.
En tête de la cohorte de ces vieux enfants : Catherine Millet. 
Ah Catherine Millet ! Après avoir exhibé son intimité sexuelle comme on expose un bibelot de famille dans une vitrine Ikea, la voici désormais en quête de “l’énigme” maternelle. Mais que serait la littérature française contemporaine sans cette inépuisable ressource : l’obsession nombriliste recyclée en “quête universelle” ?
On nous sert donc — Télérama en tête, évidemment — les boîtes à chaussures exhumées du grenier, les photos jaunies, les petits papiers familiaux. La mémoire, la mélancolie, la douleur indicible, la sacro-sainte transmission. Toujours le même buffet froid de la sensiblerie patrimoniale. C’est Roland Barthes version supermarché culturel : La Chambre claire revisitée à la sauce “autofiction pour tous”.
Ce que Millet nous vend, c’est moins le visage de sa mère que le miroir complaisant d’elle-même, penchée au-dessus d’archives poussiéreuses comme une vestale du passé. Mais derrière l’incantation du deuil et de la filiation, on devine surtout la jubilation discrète d’une artiste officielle (très influente dans la substructure culturelle) qui trouve dans chaque photo un nouveau prétexte à écrire encore un livre. Les morts n’ont qu’à bien se tenir : ils sont devenus matière première d’un marché éditorial gavé de larmes certifiées bio.
Et quelle délectation pour Télérama, temple du progressisme pleurnichard ! Tout est là : la mère défenestrée (le tragique), les clichés sépia (le lyrisme), la mélancolie “retenue” (le bon goût du chagrin contrôlé). On voudrait nous faire croire à une révélation intime ; on assiste en fait à une nouvelle performance de la religion du Moi souffrant.
Il n’y a plus d’art, plus de critique, plus de création : il n’y a que la complainte biographique recyclée, empaquetée par Flammarion, encensée par les prêtres de la mélancolie chic (Le Figaro), avant passage chez le ravi de la crèche télélittéraire : Augustin Trapenard. Philippe Muray l’avait vu venir : la littérature est devenue la succursale officielle du deuil perpétuel. On ne lit plus pour penser, mais pour communier dans le confort triste, l’adoration des “fractures intimes” et l’esthétique Kleenex avec royalties à la clé.
Bref, Simone Émonet n’est pas de la littérature qui est la vraie vie, comme l’a cru à juste titre Proust (“la vraie vie enfin découverte et éclaircie”) : c’est une messe. Et comme toutes les messes contemporaines, elle n’adore plus Dieu, mais la Sainte Victime : soi-même, toujours soi-même, éternellement soi-même.

Patrick aime assezAvec Un déjeuner en montagne, suivi de Le pur plaisir d’exister, Gérard Pfister poursuit une œuvre faite de dépouillement et de fidélité à l’essentiel. Le titre lui-même semble une invitation modeste, presque anodine : un simple repas partagé, à la lumière des cimes. Mais derrière cette apparente simplicité se déploie toute une méditation sur le sens de la vie, la gratitude envers les dons de la nature, la présence invisible de ceux qui nous ont précédés.
Le texte s’inscrit dans la continuité d’une tradition très ancienne : celle du banquet, lieu d’amitié et de parole, mais aussi d’interrogation sur le mystère de l’existence. De l’héritage d’Épicure à celui des philosophies spirituelles d’Orient, Gérard Pfister fait dialoguer les voix. Il ne s’agit pas ici de bâtir un système ou une doctrine, mais d’accueillir, dans l’humble geste de partager le pain et le vin, une sagesse concrète, incarnée. Comme il le rappelle dans le “Liminaire” ouvrant le texte, le repas est à la fois mémoire des disparus, fidélité aux maîtres et joie simple de l’être-ensemble.
On retrouve dans ces fragments (deux séquences de 5 – 6 lignes par page) la manière propre à Gérard Pfister : une écriture brève, claire, qui n’explique pas mais éclaire, qui ne clôt pas le sens mais l’ouvre. Chaque passage invite le lecteur à entrer lui-même dans la clairière évoquée, à se tenir, comme le marcheur du récit, au seuil d’une rencontre : avec soi-même, avec les autres, avec le monde. L’art de Gérard Pfister consiste à maintenir ce suspens, à faire résonner le silence entre les mots pour qu’y apparaisse, discrètement, une lumière. Il vient nous rappeler cette notion vitale que nous savons mais que nous ne vivons pas : le plus simple est le plus essentiel. 
Le second texte, Le pur plaisir d’exister, n’est pas un simple appendice mais prolonge l’expérience : il rappelle que, malgré l’angoisse du lendemain et la dureté des temps, la vie se donne toujours à qui sait la recevoir avec gratitude. Le pur plaisir d’exister se présente comme un long poème méditatif, scandé par le refrain “Le plus vrai de nos vies”. Gérard Pfister y explore le flux insaisissable de la conscience, fait de rythmes et de vibrations plus que de pensées ou de désirs. La prose, lumineuse et fluide, refuse la démonstration : elle invite à l’écoute, à l’abandon, au silence. Gérard Pfister rejoint ici une tradition poétique et philosophique qui, d’Épicure à Leopardi, a su faire de la fragilité humaine non pas un motif de désespoir mais l’occasion d’une joie lucide. Certains pourront trouver le texte trop évanescent ; mais c’est précisément dans cette fragilité qu’il touche, comme une musique qui accompagne sans jamais s’imposer.
Il faut saluer ce nouvel opus des Cahiers d’Arfuyen, tant il s’inscrit dans une œuvre patiente et cohérente : depuis plus de quarante ans, Gérard Pfister explore avec une constance admirable le rapport de la poésie à la sagesse. Un déjeuner en montagne est un livre qui ne se lit pas seulement : il se pratique, comme on pratique un art de vivre.
Certains lecteurs verront peut-être une trop grande retenue, un effacement qui frôle parfois l’ascèse : ce livre peut dérouter ceux qui attendent un développement narratif ou une pensée plus discursive. Mais c’est précisément dans cette discrétion, dans cette économie de moyens assumée, dans la résonance allusive que réside sa singularité poétique. Parce qu’il ne cherche pas à séduire ni à convaincre, mais à accompagner, ce livre est un véritable vademecum. Il offre au lecteur non des réponses, mais une disponibilité, une hospitalité intérieure. Et dans cette époque saturée de bruits et de crispations, ce temps de disette – il apporte l’essentiel : un peu de silence, un peu d’amitié, un peu de pain partagé.
« Le plus vrai de nos vies est ce silence émerveillé sur le bord du chemin, cherchant à nous souvenir et ne parvenant déjà presque plus à rien saisir – une clarté diffuse, étincelante, comme si tant d’années n’avaient été qu’un grand jour vide, de toutes parts ébloui, et n’était à dire que ce souffle brûlant, lumineux, par l’éphémère, l’indigente force de notre haleine. »

Patrick aime pas malCertains livres ne se contentent pas de se lire : ils s’ouvrent comme une fenêtre, et derrière les mots, c’est tout un paysage intérieur qui respire. Pis que peindre, le nouveau recueil de Laurent Noël publié par les espiègles éditions Cactus Inébranlable, appartient à cette rare famille. L’artiste angevin, peintre, dessinateur, graveur, poète et essayiste, poursuit ici sa patiente exploration du sensible : non plus à travers la toile ou le cuivre, mais par le biais d’aphorismes, ces éclats de pensée qui fonctionnent comme autant de petites épures.
Tout y est : la lucidité parfois acide, l’humour en coin, la mélancolie aussi, mais surtout cette manière de saisir l’instant comme on croque un trait ou comme on jette une couleur sur la toile. “L’artiste, plutôt que de le tuer, tente de créer le temps”, écrit-il. Ailleurs : “Tourner la page, non pour oublier mais pour lire la suite.” Chaque fragment est à la fois sourire, griffure et méditation.
Loin d’un exercice de style, ces aphorismes disent l’atelier intérieur de l’auteur : ses doutes, ses luttes, son quotidien, ses paysages familiers (le fleuve, l’île, la mémoire, l’atelier). Le peintre et le poète s’y rejoignent, comme deux faces d’une même quête de justesse. Et le lecteur, lui, se retrouve invité dans ce laboratoire intime où l’acte de créer est pris dans sa nudité, sa fragilité, mais aussi sa force.
Pis que peindre est un livre léger par son format, mais dense par la résonance qu’il laisse. Une œuvre à feuilleter, à relire, à méditer – comme un carnet de bord qui nous rappellerait que la beauté ne se déploie pas seulement sur la toile, mais aussi dans la fulgurance d’une phrase.
Petit florilège :
Une idée à creuser, une autre à reboucher.”
Seul, on se plaint moins.”
Au commencement, il y a l’à peu près.”
Athée colérique : qu’ils aillent à dieu !
Difficile de reconnaître un imbécile lorsqu’il est déguisé en crétin.”
Finir une lettre par : “Embrasse-toi pour moi.”
Si l’on referme le livre, c’est un peu comme si l’on sortait de l’atelier de l’artiste, avec encore sur les mains des traces de pastel ou d’encre, et dans la tête une voix qui murmure : “Embrasse-toi pour moi.”

La pensée mersive – De l’ambiance à l’affinité de Bruce Bégout, éditions PUF, 2025 (19€).
Risquer la prudence. Une pratique de la sagesse antique de Catherine Van Offelen, collection “Connaissances”, éditions Gallimard, 2025 (20€).
Simone Émonet de Catherine Millet, éditions Flammarion, 2025 (19,50€).
Un déjeuner en montagne suivi de Le pur plaisir d’exister de Gérard Pfister, Coll. “Les Cahiers d’Arfuyen”, éditions Arfuyen, 2025 (15 €)..
Pis que peindre de Laurent Noël, Cactus Inébranlable éditions, 2025 (12€). LRSP (livres reçus en service de presse).

Illustrations : (en médaillon) photographie ©️ Lelorgnonmélancolique. Dans le billet : éditions PUFéditions Gallimardéditions Flammarionéditions ArfuyenCactus Inébranlable éditions.

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