Patrick Corneau

Pour Denis Grozdanovitch 

« Le monde entier exige l’inquiétude la plus urgente et crée dans mon cerveau l’affolement le plus désordonné. » Noémi Lefebvre 

Chaque jour, notre empathie, notre sens du care – comme on dit, est sollicité : guerre ici, conflit là, terrorisme, violences faites aux femmes, maltraitance des enfants, drame de l’immigration, déplacés climatiques, délinquance petite et grande, misère sociale, économique, sanitaire, etc. Comment demeurer diligens (en latin : « soin, attention portée à quelque chose »), attentif, aimant, lorsque tant d’êtres réclament l’attention ? Une exigence morale si haute laisse désarmé face à la croissance du nombre. Ce drame, car c’en est un, est l’un des plus cruels, quoique l’un des moins considérés de notre temps où l’instantanéité, la transparence, l’accès au moindre fait nous requièrent, nous accablent, nous submergent et finalement nous paralysent. Surtout ils nous éloignent peut-être de la vraie question : le surnombre, la croissance exponentielle d’absolument tout, la multiplication démentielle des paramètres qui affecte le moindre phénomène, le moindre événement et, passé un certain seuil, le rend ni plus ni moins “ingérable”, hors de contrôle. Le politique n’en peut mais… et le citoyen s’éclipse. Pour penser cette aporie, Witold Gombrowicz a su, dans un passage de son Journal en donner une image simple et saisissante, qu’il vaut la peine de donner en entier :

« J’étais allongé au soleil, adroitement dissimulé par la petite chaîne de montagnes que forme, au bout de la plage, le sable accumulé par le vent. […]. Des scarabées – je ne saurais préciser leur nombre exact – se traînaient laborieusement dans ce désert vers des buts inconnus. L’un d’eux, juste à portée de ma main, gisait sur le dos. C’était le vent qui l’avait renversé. Le soleil lui brûlait le ventre, ce qui était sûrement exceptionnellement pénible pour ce ventre habitué à rester dans l’ombre. Le scarabée agitait ses petites pattes ; il ne lui restait évidemment plus que cette agitation monotone et désespérée – plusieurs heures avaient passé, peut-être, et il perdait de ses forces, il agonisait déjà. Moi, le colosse, inaccessible par mon gigantisme, je n’existais pas pour lui – j’observais cette agitation et… tendant la main, je le délivrais de son supplice. Il se mit à avancer, rendu en une seconde à la vie. À peine était-ce fait que je vis un peu plus loin un scarabée identique, dans la même position, agitant petites pattes. Je n’avais pas envie de bouger… mais pourquoi sauver l’un et pas l’autre… ? Pourquoi celui-là… tandis que celui-ci… ? L’un serait heureux grâce à toi et l’autre devrait souffrir ? Je pris une brindille, tendis la main, le sauvai. À peine était-ce fait que je vis un peu plus loin un scarabée identique dans la même position, agitant ses petites pattes. Le soleil lui grillait le ventre. Devais-je transformer ma sieste en tournée d’ambulance pour scarabées agonisants ? Je m’étais déjà trop habitué à ces scarabées, à leur agitation curieusement impuissante… Mais vous comprendrez sans doute qu’une fois entrepris leur sauvetage, je n’avais plus le droit de l’interrompre à aucun moment. Ç’aurait été trop terrible : m’arrêter devant ce troisième scarabée, au seuil de sa mort… Impossible, impensable. Si seulement il avait existé entre lui et ceux que j’avais sauvés auparavant une frontière, quelque chose qui m’aurait autorisé à m’arrêter… Mais justement il n’y avait que ces dix centimètres de plus dans le sable, toujours ce même sable, mais “un peu plus loin”, un tout petit peu. Et il agitait ses petites pattes de la même façon ! Alors, regardant autour de moi je vis, “un peu plus loin” encore, quatre autres scarabées s’agiter, grillant au soleil. Il n’y avait pas à hésiter : moi le géant, je me levai et je les sauvai, tous. Ils s’en allèrent. À ce moment-là, mes yeux découvrirent la pente voisine, étincelante, torride, sablonneuse, et là cinq ou six points agités de convulsions : des scarabées. Je courus à leur secours. Je les sauvai. Je m’étais déjà tellement confondu avec leur souffrance, je l’avais tellement bien pénétrée qu’en apercevant non loin de nouveaux scarabées dans les plaines, sur les cols, et dans les ravins – une poussée de petites taches torturées – je me mis à m’agiter comme un fou sur le sable pour secourir, secourir, secourir encore. Mais, je le savais, cela ne pouvait s’éterniser. Il n’y avait pas que cette plage : toute la côte à perte de vue fourmillait de scarabées. Le moment allait venir où je me dirais : “Ça suffit” et il y aurait un premier scarabée à n’être pas secouru. Lequel ? Lequel ? Lequel ? À chaque instant je me disais : “C’est celui-ci”, et je le sauvais, incapable de me contraindre à cet arbitrage terrible et presque abject. Car pourquoi celui-ci ? Pourquoi lui justement ? Et soudain le mécanisme s’enraya, facilement je coupai court à ma compassion, je m’arrêtai. “Eh bien, rentrons”, pensai-je, indifférent. Et je partis. Et le scarabée, celui devant lequel j’avais cessé d’intervenir, resta là à agiter ses petites pattes (cela m’était déjà indifférent, comme si j’étais dégoûté de ce jeu ; je portais en moi mon indifférence comme un corps étranger, sachant qu’elle m’était imposée par les circonstances). » 
Journal, t. 1 (1953-1958), Folio, Gallimard, 1995, pp. 540-543)

Chez Gombrowicz, le nombre n’est pas un simple détail narratif : il est le ressort fondamental d’un retournement existentiel. Ce qui fait vaciller Gombrowicz, ce n’est pas la détresse d’un scarabée, c’est le fait qu’ils soient légion. L’acte de secours, d’abord simple et évident, bascule lorsqu’il devient potentiellement infini. C’est le passage de l’un à la multitude qui introduit la crise. Il y a d’abord un élan éthique : le geste spontané, charitable, presque enfantin, de secourir un être en détresse. Mais voilà qu’un second scarabée apparaît, puis un autre, et encore… La plage devient une métaphore du monde, et les scarabées, innombrables, deviennent une foule de “victimes” potentielles (parler de “défense de la cause animale” aurait fait s’esclaffer Gombrowicz). À cet instant, le geste éthique change de nature : ce n’est plus une attention à l’autre, mais une spirale sans fin, un tonneau des danaïdes moral.
La répétition du même geste, qui aurait pu être une preuve de fidélité morale (au sens kierkegaardien), devient ici une absurdité pratique, une saturation de l’obligation. Gombrowicz comprend alors que son secours est voué à l’échec, non par manque de volonté mais par excès de réalité. Il y a disjonction entre l’acte et ce qui le motive.
Ce que Gombrowicz dévoile, c’est un effroi devant la démultiplication du devoir moral. Dès que le secours s’applique à un grand nombre, l’acte cesse d’être incarné, il se fige dans une forme de loi impossible à tenir. C’est le vertige d’un impératif kantien trop large : “Je dois aider tous les êtres qui souffrent” devient une exigence démesurée, presque grotesque dans sa généralité. Un cauchemar de la responsabilité inassumable, irréalisable. Tant monte haut la barre morale qu’à la fin elle se brise…

La scène des scarabées pose donc une limite à l’universalisme abstrait. L’éthique devient ici tributaire de la situation, de la proximité, du temps et surtout… du nombre. Et c’est là que réside l’angoisse : le monde est trop vaste pour qu’un homme seul puisse être juste partout, tout le temps. Et pourtant la doxa du care nous objurgue de ne jamais dévier du sacro-saint principe de Justice, de rester dans le camp du Bien sous les jupes de Dame Résilience…
Faut-il rappeler qu’avec la parabole du Samaritain dans l’Évangile, le Christ libère la charité comme devoir prescrit par la Loi pour la replacer au cœur de l’amour – malheureusement, avec le temps, l’esprit légaliste l’a réinscrit en loi et l’invitation à agir en charité a été institutionnalisée en un “doit être” qui s’adresse à tous (pour ne pas dire n’importe qui), alors que par sa nature même, c’est un mouvement personnel, une décision intime et individuelle d’un homme (ou d’une femme) unique à l’égard d’un unique autre homme (ou femme). L’attention, l’amour comme l’amitié ne sont possibles que dans une relation singulière. Ce glissement Simone Weil l’avait dénoncé : « Rien n’est plus contraire à l’amitié que la solidarité. […] Ce piège est le plus dangereux qui soit tendu ici-bas à l’amour. D’innombrables chrétiens y sont tombés au cours des siècles et y tombent de nos jours (1). »
Avec ce constat d’une éthique qui immanquablement se déréalise, s’invalide en se noyant dans le quantitatif, Gombrowicz rejoint aussi Hannah Arendt, qui se méfie de l’idée d’un “amour de l’humanité” sans visage(s).
Le moment décisif survient lorsqu’il se dit  : “Ça suffit”. Ce n’est pas une simple fatigue, c’est un seuil existentiel franchi : celui où l’individu par clairvoyance se reconnaît incapable de soutenir l’éthique comme absolu. Il faut bien laisser ce dernier scarabée s’agiter seul, comme symbole tragique de l’irrésolu, de l’impossible. Et ce geste de retrait est ce que Gombrowicz assume sans mauvaise conscience : la liberté de dire non au vertige du nombre.
En cela, il s’oppose à une certaine morale sacrificielle ou chrétienne de l’amour infini, banalisée aujourd’hui dans les nombreux préchi-précha de belles âmes d’autant plus belles et bonnes qu’elles ne dépassent jamais l’ordre du discours. Il refuse que l’éthique devienne un automatisme ou une obsession chargée du poids de la culpabilité. Il lui faut demeurer un choix libre, singulier, contingent.

La force philosophique de cet épisode des scarabées réside donc dans ce basculement discret entre le drame de l’un et la saturation du multiple. Là où d’autres verraient une épreuve morale à répéter inlassablement (le “prochain” démultiplié), Gombrowicz voit une impasse éthique révélée par le nombre.
Le scarabée unique est sauvé par compassion.
Dix scarabées posent une question.
Cent scarabées paralysent l’action.
Mille scarabées condamnent la bonté à l’impuissance.

Et l’homme, face à ce millier, ne peut que se retirer, abdiquer. Non par cruauté, cynisme ou égoïsme — mais parce qu’il n’est pas Dieu.

Masse et impuissance !

Ainsi le nombre, à lui seul, fait diminuer la moralité, et peser de graves menaces sur la pérennité de sentiments et de conduites altruistes. Les grands nombres sont dangereux, décivilisateurs, parce qu’ils immunisent contre l’horreur. Annie Dillard a écrit : “Les nombres astronomiques ramollissent le cerveau.” (il est vrai qu’elle parlait du nombre incalculable et irreprésentable de planètes statiquement habitables).
Dans un de ses essais (2) Jean-Marie Domenach faisait remarquer qu’avec la Révolution française le processus d’émancipation a fait des individus des sujets politiquement égaux qui se sont retrouvés dans des nations comptant des dizaines, voire des centaines de millions de ressortissants, trop nombreux pour être gouvernés autrement que selon des données statistiques. Les administrateurs, à quelque niveau qu’ils se situent, peuvent se souvenir, par éclairs, qu’ils ont affaire à des êtres humains : le reste du temps ils gèrent des masses, des stocks, des flux, des colonnes de chiffres. L’actuelle crise de la protection sociale, de l’hôpital public et du régime des retraites en est une dramatique illustration, leur organisation et leur marche sont devenus si dysfonctionnels qu’ils en sont venus à contredire l’esprit qui a présidé à leur naissance… C’est dans cette mentalité systémique propagée par les grands nombres que Hannah Arendt a trouvé les conditions de possibilité de ce qu’elle a appelé la « banalité du mal » : non pas la manifestation d’une perversion particulière, d’un “vice” inhérent à l’homme mais l’effet d’une atrophie de la sensibilité à l’intérieur d’un fonctionnement bureaucratique qui s’autonomise et surtout s’anonymise. On aura beau chercher à prévenir ce risque par l’éducation, le travail de mémoire, les mises en garde, les admonestations moralisantes des leaders de l’opinion (ou des belles âmes de l’intelligentsia), ces mesures aussi louables soient-elles ne sont pas à la hauteur du péril. 

Selon une étude du Population Reference Bureau en 2002, les êtres aujourd’hui vivants représenteraient à peu près 6 % de tous ceux qui ont vécu depuis l’apparition de l’homme sur la terre. On s’est beaucoup gaussé du pessimiste Claude Lévi-Strauss qui s’alarmait de l’explosion démographique et tenait ce changement sans précédent dans l’histoire de l’humanité pour l’événement le plus important qui se fût produit au cours de sa vie (3). Force est de constater que vingt ans plus tard, non seulement la dégradation générale est bien là, mais elle s’est dangereusement accélérée, lui donnant plus que raison. Qui n’a pas voyagé en Inde ne peut se représenter l’effroi du nombre, la sensation dérangeante de la multiplicité, l’implacable dilution du moi par le “grouillement”, le “fourmillement” partout et en tout.
De fait, plus il y a d’hommes sur la terre, moins la réflexion semble tenir compte de l’influence exercée par le nombre sur les comportements. Sans doute faut-il y voir une forme de déni : pour ne pas se sentir écrasé par la quantité des autres, l’individu a tendance à se réfugier dans une sorte d’empyrée idéel, de bulle hors-sol où le nombre n’existe plus.
Parfois, un poète (4) vient rappeler la cruelle vérité qui se cache sous le pluriel :
« Cent hommes, ensemble, sont le centième d’un homme. » Antonio Porchia, Voix.
Reste à se demander pourquoi la croissance exponentielle de la population mondiale et ses terrifiantes conséquences est un sujet si épineux, voire tabou ? Cette boîte de Pandore fut inopinément (r)ouverte à l’occasion de la pandémie du Covid (5) mais vite refermée, délibérément recouverte par les incessantes palabres sur le réchauffement climatique et la danse macabre autour des taux de croissance, de chômage, d’inflation, d’endettement, de déficit et autres points de PIB, les chiffres étant devenus les ultimes garants de la réalité dans notre monde éclaté et nos vies diminuées (6).
Hamm (avec angoisse). – Mais qu’est-ce qui se passe, qu’est-ce qui se passe ?
Clov. – Quelque chose suit son cours.
Samuel Beckett, Fin de partie.

1. Simone Weil, “Commentaires de textes pythagoriciens”, in Œuvres, éd. Florence de Lussy, coll. Quarto, Gallimard, 1999.
2. Des idées pour la politique, Seuil, 1988.
3. « Quand je suis né [en 1908], il y avait sur la terre un milliard et demi d’habitants. Après mes études, quand je suis entré dans la vie professionnelle, 2 milliards. Il y en a 6 aujourd’hui [en 2002], 8 ou 9 demain. Ce n’est plus le monde que j’ai connu, aimé, ou que je peux concevoir. C’est pour moi un monde inconcevable. On nous dit qu’il y aura un palier, suivi d’une redescente, vers 2050. Je veux bien. Mais les désastres causés dans l’intervalle ne seront jamais rattrapés. » Entretien avec Didier Éribon, Le Nouvel Observateur, n° 1979, semaine du 10 au 16 octobre 2002.
4. Ou un écrivain-poète comme Noémi Lefebvre dépeignant avec un style inclassable le grotesque contrit de nos désarrois contemporains dans “Le temps qu’il faut pour devenir un héros”, texte donné pour la revue La mer gelée (Numéro “AMOUR”).
5. En interrogeant la sacralisation de la vie dans nos sociétés Olivier Rey a donné quelques éléments de réponse dans un essai courageux : L’Idolâtrie de la vie, Coll. Tracts, Gallimard, 2020. Il est l’un de nos rares intellectuels à avoir contesté la toute-puissance de la quantité et du règne sans frontières de la statistique.
6. Knulp (1915) de Hermann Hesse est le magnifique portrait d’un vagabond qui a préféré aux conventions sociales, une vie errante, libre, au plus près de la nature et désintéressée, c’est-à-dire humainement accomplie (sa fin dans la neige ressemble étrangement à celle de Robert Walser). Une telle vie, sobre et désinvolte, assurément est un luxe pour les nantis que nous sommes…

Illustrations : (en médaillon) plage de Qingdao dans la province du Shandong, Chine – Photo : AFP/STR).

Lire ce qui n’a jamais été écrit.

  1. Serge says:

    L’observation de Gombrowicz pourrait s’adapter au sujet qui structure une bonne part de notre vie politique: l’immigration.
    À partir de quel nombre une immigration devient un problème?
    (tiens je réalise incidemment que l’on pourrait proposer cette phrase comme prochain sujet du bac philo, ça mettrait de l’ambiance)

    1. Patrick Corneau says:

      Oui, bien vu ! Mais il y a bien d’autres piliers du wellfare-state rendus problématiques par le (sur)nombre. Le nombre est un sujet tabou en démocratie car celle-ci a les bras largement ouverts, tout le monde est éligible à son généreux accueil…
      🙂

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