Patrick Corneau

Patrick aime beaucoup !Le mystère, le regret, sont aussi des caractères du Beau.” Baudelaire, Fusées.

Il est des livres brefs dont la densité excède de loin leur format. À peine dix-huit pages, un format modeste, une couverture sobre (la minuscule du titre l’atteste) : les carrefours ou les regrets de Jacques Lèbre pourrait presque passer inaperçu. Et pourtant, ce recueil contient l’un des témoignages les plus justes et bouleversants de ce que signifie vieillir avec ses amours passés, ses gestes manqués, et les échos ténus mais persistants de ce qui aurait pu être.
Construit comme une suite de poèmes en prose — ou plutôt de scènes remémorées — le livre tisse, avec une sobriété remarquable, la topographie affective d’une vie. À travers des lieux bien réels (rue du Pot-de-fer, rue Mouffetard, place Monge, le bus 96, la vallée du Tarn…), Jacques Lèbre érige une carte urbaine des émotions. Paris, en particulier, y devient le théâtre d’un palimpseste sentimental, avec ses rues marquées par un visage, un regard, une absence.
Ces douze courts textes, à la deuxième personne, prennent la forme d’une adresse douce et lucide à soi-même. Ils ne racontent pas à proprement parler une histoire, mais répertorient des carrefours : instants suspendus où tout aurait pu basculer, bifurcations dont la mémoire garde trace — parfois malgré soi. L’auteur n’y reconstruit pas un roman d’amour, il capte au contraire des bouffées de mémoire, des résurgences affectives « surgissant sans que jamais tu les appelles, au détour d’une rue, ou entre les pages d’un livre ».

Ce qui fait la singularité de ce recueil, c’est cette capacité rare à écrire en creux. Le regret, loin d’être chez Jacques Lèbre un ressassement mélodramatique, devient une forme de poésie à part entière. Il ne s’agit pas de se plaindre du passé, mais de regarder, avec une tendresse lucide, les lignes de faille du souvenir. On pense alors à Baudelaire, bien sûr, et à À une Passante : là aussi, c’est la fulgurance de la rencontre avortée, la beauté qui se dérobe, qui fixe la mémoire et fonde le poème. Mais si Baudelaire condense l’émotion dans un éclair, Lèbre, lui, l’étire en mosaïque de crépuscules, disséminant les fragments d’un amour dispersé dans les lieux, les corps, les saisons.
On retrouve dans cette écriture un peu de Modiano, pour les silhouettes féminines insaisissables, pour les paysages urbains légèrement brumeux ; un peu de Perec, pour le goût du détail modeste et la tentative de retenir ce qui fuit. Mais la voix de Jacques Lèbre est plus nue, plus orale, presque diariste. Elle dit sans effets, mais avec une acuité presque douloureuse, la trace laissée par une main posée, une jupe jaune jamais portée, une neige tombée pendant l’amour. Ces détails sensoriels deviennent des dépôts de mémoire, des bornes lumineuses dans l’ombre du temps.

L’écriture est fluide, déliée, jamais appuyée, c’est la prose juste d’un flâneur de l’âme ou plutôt d’un “buissonnier de l’esprit” qui nous avait ravi avec Le poète est sous l’escalier publié chez Corti en 2021. Jacques Lèbre parvient à dire le trouble, la distance, la perte, sans jamais forcer le trait. Le style épouse les méandres du souvenir, la mémoire hésitante, les doutes, les blancs — mais aussi les surgissements brutaux du désir ou du remords. Ce n’est pas une confession. Ce n’est pas non plus un roman déguisé. C’est une confidence d’homme, où l’on perçoit toute la pudeur et toute la gravité de l’âge.
Dans cette écriture de la justesse, rien n’est sursignifié : c’est dans les silences, les ellipses, les bégaiements de la mémoire que se loge la vérité poétique. Le recueil devient ainsi un chant discret à l’instant, à sa fragilité, à sa beauté passagère.

Si les carrefours ou les regrets est un livre de solitude, ce n’est pas une solitude amère. C’est une solitude habitée, peuplée de fantômes familiers, de femmes qu’on n’a pas su retenir, d’instants qu’on n’a pas su saisir. À travers eux, Jacques Lèbre dresse aussi un hommage discret à la vie même, à cette matière insaisissable qu’est le temps vécu, si éloquemment célébré dans À bientôt, notes 2003-2013 chez Isolato en 2022 où il nous disait l’érosion troublante mais inexorable des jours – leurs ravages et leurs merveilles – tant sur le monde que sur nos vies.
Et paradoxalement, en recensant ces occasions perdues, le poète nous rend attentifs à celles que nous pourrions encore saisir. Car le véritable cœur battant de ce livre, c’est peut-être cette leçon en sourdine : ce sont les gestes différés, les mots tus, les hésitations trop longues, qui font naître les regrets. Il faut alors lire et relire cette phrase-clef, comme un rappel presque moral, une objurgation pressante venant prolonger l’exergue emprunté à Paul Valéry* : « Ne pas saisir l’instant sur le champ, voilà bien la fabrique des regrets ! » 
Mais on manque, on manque toujours à tout, on rate ; c’est le lot consenti des distraits, des rêveurs, des poètes – l’inverse (une supposée “réactivité”) les priverait de l’ardeur du regret, du doux plaisir d’explorer ces moments où « tout aurait pu recommencer », de fantasmer sur ces vies autres qui se poursuivent peut-être dans une dimension inconnue…

Un livre délicat qui laisse derrière lui un sillage de mélancolie lumineuse. À lire lentement, comme on rouvre un carnet ancien, pour entendre ce que la vie continue de nous dire – à voix basse. Un livre qui ne nous apprendra rien (au sens scolaire du terme) mais néanmoins nécessaire : il touche juste et résonne en nous longtemps après sa lecture. Comme Jacques Lèbre l’a dit ailleurs, en quelque sorte, il vient “humidifier notre terreau”.
* « Chaque instant est un carrefour. » Paul Valéry, La Crise de l’esprit (1919).

les carrefours ou les regrets de Jacques Lèbre, éditions Potentille, 2025 (10€). LRSP (livre reçu en service de presse).

Illustrations : (en médaillon) portrait de Jacques Lèbre gravé par Marie Alloy, eau forte et aquatinte au sucre (1997). Dans le billet : éditions Potentille.

Lire ce qui n’a jamais été écrit.

  1. Broise says:

    Bonjour, je ne peux que me réjouir, qu’adhérer à ce que vous écrivez sur Jacques Lèbre que vous m’aviez d’ailleurs fait connaître lors d’un autre article.

    1. Patrick Corneau says:

      Ravi de votre réaction. Oui, Jacques Lèbre – poète, noteur, critique littéraire – est une de nos meilleures plumes.
      🙂

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