Pour Paul de Laboulaye, alias Paul Lambda
Emboîtant le pas à Patrick Roegiers dans La traversée des plaisirs (Grasset, 2014), ces aphorismes laconiques forment une cartographie éclatée de la littérature : elle n’est ni temple, ni tribunal, ni musée. Elle est ce que chaque écrivain en fait pour répondre à sa propre angoisse, à son époque, à sa langue, à ses ratés. Elle ne délivre pas de leçon : elle expose les symptômes, les habille d’art parfois, d’alibis ou de plaidoyers pro domo souvent — et les livre au lecteur avec un sourire en coin, un rictus ou une plainte.
Aberlenc (Christian) prête à la littérature le pouvoir d’une révolte lente contre l’oubli.
Aira (César) fait de la littérature un délire à peine contenu dans un souffle.
Achebe (Chinua) réécrit la littérature depuis les ronces de l’empire.
Adichie (Chimamanda Ngozi) transforme la littérature en plainte sociologique.
Adonis fait de la littérature une incantation contre l’oubli.
Akhmatova (Anna) coud la littérature dans les plis d’une dignité meurtrie.
Angot (Christine) transforme la littérature en procès verbal.
Artaud abomine la littérature qui le fait interner.
Auster (Paul) fait de la littérature un labyrinthe new-yorkais où l’on se perd volontairement.
*
Bachmann (Ingeborg) brûle la littérature dans le feu d’une langue impossible.
Banville (John) fait miroiter la littérature comme un mensonge d’une beauté intacte.
Baldwin (James) donne à la littérature la voix de ceux qu’on n’écoute pas.
Balzac compense par la littérature son sens médiocre des affaires.
Barth (John) fait tourner la littérature sur elle-même jusqu’à l’épuisement.
Barthes (Roland) assure que la littérature, c’est la rature.
Beaumarchais saute de la littérature à la vente de canons.
Beckett démonte la littérature jusqu’au dernier souffle.
Blais (Marie-Claire) fait couler la littérature comme une rivière sans rives.
Bolaño (Roberto) lance la littérature dans une course folle au bord du néant.
Borges conçoit la littérature comme un leurre poétique.
Bouraoui (Nina) fait de la littérature une langue de fracture intime.
Breton estime que la littérature est un triste chemin qui mène à tout.
Burroughs (William S.) découpe la littérature au rasoir et la recolle n’importe comment.
Brodsky (Joseph) taille la littérature dans la glace d’une conscience exilée.
Butler (Octavia E.) implante la littérature dans les futurs du vivant.
*
Cabezón Cámara (Gabriela) cabre la littérature sur un cheval queer.
Calvino (Italo) assigne à la littérature des objectifs impossibles à atteindre.
Camus voit dans la littérature un exercice sans finalité.
Canetti (Elias) confine la littérature dans l’observation maniaque des foules.
Celan (Paul) demande à la littérature de respirer dans les cendres.
Céline maudit la littérature qui lui vaut tant d’emmerdes.
Cendrars (Blaise) taxe la littérature de voyage sans histoire.
Chaillou (Michel) considère que la littérature n’est que le roman d’hier.
Cioran tient la littérature pour le néant du siècle.
Claudel croit que l’objet de la littérature est d’apprendre à lire.
Carson (Anne) tisse la littérature entre la philologie et la foudre.
Chamoiseau (Patrick) emplit la littérature des voix décolonisées.
Cisneros (Sandra) fait parler la littérature depuis la chambre des oubliées.
Cocteau travestit la littérature en numéro de cirque.
Conrad (Joseph) trahit la mer avec la littérature.
Cortázar (Julio) joue à la marelle avec la littérature.
Cravan (Arthur) place la boxe plus haut que la littérature.
Cusk (Rachel) découpe la littérature au scalpel du retrait.
Cole (Teju) glisse la littérature dans le regard du flâneur numérisé.
Collobert (Danielle) lacère la littérature jusqu’au cri muet.
Creeley (Robert) murmure la littérature comme un bégaiement rythmé.
Cruz (Cynthia) use la littérature comme un vêtement de deuil.
*
Dantzig (Charles) dit que la littérature n’existe pas sans les écrivains.
Darrieussecq (Marie) laisse la littérature muer dans des peaux animales.
Delaume (Chloé) opère la littérature à cœur ouvert, sans anesthésie.
Despentes (Virginie) explose la littérature à la batte de baseball.
Dickens sert la littérature à la louche dans les ruelles de Londres.
Divry (Sophie) cogne la littérature contre les murs de la bibliothèque.
Djebar (Assia) grave la littérature dans les langues défendues.
Dostoïevski fait de la littérature un gouffre dans lequel il saute à pieds joints.
Drieu La Rochelle considère que la littérature est finie.
Ducornet (Rikki) vaporise la littérature dans une jungle baroque.
Duras murmure que la littérature commence là où elle se tait.
*
Echenoz (Jean) jongle avec la littérature comme un prestidigitateur désabusé.
Emerson (Ralph Waldo) croit que la littérature est un rameau de l’âme.
Enard (Mathias) laisse la littérature infiltrer les langues ennemies.
Ernaux (Annie) demande à la littérature de venger sa race.
Erpenbeck (Jenny) donne à la littérature le timbre grave d’une mémoire inquiète.
Evens (Brecht) dessine la littérature comme un bal électrique.
*
Faulkner empêtre la littérature dans les marécages du Sud.
Ferrante (Elena) dissimule la littérature derrière un prénom déchiré.
Flaubert assortit la littérature à un godemiché avec lequel on l’encule.
Frappat (Bruno) donne à la littérature le ton spectral d’une voix qui revient.
Forché (Carolyn) creuse la littérature dans la mémoire des survivances.
Fuentes (Carlos) explore la littérature comme un labyrinthe colonial.
*
Gadenne (Paul) juge qu’il serait temps qu’on prenne la littérature au sérieux.
García Márquez (Gabriel) endort la littérature dans un rêve tropical.
Gay (Roxane) cogne la littérature avec les gants du genre.
Genet transforme la littérature en cambriolage de l’âme bourgeoise.
Gide utilise la littérature pour justifier ses contradictions.
Glissant (Édouard) fait éclater la littérature en archipels.
Gogol se cache dans la littérature comme dans un manteau trop vaste.
Gombrowicz (Witold) toise la littérature avec insolence depuis son exil.
Gordimer (Nadine) tend la littérature comme un piège à lucidité.
Gracq se promène dans la littérature comme dans une forêt interdite.
Greene (Graham) déchire la littérature entre foi et trahison.
*
Hawthorne (Nathaniel) maquille la littérature aux couleurs de la faute puritaine.
Hedayat (Sadegh) enfonce la littérature dans les ténèbres perses.
Hemingway pense que la littérature est en première ligne quand tout va mal.
Houellebecq (Michel) diagnostique que la littérature est le symptôme d’une époque malade.
Hustvedt (Siri) fait de la littérature un scanner du corps et de l’esprit.
*
Ionesco proclame que la littérature tue la vie qu’elle prétend exprimer.
*
Jelinek (Elfriede) donne à la littérature le ton grinçant des intérieurs claustrophobes.
Jhumpa Lahiri déracine la littérature en l’écrivant dans une langue étrangère.
Joyce pulvérise la littérature en syntaxe de verre brisé.
*
Kafka ne s’intéresse pas à la littérature. Il EST la littérature.
Kawakami (Hiromi) scande la littérature avec la rage contenue des oubliées.
Kerangal [de] (Maylis) sculpte la littérature comme une greffe de rythmes.
Krasznahorkai (László) suspend la littérature dans une incantation sans fin.
Kundera (Milan) traite la littérature comme un art de la dérobade érotique.
(Á suivre)
Illustrations : (en médaillon) Marilyn Monroe lisant Ulysse de James Joyce photographiée par Eve Arnold, Long Island, New York, 1955.
Lire ce qui n’a jamais été écrit.

