Patrick Corneau

Il y a des livres qui brûlent. Non seulement par eux-mêmes, par la patience et le degré d’attention qu’ils portent tant au monde qu’à l’exploration de l’intériorité, mais parce qu’ils affadissent tout ce qui autour d’eux prétend être de la littérature. Ils avancent dans leur lumière et fantômisent, si je puis risquer ce mot, tout le reste qui soudain prend un goût de cendre. Ainsi de Passage des embellies de Jean-Pierre Vidal qui paraît chez Arfuyen dans la collection Les Cahiers d’Arfuyen avec en couverture une belle huile de Marie Alloy. C’est une première publication chez cet éditeur. Il faut dire que Jean-Pierre Vidal est un écrivain rare et exigeant qui n’a publié en 30 ans que cinq livres, essentiellement en prose : Feu d’épines (1993), La Fin de l’attente (1995), Du corps à la ligne (2000), Vie sans origine (2003) et Exercice de l’adieu (2018) que j’avais présenté et beaucoup aimé. Ceci expliquant cela, je veux dire la puissance du dire permise par le sélectif : il n’y a de forte sève que quintessenciée.

Ce sixième ouvrage m’a paru être un prolongement, un élargissement d’Exercice de l’adieu où, à de poignants retours autobiographiques (enfance), se mêlent de plus sereines contemplations de la nature et d’opportunes réflexions sur l’art. Ces courtes proses étant marquées par le même ton unique, fait de légère pudeur, de mélancolie devant la perte, la finitude, le manque, l’inaccompli, surmontés par une fine ironie qui place l’œuvre de Jean-Pierre Vidal dans un registre très à part. Ce très à part signifiant des partis pris esthétiques (la beauté se moque des règles) et éthiques (la vérité n’a pas de grand V car elle est plurielle) reposant forcément sur des influences. Jean Pierre Vidal est l’un des meilleurs connaisseurs de l’œuvre de Philippe Jaccottet à qui il a consacré un livre (Philippe Jaccottet, 1989) et dont il a édité pour Gallimard deux ensembles de textes : Une transaction secrète (1987) et Écrits pour papier journal (1994). Ceci est indicatif de la qualité d’une voix, de la singularité d’un regard sans être explicatif car on peut bénéficier d’un ascendant sans en faire un envoûtement, ce que Jean-Pierre Vidal dit à sa manière : « Oui, j’aurai rencontré quelques jardiniers, leurs hasards et leur intransigeance dans la traversée des saisons. Mais je n’aurai pas poussé dans leur ombre : c’est l’expérience aride des corps qui m’a instruit, délié et formé ». Voilà qui est dit et découragera la manie bien française d’établir des filiations, voire des dettes de succession…

Passage des embellies est construit en sept parties : « Cartes à jouer » ; « Enfances » ; « La beauté du parcours » ; « Mer et désert » ; « Élans, interruptions » ; « Cinq poètes » et « Chant bibliques ». Ces courtes proses ouvrent un espace de réflexion qui va de la peinture (Hugo van der Goes, Piero della Francesca, Vermeer, Morandi…) à la littérature (Simone Weil, Paul de Roux, Jules Supervielle…) en passant par le cinéma. Le recueil se clôt avec une suite intitulée Thanks comprenant 23 poèmes.

Cheminer dans des textes si différents pourrait laisser penser que le lecteur en éprouve un malaise. Eh bien non, chacun d’eux est éclairé en diagonale par une réverbération à la fois incertaine et indéniable dont le titre donne la clé : l’embellie. Mot magnifique dont la sonorité suggère ce qu’il désigne ; le dictionnaire nous apprend que c’est une « amélioration momentanée de l’état de la mer et diminution du vent pendant une tempête, ou encore éclaircie du ciel pendant le mauvais temps et la pluie ». Mais je préfère l’éclairage ou plutôt la transposition poétique qu’en donne l’auteur lui-même à la page 23 avec « L’acte éternel » : « Il y a dans une vie quelques actes éternels qui échappent à toute morale, à toute chronologie. Ce sont des gestes, des situations muettes, parfois des paroles dont la justesse brise, pour un moment hors du temps, l’infinie théorie des mensonges. »

Voilà, me semble-t-il, ce qu’il faut entendre par « embellies » dont le passage fait le sel de la vie, comme on dit ; étincelantes, elles éclaircissent le ciel accablant des jours, font vivre la vie (« moindres, et la vie ressemble à la mort »). Les embellies sont peut-être comparables à ces « instants privilégiés » autour desquels Jean Grenier a bâti une partie de son œuvre. Et Jean-Pierre Vidal de nous souffler ce florilège :
« L’écoute dans la salle de classe désertée, le geste de l’aimée ouvrant à la lampe du soir sa chemise et donnant ses seins, la lumière soudaine des falaises de Plouha, le ciel au-dessus de Claire dans sa blouse blanche, les nuages qui passaient un matin dans le ciel au-dessus du funiculaire, sont de tels actes qui forment dans le monde un réseau invisible et tenace.
Ma vie, dépouillée de tous les autres actes
. »

Ce livre est la récollection kaléidoscopique de ces instants « merveilleux et évanouis ». Un album dont le propos est de dessiner « une ligne de joie refusant l’absurde, tentant d’établir au plus haut la cohérence d’un espoir véridique plus grand que le possible ». Vient aussi sous la plume de Jean-Pierre Vidal l’image des cartes à jouer : « Devant cette centaine de cartes à jouer, cartes déjà jouées et remises en jeu sur la table de l’écriture, figures de la vie passante plus que passée, le vertige me prend. » Aucun aveu plus intime que celui-ci, et cependant si talentueusement passé au tamis de la mémoire et de l’écriture poétique que les souvenirs en sont métamorphosés. L’art est aussi présent que la vie, la fiction aussi vraie que la confidence. Où est l’unité dans tout cela ? Les proses se répondent, s’annulent, produisant comme une ivresse. Cartes à jouer, mais de quel jeu s’agit-il où le lecteur se perd, où l’auteur sans cesse s’absente. Restent les images, les reflets, le temps : « Vivre au présent les merveilles du passé donné et les transmettre à l’avenir qui n’appartient à personne, c’est cela écrire. » Assurément, oserai-je ajouter : dans les scintillations d’une prose à combustion lente, patiente, recueillie qui ne cesse de nous faire l’offrande de lever la tête pour goûter, penser, rêver…

N’est-il pas perfide d’épiloguer sur des textes qui parlent si bien d’eux-mêmes ? Les gloses leur ôtent leur saveur. Aussi ne nous reste-t-il qu’à convier le lecteur à ouvrir Passage des embellies et à suivre l’auteur dans la célébration d’un « acte éternel » ou comme ici dans « L’œuvre d’un instant » (mais au fond n’est-ce pas la même chose ?) :

L’œuvre d’un instant

Y a-t-il plus belle œuvre d’art (artefact) que l’empreinte à peine visible du pied nu d’une belle dans une herbe du XVIIe siècle ? Qui ne donnerait tous les Vermeer et tous les Rembrandt pour contempler un instant cette fraîche empreinte ?
C’est dire que seul l’instant compte et que toutes les durées, tous les vœux de durée (musées, amours et autres tours de Babel) sont des billevesées.
Et, plutôt que l’instant, l’instant d’après, en effet, celui non de la perte, mais de la disparition heureuse, où l’on contemple ce qui n’est plus là.
La simplicité du visage d’une jeune fille, la limpidité de la courbe de son corps, pourquoi les grever d’un lourd poids d’érotisme ? Voici, tout simplement, une écriture de la vie, qui n’a nul besoin de la surcharge de notre désir pour être présence. Cette légèreté nous suffit, et ouvre le monde.
Le sexe lui-même est puritain s’il se sépare du corps. Le corps, dans sa clairvoyance profonde, ne l’est absolument pas, car il est en lui-même l’image d’un tout, d’une harmonie dans la totalité et dans l’intégrité.
S’orienter vers la contemplation de la pauvreté de l’autre, dans la présence à sa réalité dépouillée de tout le poids de notre attente. N’est-ce pas l’ascèse de tout artiste véritable, devant un pot, devant le végétal comme devant un corps ?
Renversons la mécanique désastreuse de l’homme et de la femme. Il s’agit de parvenir à une exactitude de soi qui permette à l’autre de se rapprocher de sa propre justesse, voilà tout.

Passage des embellies suivi de Thanks de Jean-Pierre Vidal, Éditions Arfuyen, 2020.

Illustrations : photographie © Le Silence qui roule / Éditions Arfuyen.

Prochain billet le 21 septembre.

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