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Histoires d’œil III – Lire un livre

Patrick Corneau

Quand j’étais enfant, j’aimais être seul avec un livre. Lecteur impénitent donc, j’entendais de la part des adultes de prudentes mises en garde : ne pas (trop) lire car cela abîme les yeux !
Curieuse proximité entre abîmer, au sens de maltraiter, détériorer, dégrader et l’abîme, le gouffre, où l’on peut disparaître. Où l’on peut s’abîmer.
Or, c’est bien ce que cherche le lecteur : il veut l’abîme, le trou noir où faire disparaître le monde réel – non choisi – au profit d’un monde virtuel, fantasmatique ou imaginaire d’où surgiront cent, mille mondes autres… Non pas imposés par quelques créateurs qui, sous le nom d’écrivains, prendraient l’ascendant sur l’homme lisant mais co-construits, co-produits par ce couple improbable autant qu’éphémère que l’espace de la page conjoint (attelle ?). Toute lecture est une chimère, un mixte de soi et d’autre, le temps d’un livre.

Je me suis toujours demandé pourquoi la lecture est sans fin, pourquoi un livre en appelle un autre dans un battement incessant. Que de promesses éveillées ! Que de miroitements derrière l’horizon ! Comment cet appétence, ce plaisir se nourrit-il de sa propre substance, laquelle paraît inépuisable, infinie ? Oui, cette jouissance-là est une addiction. Qu’il faut explorer.

Le temps d’un livre. Le temps d’un livre que voit l’œil du lecteur ? Sûrement pas l’objet qu’il tient entre les mains ; le livre est oublié ; les yeux sont fascinés par autre chose : avalés par un doux abîme qui les mobilise tout entiers. Un charme, un chant de sirène… Le temps d’un livre se produit l’exquis miracle où moi, lecteur, multiplie ma vie à l’aide d’autres vies innombrables. Luxe pur. Jeu le plus doux disait déjà Cicéron dans les Tusculanes, V, 36 : Quid est enim dulcius otio litterato ? Qu’y a-t-il de plus doux qu’un loisir dédié aux lettres ? Otium (Rome), schlolè (Alexandrie), studium (Moyen Âge), humanités (Renaissance), de tous temps, des hommes, des lettrés, s’adonnent à l’étude dans le désir d’une vie plus nombreuse et plus aventureuse, plus incertaine que leur destin individuel, familial ou social. Ils espèrent un horizon plus vaste que celui qui les cerne.
Celui qui, à l’écart, se rencogne avec un livre dans le silence et l’immobilité du corps est un dissident. En s’adonnant à cette activité si totalement dés-intéressée de l’activité immédiate, il distance à jamais les autres par une application de plus en plus dense, volontaire, ardue, fervente, astreignante, approfondissante, interminable. Le lecteur échappe. Il est sans époque, sans âge, sans temps. Sauter l’heure du repas, oublier le rendez-vous, ne plus savoir si c’est le jour où la nuit sont des délices plus importants que l’objurgation « ne pas s’abîmer les yeux ! » ou même de « penser à son avenir ».
Le rêveur, le néphélibate, l’enfant, le joueur, le musicien, le peintre, le mystique, le lecteur au long cours, tous sont des affranchis du temps. Tout individu en proie à une passion « se met dans le flux » ou « état de flow », expérimente un vertige, un dérèglement du temps qui fait oublier le temps. C’est le temps enchanté. Selon Bernardin de Sienne ce joueur est jeté « dans un état second qui ne semble pas humain ». Ce délaissement, cet abandon des hommes et des dieux est une délinquance (delinquio = manque). Cela n’est pas sans risques.

Une vie totalement vouée aux livres entraîne des conséquences redoutables. J’en ai parlé ailleurs. La lecture vous pousse dans une existence en retrait (suspicieuse), hors sol, en apesanteur. Vous êtes devenu un « handicapé de la vie ». L’esprit congestionné de mots, vous vous complaisez dans le silence (perçu comme dédain de la langue parlée), la solitude (perçue comme marginalité hautaine). Grâce à un sens inné du statu quo vous donnez le change par la retenue, une complexion calme et la plus courtoise ironie. Il faut réapprendre la vie en payant le prix fort pour déjouer les vengeances d’un corps brisé de statisme. Composer avec quelques menues disgrâces : esseulements renouvelés, éloignement de la horde, passivité, oscillations, taciturnité rompue de bégueulisme, ardente abstinence, etc. Pour les plus atteints : démissions, divorces, exils, suicides… Pas un aspect de la vie qui ne soit impliqué. Vous vous donnez des modèles inaccessibles : peu importe ! par mimétisme votre identité même est transformée, enrichie, augmentée car le « self » est un récit fictionnel et cette construction conformera, dessinera le regard des autres. C’est ainsi.

Il m’arrive de rêver que je lis un texte : comme sur un prompteur les phrases défilent incompréhensibles, les mots eux-mêmes sont illisibles. L’énigme. Même s’il me semble en connaître la saveur, je sais que je suis incapable de percer ce secret. Est-ce même souhaitable ? C’est exactement cela écrire : arriver à formuler, à traduire ce texte énigmatique qui, à notre insu, ne cesse de parler en nous, de nous parler. Monde étrange, monde perdu qui nourrit tout ce qui affleure sous la plume, que Pascal Quignard appelle le Jadis, que Charlotte Brontë nomme Le monde d’en dessous (The world below). Retrouver le fil de ce récit, le suivre, qu’il soit fictif ou non, nous aidera(it) à nous orienter dans le labyrinthe de la psyché. Souterrainement ce fil guide nos lectures diurnes sans que l’on sache si celles-ci permettront de le reconstituer.

C’est une évidence : un grand lecteur se sent perpétuellement paralysé, à la fois euphorique et coupable (j’en suis) devant les pléthoriques rayonnages des riches bibliothèques (ou des librairies bien achalandées). Aussi l’idée d’une bibliothèque portative le fait-elle rêver. Napoléon en avait une, qu’il emportait dans ses berlines, jetant par la portière les livres qui lui déplaisaient. Montherlant aussi a rêvé d’une bibliothèque élémentaire : trois ou quatre pages prises dans chaque livre aimé. Chateaubriand rapporte parmi les « manies et originalités » de son ami Joseph Joubert celle-ci : « Quand il lisait, il déchirait de ses livres les feuilles qui lui déplaisaient, ayant, de la sorte, une bibliothèque à son usage, composée d’ouvrages évidés, renfermés dans des couvertures trop larges ». Je suis trop fétichiste (et peu chrétiennement idolâtre) avec l’objet livre pour entreprendre un tel bibliocaste… Le courage du choix sacrificiel est peut-être la marque de ceux qui n’ont pas voulu se perdre dans la littérature, trouver le salut non grâce à elle mais en s’en éloignant car comme le dit Claudel traduisant les Psaumes, au seizième verset du psaume 70 : « Parce que je n’ai pas connu la littérature, j’entrerai dans les puissances du Seigneur. »

Choses qui font battre le cœur du lecteur :
– un chaud rayon de soleil qui tombe de la fenêtre de la chambre sur la couverture d’un livre aimé.
– prendre dans sa main le premier livre qu’on a écrit. Plaisir non narcissique. Joie muette de saisir un soi refermé sur soi.
– le regard bienheureusement perdu, aveugle, halluciné, sans âge, de l’homme ou de la femme qui émerge d’un livre.
– lire sous un arbre par une belle journée d’été et sentir que la brise, à elle seule, pourrait tourner les pages.
– ouvrir son canif, glisser le plat de la lame entre les folios d’un livre non coupé, et découvrir intouchée une page vierge de tout regard humain.
– …

Montesquieu : « Je n’ai jamais eu de chagrin qu’une heure de lecture n’ait dissipé. » Mais il existe des chagrins tels qu’on ne puisse pas même lire…

Une épitaphe : il fut tout ce qu’il lut.

Illustrations : photographies ©Lelorgnonmélancolique.

Prochain billet le 1er septembre (sauf exception).

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Patrick Corneau