Patrick Corneau

Le Cerf a bien fait les choses : le même jour paraissaient le procès et la preuve. D’un côté La Littérature d’ameublement, quatre-vingt-seize pages, trente sections courtes, pas de conclusion : la forme du pamphlet, dans la lignée revendiquée de Gracq et de Schiffrin. De l’autre Le livre libre, trois mille fragments tirés de carnets tenus depuis toujours. On peut lire l’un sans l’autre, ce serait dommage : le second fait ce que le premier réclame. Et l’on peut lire les deux sans remonter à 2021, où le même auteur donnait un petit essai sur l’envie ; ce serait dommage aussi, car c’est là que la chose a commencé.
Il y a dans le pamphlet une phrase qui vaut à elle seule le prix du livre. Mathieu Terence y explique que la montée en puissance d’un certain type de roman a contraint le secteur du livre à coller l’étiquette « littéraire » à des ouvrages qui n’en avaient jusque-là pas eu plus besoin que « l’eau n’a besoin de l’adjectif humide ». On peut lire cela comme un trait d’humeur. C’est un diagnostic. Un mot ne reçoit d’adjectif qu’à partir du moment où il a cessé d’aller de soi.
La méthode est plus élégante que l’invective : Terence ne dit pas que le milieu est corrompu, il en traduit le lexique. « Littérature d’ameublement » pour littérature, « bouquin » pour livre, « livreur » pour écrivain — trois substitutions que lui impose, dit-il, la mainmise d’une industrie sur un art, sur ses notions et sur ses mots. La démonstration est faite avant d’être commencée : on ne change pas de vocabulaire par caprice. Le titre, précise-t-il d’emblée, est un clin d’œil à Satie, et cela seul mérite qu’on s’arrête. Ce qui définit la musique d’ameublement n’est pas sa qualité — Satie n’écrivait pas mal — mais son mode d’adresse : elle n’est pas faite pour être écoutée. D’où cette formule, quelques pages plus loin : ce qui est acheté n’a pas à être lu. Le livre-meuble n’est pas un mauvais livre. C’est un livre qui n’attend personne.

Le cœur de l’ouvrage se trouve à mi-parcours et va très au-delà de l’édition. Terence y décrit une chaîne de simulation à trois maillons : le livreur fait comme s’il était écrivain, ce que veut bien croire le client qui fait comme s’il était lecteur, en achetant un objet vis-à-vis duquel l’un et l’autre font comme si c’était un livre. Personne ne ment. Chacun tient son rôle, et l’ensemble tient debout. « Le Faux valide le Faux. » Ce n’est pas une escroquerie avec ses dupeurs et ses dupés : c’est un régime où les deux positions sont devenues la même.
L’origine, il l’avait donnée plus tôt. Le livreur, écrit-il, n’écrit plus à l’inconnu dans l’espace et dans le temps, celui dont la lecture tissera une complicité improbable ; il écrit pour son semblable, son double en tous points, sociologique, psychologique, idéologique. Il appelle cela la fabrique du même. Écrire à l’inconnu, c’est écrire à quelqu’un dont on ne sait rien, c’est-à-dire à un tu. Écrire à son double, c’est écrire à un miroir qui répondra ce qu’on lui a soufflé. Entre les deux, il n’y a pas une différence de talent : il y a un changement de monde. Il ajoute un mot forgé qui mériterait de rester, lénouveautés, en un seul bloc, l’article soudé au nom : les nouveautés ne sont plus des livres qu’on pourrait compter, c’est une substance, un flux. On ne lit pas un flux, on s’y baigne.

C’est ici qu’il faut faire un détour de cinq ans. En 2021, le Cerf avait proposé à sept écrivains une libre interprétation des sept péchés capitaux. Terence y a reçu l’envie — le seul péché, note-t-il, qui ne procure aucune jouissance, une bouche qui dévore sans cesse. Son livre tient en une thèse : l’envie a muté en ressentiment, et cet affect est ce qui pousse l’époque vers l’indifférenciation. Nietzsche, Bernanos, Bresson l’avaient pressenti ; on envie désormais les autres pour ce qu’ils ont, pour ce qu’ils font, et jusque pour ce qu’ils sont — de sorte que c’est le désir d’être autrui qui fait un monde où personne ne se distingue plus de personne. Les réseaux sociaux sont le bras sur-armé de ce triste constat.
On voit alors ce que le pamphlet de 2026 doit à l’essai de 2021. La fabrique du même n’est pas un accident de l’édition : c’en est le chapitre littéraire. Le livreur qui écrit à son double ne cède pas à la paresse, il obéit à l’affect ; il veut être le semblable de son semblable, et l’industrie n’a qu’à ratifier. L’issue, elle aussi, était déjà écrite. Suivant saint Thomas et sa distinction entre l’envie et l’émulation — imiter le Bien plutôt que convoiter le voisin —, Terence en donnait le prix : ne pas sacrifier aux idoles de l’époque, prendre son parti de la solitude, des difficultés matérielles, voire du rejet dont on vous gratifie par mesure de rétorsion ou simple indifférence. Cinq ans plus tard, dans la dernière section du pamphlet, la même phrase revient sous sa forme lapidaire : le grand art consiste moins à être seul qu’à être le seul. Il y a des chroniqueurs qui tiennent boutique depuis vingt ans sans avoir jamais reçu meilleure consolation, ni plus tardive.

Le pamphlétaire aurait pu s’en tenir à la déploration. Il ne le fait pas. Il désamorce d’abord l’objection — qu’on ne vienne pas lui dire qu’il parle en amoureux éconduit ou en ambitieux déçu — puis il se retourne contre sa propre humeur. Le monde, écrit-il, vieillit et meurt moins que les gens qui déplorent sa vieillesse ; c’est même à cela qu’on reconnaît un mourant, il répète que le monde agonise devant tous les signes de son renouveau. Suivent trois exemples que je recopie pour leur cruauté : « Internet : une décadence. La tablette : tout est foutu. » Et l’iPhone, la fin des haricots. Ceux qui ont suivi ici un certain feuilleton d’été verront que la remarque me vise autant qu’un autre, et je n’ai pas d’objection à faire. Vient ensuite l’ossature véritable, en litanie : contre le pessimisme réactionnaire en deuil d’une littérature perdue ; contre l’optimisme du progrès, qui prend la littérature d’ameublement pour une étape inévitable ; pour une littérature indemne parce qu’elle ne répond pas au cahier des charges, relevant des passions confidentielles, hors-les-murs. Qui refuse d’un même geste la déploration et le progressisme s’interdit les deux positions confortables. Il ne lui reste que la troisième, qui est de travailler.

De ce diagnostic il tire un développement remarquable sur la manière dont un pouvoir moderne ne censure plus les mots mais en change le sens, faisant oublier la différence entre vérité et simulacre pour disqualifier ensuite la notion même de différence. Et cette conséquence formelle, qui est la clef de tout : l’angle fédérateur, le point de vue général, ne saurait être celui de la littérature, puisque celle-ci se tient au lieu du singulier, dans la scission entre une société et le renégat qui la dit. Le général fédère ; le singulier scinde.
Une réserve demeure, et elle se durcit à mesure qu’on tient les trois livres ensemble. Dans une page qui semble ne parler que de sociologie littéraire, Terence écrit que les clients des livreurs pensent avec eux ce qui a déjà été pensé avec ce qui a déjà été écrit ; leur opinion est la copie d’une idée dont tout le monde détient l’original. Voilà une opinion qui n’est pas fausse mais qui n’a plus de premier locuteur : personne n’a eu l’idée, tout le monde a un avis. Rien de plus juste. Mais il ajoute, la page suivante, que ce qui arrive dans un bouquin n’arrive pas jusqu’à un lecteur véritable, et réinstalle ainsi deux populations, ceux qui sont encore atteints et ceux qui ne le sont plus. C’est là que je ne le suis pas, et qu’il fournit lui-même l’argument contre lui : si l’opinion est la copie d’une idée dont tout le monde détient l’original, personne ne s’en excepte, à commencer par celui qui écrit un pamphlet contre l’ameublement. L’essai de 2021 le disait mieux que le pamphlet de 2026 : le ressentiment est la condition de l’époque, non la maladie des autres, et l’émulation est une porte étroite — mais une porte, pas une cloison entre deux peuples. Une page plus tôt, il l’avait compris ; une page plus tard, il se met à l’abri.

Reste le recueil, qui ne démontre rien et qui prouve tout. Le rayon des noteurs est déjà garni ici — Roger Judrin, les carnets de Paul de Roux, ceux de Christian Garcin, les compilations de Paul Lambda, les fusées de Jean-Pierre Georges. Terence vient s’y ranger, mais il ne s’y assied pas de la même façon. D’abord parce qu’il vient du carnet sans en faire un livre : Paul de Roux avait la formule juste, « le carnet est indéniablement pourvu d’un filtre ». Terence ne publie pas ses carnets, il en retire à l’occasion une phrase. La note reste datée, l’aphorisme ne l’est plus ; et cela s’entend, ces phrases ont l’aisance de ce qui fut longtemps porté. Ensuite par la pointe. J’écrivais en mai, à propos de Jean-Pierre Georges, qu’il avait fait subir au fragment français une mutation décisive en lui retirant sa pointe : là où la maxime classique se referme sur un clac démonstratif et l’aphorisme cioranien sur un éclat noir, Georges pratique le fondu au noir. Terence, lui, garde le détonateur. L’éditeur invoque la fusée de Baudelaire, et pour une fois l’argument dit vrai : ça monte, ça éclaire, ça retombe. Mais il ne s’en sert pas davantage pour conclure. Deux économies du bref, l’une qui s’éteint, l’autre qui s’allume, et aucune des deux ne démontre.
Un personnage traverse le recueil : le Présentiste. Il ne s’estime redevable de rien et ne prépare rien ; le passé n’a de sens pour lui que corrigé par le présent, et l’avenir n’aura d’autre emploi que de lui donner raison. C’est un Caractère au sens de La Bruyère, et Terence en donne la définition en quatre mots : « Le présentiste, c’est On. » On reconnaît le client du pamphlet, celui qui fait comme s’il lisait — même impersonnel, même pronom sans premier locuteur. Du pamphlet au recueil, la figure ne change pas de nom : elle change de genre littéraire. Et l’on voit du même coup ce qu’elle était en 2021, avant d’avoir un nom : l’homme du ressentiment, qui n’envie rien tant que d’être tout le monde.

Mal lire ce recueil serait n’y voir qu’une charge. L’œil du poète travaille partout : renversements d’échelle qui font de la fourmi un monument et du Pentagone une babiole, eaux qui courent après elles-mêmes, pierres qui dorment d’un sommeil de feu, loups introuvables dans l’arbre nu. Terence regarde les choses comme si elles venaient d’être livrées sans mode d’emploi. Rien d’un hésychaste pour autant : ici, nulle quiétude après décapage, mais une nervosité urbaine, une joie qui se bat. C’est là que le livre trouve son centre de gravité, et que le triptyque se referme : « Malgré : titre de ma joie. » L’auteur d’un Petit éloge de la joie avait écrit l’essai sur le ressentiment ; il y voyait un affect qui ne procure aucune jouissance. Voici l’affect exactement contraire, et il est sans objet, sans rival, sans miroir. Le genre a ses risques, par le nombre d’items surtout – et l’auteur ne les évite pas tous — quelques fragments ne sont que calembours, prix d’une liberté annoncée dès le titre, des copeaux qui auraient dû rester à terre. On passe outre ; la page suivante rattrape tout.
Il m’est arrivé de soumettre à une machine une suite de mes propres fragments en lui demandant d’en fabriquer de semblables. La forme, elle l’a très bien réussie. Ce qu’elle ne pouvait pas produire, c’est le nombre de jours pendant lesquels une phrase a été portée avant d’être écrite. C’est la fabrique du même portée à son terme : un texte sans premier locuteur, l’indifférenciation sans même le détour de l’envie. Le livre libre est fait du contraire, et c’est pourquoi il tient. Deux mots, au milieu du recueil, le disent mieux que tout : « Lire : dialoguer. » Voilà la réponse au pamphlet. Contre le miroir, le tu ; contre le règne du On, quelqu’un.

Le pamphlet sur la littérature d’ameublement se ferme sur une page où il n’est plus question d’édition du tout : un réseau de saboteurs, des dissidents décidés à ne pas dire oui à ceux qui n’ont que non à la bouche, et cette phrase pour finir, « tirer d’un livre autant de vie que l’on peut tirer de livres d’une vie ». C’est une définition de la lecture, et elle ne doit rien au marché. De la part de l’auteur d’un essai sur le ressentiment, la performance méritait d’être signalée : un pamphlet qui finit par lâcher son adversaire. Quant au recueil, il est la vie tirée du livre. Autoportrait de quelqu’un, portrait de tout le monde.

La Littérature d’ameublement de Mathieu Terence, Éditions du Cerf, 2026 (9,90 €).
Le livre libre de Mathieu Terence, Éditions du Cerf, 2026 (22,90 €).
L’Envie. Du ressentiment de Mathieu Terence, Éditions du Cerf, coll. « Les sept péchés capitaux », 2021 (12 €).

Illustrations : (en médaillon) photographie de Mathieu Terence ©️Marion Vacca/Libération. Dans le billet : Éditions du Cerf.

Lire ce qui n’a jamais été écrit.

  1. Terence says:

    Je vous suis infiniment reconnaissant pour avoir accordé à mes livres cette attention généreuse, perspicace, vaste et érudite. Le salut est dans l’alternative décidément… Grâce vous soit rendue. MT.

    1. Patrick Corneau says:

      Cher Mathieu Terence, merci de ce mot qui me touche. La grâce était dans vos livres, je n’ai fait que la reconnaître.
      🙂
      P. Corneau

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