Lire les carnets de Christian Garcin, c’est entrer dans une pensée qui refuse de séparer l’expérience du monde de sa mise en forme poétique. Depuis Carnet Japonais (L’Escampette, 2010) et Carnets d’Orient (L’Escampette, 2014), en passant par Vétilles (L’Escampette, 2015) jusqu’à Petits oiseaux, grands arbres creux (Finitude, 2021) et Un chemin entre plusieurs mondes (Finitude, 2025), c’est une même ligne de crête qui se dessine : celle d’un écrivain-marcheur, à la fois poète du visible et arpenteur du réel contemporain, qui cherche dans la précision du regard un remède au désordre de l’époque.
Dans les premiers carnets, Christian Garcin donne à voir un monde pluriel, traversé sans volonté de possession : l’Orient méditerranéen, l’Asie, l’Extrême-Orient japonais sont autant d’espaces où se tisse une pensée du seuil, de la lenteur, de l’écoute. Loin du carnet de voyage classique, ces notes dessinent une géopoétique personnelle, faite d’interstices et de silences, de gestes simples et de fragments poétiques. Mais déjà s’y perçoit une inquiétude : celle d’un monde globalisé qui efface progressivement ses singularités, d’un imaginaire standardisé qui fragilise les formes du réel.

Le titre de Petits oiseaux, grands arbres creux, emprunté à une citation de Lichtenberg*, évoque parfaitement l’esprit de l’entreprise : ces petits oiseaux de la pensée critique qui percent les arbres creux de nos certitudes contemporaines pour voir si leurs coups de bec révèlent le vide ou la substance. Christian Garcin opère à partir de Vétilles, puis avec ce troisième opus de notes, un glissement du lointain vers le proche, de la découverte vers la remémoration. Le regard devient plus intérieur, sans cesser d’être attentif à ce qui palpite autour — le chant d’un oiseau, une lumière sur la cime d’un arbre, un souvenir d’enfance. L’auteur y développe un art du retrait actif : écrire non pour se raconter, mais pour sauvegarder quelque chose d’essentiel dans un monde saturé de signes, noyé dans un bavardage compulsif et vide de sens. La nature, ici, n’est pas idéalisée : elle est perçue comme une réserve de présence face à l’abstraction contemporaine.
Mais c’est dans Un chemin entre plusieurs mondes que cette tension devient plus explicite, plus grave parfois. Le carnet ne se contente plus d’enregistrer le monde : il devient un poste d’observation critique d’une époque où tout semble s’accélérer, s’homogénéiser, se déréaliser. Le déferlement des images, l’érosion du langage, le vacillement des repères communs : tout cela affleure, sans être jamais asséné (Garcin hait l’assertion, le pontifiant), dans des notations sobres mais lucides. Son regard, certes agacé, ne condamne pas, il interroge. Il pose la question : comment encore percevoir, comment encore penser, comment encore habiter un monde qui se dérobe ? Qui surtout entre dans une confusion grandissante, un tohu-bohu explosif qui effraie, décourage et paralyse.
C’est pourquoi le carnet devient pour le diariste (peu soucieux de la stricte chronologie) un espace de résistance — résistance douce, non polémique, mais obstinée. Tenir un carnet, c’est ralentir le temps, retrouver le grain des choses, préserver l’hétérogène face à l’uniforme et maintenir la compréhension en dépit du chaos. Garcin s’y livre à une forme d’archéologie du présent, en fouillant les signes ténus, les choses non-vues ou oubliées, les liaisons secrètes entre les lieux, les voix, les temps – élaborant un tissu de sens où se croisent les figures de symétrie, de réseau, de répétition, soit une poétique de l’écho. Le poète-voyageur devient alors un veilleur : non pas pour s’ériger en oracle, mais pour maintenir en éveil les zones sensibles du monde, relier par des ponts un continent à l’autre, une époque à l’autre, les éclairer par des flux signifiants.
À travers ces carnets (auxquels on peut ajouter les dernières notes de 2025), Christian Garcin trace une contre-cartographie poétique du monde contemporain. Il ne cherche ni à fuir l’époque, ni à l’expliquer : il la traverse en poète, en philosophe discret, en homme de l’’entre-deux, apte à se placer dans l’angle mort, au “point-repos” (still point) du monde comme dit T. S. Eliot (d’où l’importance du retiro, de la “datcha”). Proches de la bathmologie barthésienne (la science des degrés) par l’attachement à la nuance, ces notes sont le creuset d’où l’écrivain tirera la matière de ses romans (le roman conçu comme “paysage mental” où “dessiner les contours d’un monde parallèle”).
Si le monde qu’il donne à lire n’est pas apaisé – il est même souvent menacé, fragmenté, bancal, brutal, désespérant -, il reste habitable, pour peu qu’on sache l’écouter, le lire, le nommer. C’est là peut-être la tâche que Chritian Garcin assigne à l’écriture : transcender les frontières géographiques et culturelles, s’éloigner (se préserver) de l’enfer médiatique anxiogène et créer un “chemin entre plusieurs mondes”, non pour choisir entre eux, mais pour s’y tenir, fragilement, humainement, sans sombrer dans un catastrophisme délétère. On l’aura compris, la “montaignité” affirmée, cultivée de Christian Garcin est hautement salubre, et décidément salutaire.
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* « Il y a une espèce de petits oiseaux qui percent des trous dans les plus gros arbres creux et qui accordent un tel crédit à la puissance de leur bec qu’ils vont toujours de l’autre côté de l’arbre après chaque coup de bec vérifier si le coup ne l’a pas complètement transpercé. »
Carnet japonais, L’Escampette, 2010, rééd. poche sous le titre Carnets d’Orient, L’Escampette, 2014 (11€).
Vétilles (notes 2010-2015), L’Escampette, 2015 (12,80€).
Petits oiseaux, grands arbres creux (notes 2015-2020), Éditions Finitude, 2021 (16,50€).
Un chemin entre plusieurs mondes (notes 2020-2024), Éditions Finitude, 2025 (17€).
Illustrations : (en médaillon) Photographie ©️DDM, journal La Dépêche. Dans le billet : éditions L’Escampette – éditions Finitude.
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