Être bête, égoïste et avoir une bonne santé, voilà les trois conditions voulues pour être heureux. Mais si la première vous manque, tout est perdu.
Lettre de Gustave Flaubert à Louise Colet, 13 août 1846.
Oubliez la petite bourgeoise normande noyée dans ses lectures sentimentales. Transposée au XXIe siècle, Emma a troqué ses romans à l’eau de rose contre des moodboards Pinterest, ses rêveries romantiques contre des digital detox retreats à Bali, et son poison final contre des smoothies détox trop chargés en spiruline.
Aujourd’hui, Emma ne dépérit plus. Elle scrolle. Elle ne succombe plus à ses illusions littéraires, mais à l’illusion algorithmique – infiniment plus subtile, et surtout plus rentable. Autour d’elle, ses comparses ont aussi évolué : Homais, le pharmacien, est devenu un influenceur santé bien-être (diplômé en « médecine holistique » sur Udemy), l’avocat impérial Pinard, un juriste-influenceur spécialisé dans les contrats de partenariat douteux et les droits d’image des célébrités 2.0. (il intervient régulièrement sur les sujets sociétaux dans l’émission 28’ sur Arte).
I. Portrait d’Emma Bovary, version 2025 : une héroïne en 4K
– Activisme esthétique
Emma se proclame « rebelle » en organisant des séjours digital detox à Bali (sans jamais quitter son smartphone) et en lançant une collection de sacs vegan à son nom, Emma’s Essentials. Son profil Instagram affiche : « Contre le patriarcat, mais pour le Botox. Et les partenariats avec Dior, parce que la révolution a un coût. » Homais, désormais coach en développement personnel, commente chacun de ses posts : « Ma chère Emma, votre engagement pour un monde meilleur est aussi pur que mes compléments alimentaires bio ! #TeamHomais #SantéNaturelle ».
– Militantisme sélectif
Elle s’indigne sur X (ex-Twitter) des « injustices du monde », mais uniquement entre deux posts sponsorisés pour des marques de lingerie éthique. Elle dénonce le « bovarysme systémique » tout en vendant des sessions de coaching en empowerment féminin à 399€ de l’heure. « Le féminisme, c’est comme le veganisme : ça se porte en story, pas en pratique. » Pinard, lui, a troqué ses plaidoiries contre un cabinet d’avocats-influenceurs : « Chère Emma, votre combat est légitime… mais avez-vous pensé à déposer la marque ‘Bovarysme’ ? Je peux vous aider à monétiser votre rébellion ! #DroitÀLImage #PinardEtAssociés ».
– Romantisme algorithmique
Plus besoin de Rodolphe ou de Léon : Tinder, Raya et Hinge lui fournissent soupirs et émois virtuels. Abonnée à trois applications en simultané, elle est persuadée que le grand amour est « à deux swipes d’ici ». « Trois amants et une communauté polyamoureuse en ligne ? C’est mon droit, mon combat, mon lifestyle. » Homais, toujours moralisateur, glisse en commentaire : « Ma chère, attention aux IST… Heureusement, ma boutique en ligne propose des kits de dépistage à domicile, livrés en 24h ! #Prévention #SantéPourTous ».
– Rébellion consumériste
Son cri de révolte ? Des achats compulsifs sur Net-à-Porter. « Je dépense, donc je suis. » Ses dettes ne sont plus chez Lheureux, mais chez Mastercard et Klarna, qu’elle rebaptise « mes investissements émotionnels ». Pinard, toujours opportuniste, lui propose un plan de restructuration de dettes : « Transformez vos dettes en actifs ! Avec mon nouveau guide ‘Comment déclarer ses achats compulsifs en frais professionnels’, vous pourrez tout déduire… même vos smoothies détox ! #OptimisationFiscale ». Hors la marchandisation et le consulting, il n’y a pas de salut dans le nouveau monde d’Emma.
– Héroïsme dramatique
Toujours en quête d’un destin tragique, elle quitte Charles (qu’elle surnomme « ce boomer cisnormé ») pour se rêver en influenceuse martyrisée par les haters. « Je me vois bien sur un yacht à Dubaï, un smoothie à la main, en train de pleurer sur mon enfance normande. Pour le contenu, bien sûr. » Homais, jamais à court de conseils, lui suggère une cure de désintoxication digitale : « Ma chère Emma, votre stress est dû à un déséquilibre de vos chakras. Heureusement, mon nouveau programme ‘Zen & Réseaux Sociaux’ (299€/mois) peut vous aider ! #Équilibre #BienÊtreNumérique ».
Bref, Emma ne meurt plus d’arsenic. Elle s’anesthésie à coups de notifications. Son tragique se mesure en likes et en partenariats non dissimulés. Son dernier post : #LiveLaughLoveButMakeItNormandy (lien d’affiliation à son terroir normand).
II. EXCLUSIF — Emma Bovary, confessions d’une icône 2.0
Propos recueillis par la rédaction de GLAMMAG [Shooting réalisé dans un loft minimaliste normand – un ancien corps de ferme transformé en décor Instagram, avec piscine à débordement pour les stories].
Q : Emma, comment définiriez-vous votre rébellion aujourd’hui ?
Emma : Être soi. Affirmer sa vérité. Oser dire : « Je ne suis pas une épouse modèle, je suis une femme libre. » Et si ma liberté passe par un partenariat avec Dior Beauté, eh bien… pourquoi pas ? La révolution a besoin de financements, non ?
Q : Votre mariage avec Charles est terminé. Que s’est-il passé ?
Emma : Charles voulait que je cuisine. Moi, je voulais qu’il like mes posts à 3h du matin. Un jour, il m’a dit : « Emma, tu passes plus de temps à choisir un filtre qu’à me parler. » J’ai répondu : « C’est ça ou rien. » Il a choisi « rien ». Preuve qu’il n’avait pas compris l’ère du personal branding.
Q : On vous reproche vos dettes…
Emma : Mes dettes ? Des investissements dans mon brand. Quand j’achète une robe à 1 200€, je ne paie pas du tissu, je paie une story qui va rapporter 5 000€ en placements de produits. C’est de la finance émotionnelle, chéri.
Q : L’amour, justement : que cherchez-vous ?
Emma : Un homme romantique, engagé pour le climat, financièrement solide, mais vulnérable, vegan mais charnel, spirituel mais drôle… Bref, un être rare. Je pense avoir trouvé mon crush sur Tinder Gold. Enfin, pour 48h. Le temps d’un shoot photo.
Q : Si vous deviez résumer votre message en un hashtag ?
Emma : #BovaryButBetter. Et abonnez-vous à ma newsletter : le premier chapitre de mon ebook « Comment transformer son désespoir en revenus passifs » est offert ( 👉 mon site : emmaforever.com).
Les indispensables d’Emma (version 2025)
– Un iPhone dernier cri : « Sans ça, je meurs. Littéralement. »
– Des filtres beauté : « Mon arsenic moderne. »
– Un coach en développement personnel : « Rodolphe version ChatGPT. »
– Un sac vegan griffé : « Pour militer avec élégance. »
– Un abonnement OnlyFans : « Parce que même le désespoir peut être monétisé. »
Bonus 2025
– Les compléments alimentaires Homais™ : « Pour une mélancolie épanouie. »
– Le contrat type Pinard™ : « Pour aimer, rompre et monétiser en toute sécurité juridique. »
III. Les réactions de Flaubert et Cie : Un café dans l’au-delà
Scène : un après-midi pluvieux au Café des Immortels. Flaubert, Baudelaire, Stendhal et Musset découvrent, horrifiés, un numéro froissé de GlamMag. Soudain, Homais et Pinard font une apparition surprise.
Flaubert (blêmissant) :
— Nom de Dieu… On l’a ressuscitée ! Mais pour ça ? Une Emma qui fait des stories sponsorisées avec Dior Beauté ? Je voulais la bêtise éternelle, pas la niaiserie en temps réel !
Homais (souriant, un smoothie vert à la main) :
— Cher Gustave, vous êtes bien sévère ! Emma incarne simplement l’évolution naturelle de votre héroïne. Aujourd’hui, on ne meurt plus d’ennui, on le monétise ! D’ailleurs, avez-vous essayé ma nouvelle cure « Anti-Spleen » ? 100% naturelle et compatible avec les régimes keto.
Baudelaire (ricanant) :
— Voyons, mon cher Gustave, tu devrais être heureux : elle est devenue l’incarnation de ton « bovarysme » planétaire. L’ennui, le vide, la quête impossible… sauf qu’au lieu de mourir d’arsenic, elle crève de wifi.
Pinard (ajustant sa cravate) :
— Et cette quête, messieurs, peut être juridiquement optimisée ! Emma a raison : pourquoi souffrir gratuitement quand on peut breveter son malheur ? Mon cabinet propose désormais des licences de mélancolie pour les influenceurs. #InnovationJuridique
Stendhal (ironique) :
— Elle ne cherche plus l’amour-passion, mais l’amour-matching. Le coup de foudre remplacé par l’algorithme. C’est magnifique : la psychologie des passions réduite à un ratio de compatibilité sur Tinder.
Musset (un verre de rhum à la main) :
— Moi, je trouve ça très bien… Elle est toujours malheureuse, donc toujours poétique. Mais avec des leggings Lululemon, ça casse un peu l’effet lyrique, non ?
Philippe Muray (surgissant comme un spectre) :
— Tu as créé l’ancêtre de la Festivopolis, Gustave. Emma est le prototype, l’alpha et l’oméga. Elle n’est plus victime de ses illusions littéraires, mais victime volontaire de son illusion connectée. Et devine quoi ? C’est encore plus comique.
Flaubert (hurlant) :
— Comique, oui… Mais tragique, aussi ! Car au fond, elle souffre toujours de la même chose : vouloir vivre une vie plus grande que la sienne. Sauf qu’à présent, au lieu de mourir, elle disparaît dans le flux…
Homais (levant son smoothie) :
— Justement, Gustave, avez-vous pensé à notre programme de visibilité post-mortem ? Avec une bonne stratégie SEO, même la tragédie peut devenir virale ! #ImmortalitéNumérique.
Un silence. Puis Musset lève son verre :
— À Emma, éternelle influenceuse du malheur humain !
Pinard (souriant) :
— Et n’oubliez pas de déposer la marque Malheur Humain avant de trinquer. Les droits d’auteur, c’est sacré !
IV. Emma contre-attaque : Le live qui dérape
Une porte céleste grince. Emma Bovary 2.0 fait son entrée : robe en lin bio, sac vegan griffé, iPhone Pro à la main. Son halo ? La lueur de l’écran de son smartphone.
Emma (souriante) :
— Bonjour, messieurs ! Je vois que vous parlez de moi… encore. J’invite mes partenaires stratégiques pour ce live : mon cher Homais, expert en bien-être numérique, et maître Ernest Pinard, spécialiste du droit à l’image 2.0.
Flaubert (se levant d’un bond) :
— Infâme spectre ! Tu as survécu à l’arsenic pour te prostituer aux réseaux sociaux ?
Homais (posant une main sur l’épaule d’Emma) :
— Gustave, votre langage est toxico-positif ! Emma ne se prostitue pas, elle optimise son capital émotionnel. D’ailleurs, avez-vous essayé sa formation De la Tragédie au Revenu Passif ? 499€ seulement, avec un module spécial Monétiser son arsenic intérieur.
Emma (piquée) :
— Voyons, Gustave ! C’est toi qui m’as inventée. Tu as mis en moi cette faim insatiable de vivre autre chose que la banalité. Eh bien, aujourd’hui, la banalité, c’est le mariage, le pot-au-feu, les pantoufles et « Questions pour un champion ». Moi, j’ai choisi l’exceptionnel : des followers, des voyages sponsorisés, un micro-crédit perpétuel.
Pinard (souriant) :
— Et ce micro-crédit, Emma, pourrait être restructuré en investissement professionnel si vous signiez avec mon cabinet. Nous proposons des prêts influenceurs à taux zéro… enfin, presque zéro. #TransparenceFinancière
Muray (ricanant) :
— L’exceptionnel devenu obligatoire. Voilà ta vraie gloire, ma chère. Tu es la prêtresse du festivisme intégral, la sainte martyre de l’algorithme.
Emma (se rengorgeant) :
— Et alors ? Jadis, je me noyais dans Walter Scott, aujourd’hui dans Netflix et Instagram. La différence ? J’ai une audience mondiale. J’ai transformé ma mélancolie en business model.
Homais (enthousiaste) :
— Exactement ! Et avec ma méthode Du Spleen au Succès vous pouvez même breveter votre mélancolie ! Imaginez : des licences de tristesse pour les marques de tissus, des partenariats émotionnels avec les plateformes de streaming…
Flaubert (désespéré) :
— Mais enfin, à vouloir devenir « influenceuse lifestyle », tu ne vois pas que tu répètes éternellement la même erreur ? Chercher ailleurs ce qui ne se trouve jamais, et confondre l’illusion avec la vie ?
Pinard (lissant sa cravate) :
— Justement, Gustave, cette « erreur » peut être juridiquement sécurisée. Un bon contrat, c’est comme un bon mariage : ça protège les deux parties. Emma, avez-vous pensé à déposer votre persona ? Avec les NFT de personnalité, vous pourriez vendre des parts de vous-même !
Emma (ironique) :
— Toi non plus, tu n’as pas changé, Gustave : toujours à dénoncer la bêtise, incapable de partager les illusions de ceux que tu inventes.
Emma sort son téléphone et lance un live. Homais et Pinard s’installent à ses côtés, souriants.
Emma (face caméra) :
— Mes chers abonnés, aujourd’hui, je suis au Café des Immortels avec Gustave Flaubert, mon créateur toxico-positif, Philippe Muray, mon meilleur hater, et mes partenaires officiels : Homais, expert en bien-être monétisable, et Pinard, avocat en droit de l’influence. Restez connectés, on va vous expliquer comment transformer votre désespoir en revenus passifs !
Homais (levant un flacon) :
— Et n’oubliez pas de commander ma nouvelle gamme Élixirs de Visibilité ! Avec du collagène marin et des algorithm boosters naturels !
Pinard (souriant) :
— Et pour ceux qui veulent protéger leur contenu, mon cabinet propose des audits juridiques gratuits pendant 24h avec le code promo BOVARY2025 !
Muray (s’effondrant de rire) :
— Magnifique ! Elle transforme même son procès posthume en contenu sponsorisé !
Flaubert (écroulé dans son fauteuil) :
— Tuez-moi une seconde fois…
Emma cligne de l’œil à la caméra.
— #BovaryForever (sponsorisé par BetterHelp, Homais Wellness™ et Pinard & Associés).
Rideau
Emma ne bovaryse plus. Elle stream, elle scrolle.
Son tragique ? Il se mesure en clics, en vues, et en publicités où se perd sa soif d’elle-même.
Son addiction ? Des filtres Snapchat pour une illusion augmentée.
Sa fin ? Une story oubliée dans le flux infini des réseaux.
Homais (hors champ) : « Et n’oubliez pas de liker, partager, et commander ma cure Anti-Oubli ! #MémoireÉternelle ».
Pinard (hors champ) : « Et de signer notre contrat de viralité pour protéger vos droits à l’oubli ! #DroitÀLOubli #MaisPasTrop ».
ICI une lecture girardienne du phénomène Emma Bovary 2.0
Illustrations : (en médaillon) Photographie ©Pieter Claes de Madame Bovary, opéra en un acte de Harold Noben, Michael De Cock et Carme Portaceli.
Lire ce qui n’a jamais été écrit.

