J’aurais dû me méfier quand Martine m’a dit au téléphone : “Tu vas voir, on a invité quelqu’un de très… stimulant.” Dans sa bouche, “stimulant” signifiait généralement “tu vas passer une soirée épouvantable mais au moins tu seras sur le motif et auras une anecdote à raconter”. Cette fois, l’anecdote allait dépasser ses espérances les plus folles.
François était déjà là quand je suis arrivé, installé dans le canapé comme un oracle dans son temple, un verre de rouge à la main et l’œil pétillant de celui qui s’apprête à révéler les secrets de l’univers. Il m’a salué chaleureusement – vraiment sympathique, comme toujours – avant de reprendre immédiatement le fil de ce qui ressemblait à une conférence sur les mécanismes cachés de la littérature contemporaine.
“Tu vois, me dit-il sans préambule, comme si nous étions au milieu d’une conversation entamée
depuis des heures, Cinquante nuances de Grey ! Tout le monde croit que c’est de la littérature érotique ! Erreur ! C’est du pur Girard ! La rivalité mimétique à l’état brut ! Christian Grey, c’est le modèle envié, Anastasia la disciple qui imite pour mieux rivaliser ! Et le BDSM ? La ritualisation de la violence sacrificielle !”
J’ai hoché la tête avec l’air de celui qui vient de recevoir une révélation cosmique, tout en me demandant si j’avais bien fermé ma voiture à clé. Mais François était déjà reparti dans une démonstration éblouissante sur Game of Thrones : “Regardez ! Le Trône de Fer ! Qu’est-ce que c’est ? L’objet du désir mimétique par excellence ! Tout le monde le veut parce que les autres le veulent ! Et la violence ? Purement sacrificielle ! Chaque mort apaise temporairement les tensions, jusqu’à la prochaine crise ! George R.R. Martin a réinventé Girard sans le savoir !”
Le dîner avait donc commencé sous les meilleurs auspices. François avait enfourché son dada préféré, il avait une explication girardienne pour tout : pourquoi Proust était en réalité un anthropologue déguisé (“la jalousie de Swann, c’est la rivalité mimétique à l’œuvre !”), comment Madame Bovary décrivait parfaitement le mécanisme du bouc émissaire (“Emma, victime expiatoire de la bourgeoisie provinciale !”), et surtout – là, il était intarissable – pourquoi les réseaux sociaux étaient l’accomplissement parfait de la théorie mimétique. “Facebook ! s’exclamait-il en agitant sa fourchette. C’est de la mimesis pure ! On désire ce que les autres désirent : leurs vacances, leurs succès, leurs amours ! Et les shitstorms ? Du sacrifice collectif ! On désigne un bouc émissaire et on le lynche virtuellement ! Girard avait tout prévu !”
Moi, pauvre hère sans conviction, j’acquiesçais mollement, impressionné malgré moi par cette machine à tout expliquer. Jusqu’à ce que notre hôte mentionne qu’il avait aussi invité son voisin, Pierre.
Pierre. Jésuite défroqué devenu anthropologue. Spécialiste des religions comparées. Et, détail que j’allais apprendre dans les minutes suivantes, ancien élève de René Girard à Stanford dans les années 80.
Pierre arriva à pas mesurés, s’assit tranquillement et prit son verre de vin comme si de rien n’était. François se jeta sur lui avec l’ardeur d’un missionnaire sûr de sa révélation :
– Ah, Pierre ! J’expliquais justement comment Harry Potter illustre la logique sacrificielle : Voldemort, bouc émissaire originel, et Harry, nouveau bouc émissaire destiné à l’arrêter !
Pierre haussa légèrement un sourcil :
– Intéressant. Dites-moi, François, savez-vous ce qui définit un bouc émissaire, selon Girard ?
– Eh bien… c’est celui qu’on sacrifie.
– Trop vague. Coupable ou innocent ?
– Coupable, voyons ! Sinon pourquoi le sacrifierait-on ?
Pierre se pencha vers lui, avec ce sourire carnassier qu’ont parfois les professeurs qui flairent l’erreur :
– Faux. C’est précisément parce qu’il est innocent que le mécanisme fonctionne. Or, Harry est-il innocent au sens girardien ?
François balbutia :
– Pas tout à fait…
– Pas du tout, corrigea Pierre. Il est choisi pour ce qu’il est, pas désigné au hasard. Conclusion ?
– Qu’il n’est pas… vraiment un bouc émissaire.
– Bravo ! Vous venez de détruire vous-même votre théorie en moins d’une minute.
Un silence pesant traversa la table. François, rouge écarlate, tenta de se rattraper :
– Bon… soit. Mais la théorie mimétique reste valable partout ! Dans la mode, dans Facebook, dans Game of Thrones…
Pierre éclata d’un petit rire sec :
– Partout ? Vous êtes donc plus ambitieux que René lui-même. Dites-moi : avez-vous lu Achever Clausewitz ?
– Pas encore…
– Voilà qui explique beaucoup. Car il y martèle : “Ma théorie n’explique pas tout.” Alors, François, pourquoi vous acharnez-vous à en faire un dogme universel ?
François bafouilla :
– Parce que… parce que ça éclaire tant de choses…
– Non, François, coupa Pierre, tranchant. Ça vous donne surtout l’ivresse d’expliquer. Ce n’est pas la même chose. Vous imitez le désir de Girard de comprendre, mais vous l’imitez mal : vous singez son geste, vous ratez son objet.
François avala sa salive de travers. Pierre, implacable, le regarda comme un entomologiste observe un insecte :
– Vous êtes, comment dire… un girardien mimétique. L’exemple vivant de la théorie, mais sous sa forme caricaturale. Vous contribuez à ce “girardisme d’atmosphère” récupéré par Peter Thiel, le “penseur” des suprémacistes MAGA, pour cautionner leurs délires apocalyptiques…
Un éclat de rire, brutal et libérateur, secoua la tablée. François, livide, murmura quelque chose à propos d’un rendez-vous matinal et quitta la table avant le dessert, laissant derrière lui un vide gênant et sa théorie en ruines.
Pierre posa son verre avec lenteur :
– C’est toujours la même chose avec les grandes théories : elles attirent les esprits systématiques, ceux qui veulent plier le monde sous une seule formule. René me disait : “Méfiez-vous : l’ivresse de tout expliquer est la forme la plus subtile de l’ignorance.”
Sur le chemin du retour, je repensai à cette phrase de Gracq : “ayant trouvé une clé, le critique met l’œuvre en forme de serrure”. François, ce soir, avait transformé l’univers entier en serrure girardienne. Mais il avait eu la malchance de tomber sur celui qui connaissait le serrurier – et qui n’hésitait pas à enfoncer la clé dans sa gorge pour lui rappeler qu’il ne la tenait pas.
Quant à moi, l’hésitant, le sceptique, j’en sortais grandi de mes doutes : mieux valait n’avoir aucune clé que croire en posséder une qui ouvrait tout, au risque de finir, comme François, enfermé dehors.
Illustrations : (en médaillon) Dessin ©️Financial Times/Courrier international. Dans le billet : René Girard photographié par ©️Ulf Andersen en 1990.
Lire ce qui n’a jamais été écrit.


Vous fréquentez du beau linge intellectuel dans les dîners en ville.
En ce qui me concerne ma dernière conversation à table portait sur les résultats du championnat de rugby et sur les essais comparatifs des voitures hybrides ou électriques.
Ceci étant dit, moi qui n’ai que des notions parcellaires des théories de Girard, j’aurais trouvé un angle pour entrer dans cette conversation:
Un bouc-émissaire ( une tête de turc?) est forcément innocent. S’il est coupable le groupe a toutes les raisons objectives de se construire autour de cette figure négative et Girard n’aurait dit que des banalités.
Et là, on aurait pu passer tranquillement au dessert.
Cher Serge, le beau linge n’a pas toujours ce genre de conversation, loin s’en faut… Vous faites preuve d’un solide bon sens, qualité qui se fait rare aujourd’hui et particulièrement dans les dîners en ville où chacun cherche à montrer sa petite différence et sa singularité, quitte à enfourcher les dadas les plus capillotractés…
🙂