Une littérature du retrait, du tremblement et de l’interstice : voilà ce que cultive la revue Les Moments littéraires, dans un espace où l’écriture se donne nue, en fragments, en marges, en carnets. Ceci à rebours du “branding de soi” qui obnubile les discours médiatiques et nous fatigue énormément… Le numéro 54 (2ᵉ semestre 2025), paru le 1er juillet, poursuit cette ligne exigeante et feutrée. Il assemble, dans une tonalité grave et méditative, des textes qui relèvent d’une esthétique de la confidence – non pas comme aveu psychologique, mais comme travail de fond sur l’origine même de l’écriture : le carnet, l’atelier, la notation, l’exercice intérieur. Bref, là où au plus secret, au plus intime du “moi profond” (Proust), se forge la signature d’un style.
En ouverture, Denis Grozdanovitch propose quelques pages issues de ses carnets-journaux de 2025, poursuivant l’aventure discrète d’une écriture de l’intelligence oblique, déjà à l’œuvre dans La Puissance discrète du hasard (2013) ou Une affaire de style (2025). Inspiré par la lecture des journaux de Gombrowicz, d’Amiel, le diariste nous livre de libres et stimulantes réflexions à propos de “bestioles” et de “broutilles” – dont la rencontre aussi inopinée qu’étonnante – est nécessaire, selon lui, “pour tenter d’avoir une vue réaliste de ce “multivers” baroque au sein duquel nous évoluons avec une saine et légitime désinvolture”. Suit “The show must go on !” titre qui n’est pas seulement une formule ironique : il résume une posture existentielle mêlant panache, élégance et lucidité. Cette brève (et sprezzaturienne) évocation du très regretté Roland Jaccard – tout en portraiturant en creux un nihiliste piscinomaniaque à l’humour caustique – ajoute à cette séquence une teinte mélancolique : ce sont les fantômes de l’amitié et de la “fraternité” dans et par le style (sans en rechercher les “effets”) qui hantent ces pages.
Marcel Cohen, quant à lui, propose une enquête sur les pratiques d’écriture de quelques dizaines d’auteurs. C’est un texte révélateur, non tant pour ses anecdotes (celles, par exemple, de Duras, de Nathalie Sarraute ou de Roger Laporte), que pour la manière dont il restitue l’étrange économie des gestes créateurs. En quoi écrire dans un appartement partagé, entre femme et enfants, modifie-t-il l’invention littéraire ? Que fait un bureau silencieux au texte ? Cette anthropologie de l’écriture dans son exercice le plus circonstanciel et pragmatique (la plume, le stylo, la machine à écrire, l’ordinateur, la table, le lit…), Marcel Cohen la mène sans théoriser, mais avec une précision toute ethnographique et un réjouissant sens de la litote. Parmi les manies et dispositifs relevés, j’ai beaucoup aimé la définition de l’écrivain selon Orhan Pamuk : « un écrivain n’est pas du tout quelqu’un qui choisit d’écrire ceci ou cela. C’est, au contraire, quelqu’un qui, pour rien au monde, ne voudrait écrire ceci ou cela. Et certainement pas de telle ou telle manière. Pour le reste, il explore les possibilités restantes et se débrouille comme il peut. »
Dans une veine différente, Christian Garcin livre des “Notes en vrac”, issues de ses carnets 2024. L’écriture ici est suspendue entre observation et méditation, sensible à ce que Walter Benjamin appelait les “petits rien” – faits apparemment insignifiants occultés dans notre société hystérisante obsédée de nouveauté, de spectaculaire et de sensationnel. Grâce au pouvoir retrouvé de l’attention, ils prennent par la magie d’un style, une résonance secrète. On retrouve la dextérité de Christian Garcin pour extraire de “bagatelles”, de micro-événements un tissu de sens où se croisent les figures de symétrie, de réseau, de répétition, soit une poétique de l’écho. On retiendra de belles et touchantes remarques sur la fuite du temps, filigranées par une légère anxiété devant la vieillesse qui vient, ainsi que de mélancoliques constatations de grand voyageur sur les méfaits du tourisme de masse et les prodromes de la grande dislocation mondiale (“misère et horizon bouché”).
Daniel Arsand signe un texte fort, Klaus Mann (1906-1949) – un frère d’âme, où la lecture d’un livre (Le Tournant) devient expérience transformatrice. Il y est question de solitude, d’homosexualité, d’exil, mais surtout de filiation spirituelle. Le texte d’Arsand touche par son intensité personnelle, son identification douloureuse et fervente à la figure tragique de Klaus Mann – écrivain souvent relégué derrière le nom de son père, et pourtant incandescent.
Un autre éclairage est proposé par Wenjue Zhang, artiste visuelle, qui, dans un entretien accompagné d’un portfolio photographique, explore les tensions entre modèle et artiste, nudité et regard, race et genre. À travers le médium photographique, mais aussi la performance, le dessin ou la broderie, elle élabore un travail critique et poétique sur la visibilité. Sa présence dans la revue introduit un contrepoint contemporain à l’écriture intime : un autre type d’introspection, mais là visuelle et subrepticement politique.
Enfin, un détour historique avec Alphonse Daudet et ses pages extraites de La doulou : journal des douleurs, des atteintes physiques (dégénérescence de la moelle épinière), mais aussi du combat par les mots contre la déchéance corporelle. Un style presque télégraphique pour dire l’extrême de la souffrance et l’impuissance à la juguler. Une modernité sidérante, comme s’il fallait transcender son temps, ses poncifs, et surtout évincer la “littérature” pour exprimer l’insupportable.
En écho, la chronique d’Anne Coudreuse ici consacrée à Satie (Grasset, 2025), le roman plein de verve et de
fantaisie de Patrick Roegiers, vient ponctuer ce numéro avec une belle respiration critique.
Ce 54ᵉ numéro confirme l’orientation singulière des Moments littéraires : refuser les formes tapageuses de l’autofiction pour privilégier la lente sédimentation de l’écriture à la première personne. On n’y trouve ni performance verbale ni exhibition, mais plutôt une fidélité au murmure, à l’ombre portée de l’écriture. Une revue comme une enclave, presque clandestine, pour ceux qui, réfractaires à l’histrionisme narcissique ambiant, cherchent encore à lire ce qui se cache dans les marges – là où la littérature commence. Une perle à ajouter à la file d’une déjà longue série qui ne déçoit jamais.
Les Moments Littéraires n°54 – Revue de l’écrit intime, juillet 2025 (19€). Commander/Acheter. LRSP (livre reçu en service de presse).
Illustrations : (en médaillon) photographie ©LeLorgnonmélancolique. Dans le billet : Les Moments Littéraires.
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