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Quoi ma gueule ? Portraits (XXIX)

Patrick Corneau


L’Inconnue de Belleville : anatomie d’un effondrement 

Même si toute la vérité n’est pas dite, la courte existence de l’inconnue excède toute fiction possible.
Elle était belle. Belle comme un affront silencieux dans un monde qui s’effondre. Trente-sept ans, née à Hong-Kong, résidant à Paris. Une présence rare, altière sans arrogance, secrète. Une frange crantée dégagée sur les yeux, laissant passer son regard acéré de passante solitaire. 
Ce jeudi 29 juillet 2004, elle faisait simplement ses courses dans un supermarché de la rue de Belleville. Elle ignorait qu’elle vivait les dernières heures de son existence. Que sa beauté venait de la condamner.
L’homme avait quarante ans et ne possédait plus rien — pas même un nom qui vaille d’être retenu. Un fantôme social. Sans toit, sans voix, sans place. Il avait glissé dans la fêlure d’un monde qui ne regarde pas en bas. Une survie dans l’ombre, là où l’on ne demande plus, où l’on ne parle plus, où le regard des autres, même hostile, finirait par être un luxe.
19 heures passées. Le geste fut fulgurant, silencieux. Il se saisit d’un couteau dans un rayon et, dans le dos, la poignarda. Un bruit sourd, un genre de souffle. Elle s’effondra sans même avoir vu le visage de celui qui venait d’abréger sa vie. Elle décédera au bloc opératoire dans la nuit.
L’homme n’a pas cherché à fuir. Rattrapé aux portes du supermarché, il livra cette explication glaçante lors de sa garde à vue : « Elle ne méritait pas de vivre parce qu’elle était trop belle. »

Ce n’est pas en un jour qu’on devient ce genre d’homme. C’est un lent effondrement. Une dégringolade morale au fil de l’humiliation sociale. D’abord on perd le confort, puis l’emploi, puis les proches. Et enfin, on perd la langue, les repères, le sens. La société vous retire tout, jusqu’au reflet. Et dans ce vide, il ne reste que la rage — sourde, informe, inavouable.
Pour celui qui a tout perdu, la beauté devient parfois une offense. Non parce qu’elle est vaniteuse, mais parce qu’elle rappelle cruellement tout ce qui n’est plus à portée : le désir, la dignité, le rêve. Face à elle, l’homme n’était plus qu’un rebut. Et dans un monde où l’on n’existe plus, tuer devient un geste de revanche symbolique.
Ce n’était ni un crime passionnel, ni un dérapage impulsif. C’était l’explosion muette d’un homme que le monde a cessé de regarder. Un féminicide absurde, mais tragiquement révélateur : dans notre société, certaines chutes sont si profondes qu’elles finissent par nourrir la haine de ce qui brille encore.
Le meurtre devient alors le cri ultime de l’homme dissous dans l’oubli. Une femme frappée non pour ce qu’elle a fait, mais pour ce qu’elle était : un éclat dans la nuit. Son existence même devenait insupportable pour celui qui n’existait plus.

D’après Arthur Schnitzler, « le destin secret de tout un chacun est d’anéantir l’autre, non pas en l’agressant ou en cherchant à lui nuire, mais par le simple fait que l’un existe. L’existence en tant que telle est déjà violence. »
Tuer une femme pour l’unique raison qu’elle est trop belle, c’est un signe. Et une étape : un jour, peut-être, quelqu’un sera poignardé par-derrière pour l’unique raison qu’il est en vie.
Ce drame n’est pas qu’un fait divers. C’est le produit tragique d’un effondrement social et moral. Une société hyperactive, performante, qui laisse ses membres se désintégrer à ciel ouvert doit s’attendre à des actes déraisonnables, désespérés, extrêmes. À force de nier les corps et les âmes, elle engendre la violence brute — celle qui frappe au hasard, sans prévenir, sans logique.
Notre monde moderne, malgré ses apparences de progrès et de vitalité, serait-il travaillé par des pulsions destructrices issues d’une pulsion de mort collective ? Cette hyperactivité compulsive de notre société de la performance ne serait-elle pas, en dernière instance, le chemin vers un effondrement funeste — le « burn-out » du système tout entier ?

Ce soir-là, dans la banalité d’un supermarché de Belleville, la beauté est morte poignardée par la misère.
On ne reverra plus la chevelure soyeuse de la belle eurasienne du XXe arrondissement ni son visage impassible.
Á ma connaissance nulle réaction publique à ce drame : pas de “marche blanche”, pas de fleurs ni de messages déposés à l’entrée du supermarché – juste, le lendemain, un laconique entrefilet dans Le Parisien.
La vie est « un roman lu une seule fois, il y a longtemps » a dit un philosophe allemand. N’essayons pas de mettre de l’ordre dans le désordre mais un peu de courage dans la vérité.

[Ce texte est une extrapolation analytique (et empathique) d’un portrait (“L’inconnue de Hong-Kong”) figurant dans Biogriffures.]

Illustrations : (en médaillon) Image générée par IA.

Lire ce qui n’a jamais été écrit.

  1. serge says:

    Vous avez évité le piège classique dans ce type de récit.
    Ici la victime est une femme « racisée immigrée» et l’assassin un homme sans précision mais peut-être « blanc, de souche ». Récit homologué par France Inter.
    Pourtant au vu de l’actualité des assassinats au couteau vous auriez pu, solution facile mais sans originalité, nous proposer l’histoire d’un Algérien immigré illégal sous OQTF poignardant une femme catholique blanche sortant de la messe. Mais là, c’était le début des problèmes.

    1. Patrick Corneau says:

      Oui Serge, vous avez sûrement raison mais il faut replacer cette affaire en son temps : 2004. Il y a plus de vingt ans, les tensions ethniques étaient moins exacerbées dans l’Est de Paris qu’elles ne le sont aujourd’hui où le « vivre ensemble » n’est plus qu’un creux slogan électoraliste NFP. Á cette époque l’afflux de populations asiatiques (Corée du Sud puis Chine) n’avait pas atteint le seuil critique des rivalités de territoires, de concurrence économique et d’affirmation identitaire…
      🙂

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