Patrick Corneau

« Certaines semaines ne sont pas comme les autres : prenez celle, peu fréquente mais redoutable, qui se situe entre le 25 décembre et le 1er janvier. On vous enlèverait la vie à ce moment que vous n’en auriez aucun regret ; je me demande bien comment j’ai pu traverser tant de fins d’années — de “fêtes” disent-ils… Je mesure à ce simple constat la faiblesse insondable de ce que d’aucuns appellent “une âme”. »

« Aujourd’hui, 7 janvier, il n’a pas fait jour, on n’a même pas vu la maison d’en face, on a respiré tout petit et grelotté avec deux paires de chaussettes ; quand le rouge-gorge s’est posé sur le rebord de la fenêtre, il a brillé d’un tel éclat qu’on s’est senti disons… merdeux. »

« L’attente des jours meilleurs, elle finit sa course dans les hôpitaux, les maisons de retraite, les urnes funéraires… »

« Je broie du gris. »

Jean-Pierre Georges vit à Chinon, une des villes les plus aimables, les plus riantes du Val de Loire où la verve rabelaisienne et le vin vigoureux ont fait de cette petite cité médiévale une sorte de symbole du bonheur de vivre “à la française”. 
Chinon en Indre-et-Loire (le “Jardin de la France”) c’est charmant, c’est mignon tout plein, c’est historique (Jeanne d’Arc, Charles VII), c’est inoubliable !

Jean-Pierre Georges est l’une des plumes les plus grises que je connaisse ; il n’en finit pas d’arpenter les terres arides de l’ennui, du vide existentiel, de la lassitude immotivée, du désintérêt inabouti, de l’aboulie tempérée, de l’acédie mollassonne, bref Jean-Pierre Georges a fait de la neurasthénie un sport de basse compétition… Sa riche palette de gris (avec parfois des accès de noir Vantablack) montre combien le mal-être peut être versatile dans sa répétition journalière. “On n’est pas un peintre tant qu’on n’a pas peint un gris” disait Cézanne, la leçon vaut aussi pour l’écriture. Par ailleurs le gris peut se dire sans insipidité, s’écrire sans fadeur ; celle-ci peut même susciter le frémissement d’une émotion intime…
Ce faisant, avec ses notes, Jean-Pierre Georges commet le pire des sacrilèges : il ose lever le voile coloré et rutilant des illusions, fantasmes, mythes, superstitions, radotages, délires en tous genres, lubies privées ou collectives dont nous recouvrons, “offusquons” le monde. Accomplissant un pas de côté “hors de la horde” (“hors du rang des assassins” disait Kafka) par l’usage d’une incoercible lucidité au scalpel (modérée par une fine et courtoise ironie), il nous rend à cette évidence : quand nous stoppons la frénétique et névrotique agitation de nos cellules grises pour le contempler calmement, sereinement, ce monde EST merveilleux. Grâce à des “gifles d’éphémère beauté”, nous reconnaissons que notre existence EST assurément et définitivement stupéfiante, miraculeuse.

Une chose est sûre : vous trouverez peu d’articles ou de commentaires sur l’œuvre (le mot le ferait sourire) de Jean-Pierre Georges dont l’intention tacite est de décourager, de rendre futile toute glose – il n’y a pas d’études “georgistes” et c’est rassurant. S’il nous parle, c’est que ne prétendant aucunement au statut de grantécrivain, il atteint un degré d’intime impersonnel auquel peu de notateurs parviennent. Et cela suffit.
Ah, j’oubliais… dans les derniers opus, de très édifiantes et réjouissantes* observations sur les mouches.

À Chinon, la sagesse du “ni plus ni moins” se loge dans la teinte sans éclat de la tendre et poreuse pierre de tuffeau.

ÉCRIRE 

« Il avait quelque chose à dire à trois cents exemplaires. »

« Il était bien le seul à attendre la parution de son nouveau livre. »

« Il fut un temps où je rêvais d’un achevé d’imprimer par l’imprimerie Floch à Mayenne. »

« Nous signons nos livres (on appelle ça un salon), nous sommes assis côte à côte derrière une table. En réalité nous ne signons rien, parce que personne ne s’intéresse à nous. Nous nous sommes adressé quelques mots de politesse qui ont suffi à établir une distance rédhibitoire. Il ne s’intéresse pas à mon livre, je ne m’intéresse pas au sien. Nous attendons des lecteurs. »

« Monsieur,
Je ne crois pas pouvoir donner suite à votre demande de reconnaissance mutuelle. Comme moi et comme beaucoup vous écrivez dans votre coin des choses dont vous attendez qu’elles soient imprimées, publiées, lues et admirées. C’est de l’infantilisme — les plus grands y ont sombré —, le reproche n’est donc pas accablant.
Mais pour ma part je ne veux pas cautionner par un éloge factice (que vos vers ne sont pas loin de mériter) cette pratique corporatiste désastreuse. Restons fermes et lucides devant cette stupeur : inféoder à quelques lignes typographiques inégales notre soif “d’exister” !…
Et surtout n’oublions pas d’éclater de rire. 
Bien cordialement,
… »

« J’écrirais plus, mieux et surtout avec coeur si je m’adressais à quelqu’un en particulier. Ces notes ne sont destinées à personne, elles sont lancées dans le vide. Elles veulent faire un petit effet de “lettres” dans un petit milieu de “lettres”. Et pourquoi s’intéresserait-on à un type qui s’écoute écrire… Je te parle lecteur ! »

« Il eut un succès épiphénoménal. »

« Nous ne sommes pas nombreux, je suppose, à avoir tout JEAN-PIERRE GEORGES dans notre bibliothèque. »

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MÈRE 

« Ma mère n’a plus que moi, elle n’est pas rassurée. »

« Ce matin, au marché de Chinon avec ma mère. Elle n’avance plus. Je fais de tout petits pas, mais en vain, je la sème. Je dois l’attendre. Quant à lui donner le bras, impossible — ou juste pour descendre un trottoir, traverser une rue. Nos aimants se repoussent, elle doit mieux que moi savoir pourquoi. Nous sommes sans cesse arrêtés, nous ne rencontrons que des très vieux et des très vieilles, autant dire des spectres, des gens que j’ai plus ou moins connus, telle à la poste, tel autre à la Banque Populaire. Chacun se lamente puis s’en va en claudiquant : “Vous avez de la chance madame Georges, vous avez votre fils !” Le fils est aphasique. Lui n’a pas de chance, il a déjà cent ans… »

« Je ne suis jamais tant allé au cimetière. Je fais “plaisir” à ma mère. Elle me montre toutes les tombes des gens qu’elle a bien connus. Elle bichonne celle de son mari (mon père) et celle de son propre père (mon grand-père) qui sont voisines. Les plus fleuries l’attirent. Nous nous éternisons dans ce lieu désert surpeuplé. Elle redresse les pots, je l’attends. Elle recherche sans succès une très ancienne voisine, je piétine. On n’en repartirait pas de ce cimetière. »

« Dans cette suite de temps morts qu’est la vie, un temps encore plus mort : ces trois heures passées aux Urgences – ma mère, une chute de plus entre le lit et le fauteuil. Un immense couloir désert, avec derrière les vitres les nuées intermittentes d’un ciel lourd. Nos parcours sont simples : un premier cri à la clinique, un dernier râle à l’hôpital. Entre-temps, on ne sait pas. »

« Ma mère, logorrhéique au possible, en termine par… “hélas !” Ces deux syllabes posées liminairement suffisaient, elle n’y a pas songé. »

« Je vois ma mère, 93 ans, décharnée, grimaçante, s’accrocher chaque jour à la vie avec la dernière énergie. Une vie qui objectivement n’a jamais présenté le moindre intérêt, et qui aujourd’hui se résume à quelques fonctions vitales et un tiroir de médicaments. Elle m’a mis au monde dans de telles souffrances qu’elle s’est juré de ne pas recommencer. Je suis donc fils unique. J’assiste à la destruction méticuleuse par le temps d’un être humain. D’une certaine façon — par je ne sais quel renversement obscène — je deviens l’artisan de sa mort.
Je suis celui dont elle dépend et qui la regarde disparaître avec le profond cynisme du (sur)vivant. Ma vie en aucune façon ne présente plus d’intérêt que la sienne.
Et le tiroir de médicaments m’attend. En outre il n’est déjà plus douteux que moi aussi, le moment venu, je m’accrocherai désespérément à la vie comme un misérable. »

« Ce 15/02/17, à 3h du matin, ma mère est morte. Je devrais m’en réjouir puisque j’attendais ce jour. Mais pas du tout. Une douleur sourde au contraire. Une douleur devant l’irréversible, l’insoutenable avancée du temps. Quand j’entre dans sa chambre du Prieuré (reconverti en Ehpad), elle ne cherche pas à savoir qui vient d’ouvrir la porte — elle, ces derniers temps à l’affût, dans l’attente éperdue de qui la sauverait. “Les filles” lui ont fermé les yeux, croisé les doigts ; je cherche en vain sur son visage un frémissement, sur ses mains un frisson, elle en serait capable ! Ce n’est pas la mort de ma mère, c’est la mienne, celle de tous, c’est la mortitude. Je voyais déjà dans chaque être croisé un mort, ça ne va pas s’arranger. »

« À plusieurs reprises, avant de mourir, ma mère m’a dit “j’ai peur”. Comme je n’avais pas l’indécence de lui demander de quoi, je me taisais. Le moindre bredouillis eût été préférable à ce silence révoltant. Mais peut-être l’a-t-elle admis — elle qui s’y connaissait en froideur —, pas de consolation, pas de baume, et surtout personne… jamais. »
* Une remarque m’a profondément réjoui dans Aucun rôle dans l’espèce (éd. Tarabuste, 2003) : « Je cours d’une page à l’autre : les Mémoires intimes de X de Jean Grenier, Le Livre de l’Intranquillité de Pessoa, les Cahiers de Cioran, jusqu’au Journal de Michel Polac que je découvre et que j’aime bien… Ils sont moi et je ne suis pas eux. »

Toutes les citations sont extraites principalement de Jamais mieux, éditions Tarabuste, 2016, L’éphémère dure toujours, éditions Tarabuste, 2010 et Pauvre H., éditions Tarabuste, 2021. Bibliographie complète ici. Dans ma dernière chronique trois phrases (2ème et 3ème §) sont empruntées à Jean-Pierre Georges (qu’il en soit remercié). De lui, on peut lire quelques notes et aphorismes (“Cependant”) dans le n°53 de Les Moments littéraire, la revue de l’écrit intime qui vient de paraître. Offrez-vous un titre de Jean-Pierre Georges et les œuvres complètes dans la foulée, parlez-en autour de vous, faites-en cadeau à vos proches, à vos lointains, vous ne le regretterez pas…

Illustrations : (en médaillon) Jean-Pierre Georges photographie de Claude Labarre – dans le billet : éditions Tarabuste.

Vous n’auriez jamais lu ce livre si vous n’aviez connu l’auteur !

  1. Broise says:

    Franchement, cela donne envie de le lire, même si on se dit aussi que l’on devrait se méfier de sa propre fascination devant la désespérance.

    1. Patrick Corneau says:

      Oui, il faut se méfier de cette fascination et la dépasser. Au cœur et au fond de la désespérance, il y a toujours ce mystérieux appel du pied qui fait remonter à la surface…
      🙂

  2. Hervé LASNIER says:

    Jean-Pierre Georges est un ami de barboteuse ou peu s’en faut. Nous nous sommes fréquentés longtemps puis la vie nous a séparés. Nous nous sommes retrouvés il y a peu par la littérature. Il m’a certifié deux choses: que j’étais plus pessimiste(ou gris) que lui. Et que j’avais du talent. C’est vrai pour le premier avis. C’est faux pour le second: le talent immense, c’est lui qui l’a. Quand on parle, c’est la joie car nous en rions aux éclats. Bravo mon JP.

    1. Patrick Corneau says:

      Merci pour ce témoignage amical et admiratif qui fera bien plaisir à “l’ami de barboteuse”. Oui, le talent de JPG est immense en dépit de sa modestie. Un humour fin, subtil vient filigraner le “gris”; il rend ses pages irrésistibles et ses notes irréfutables. C’est un sage qui nous rassure et nous aide dans ce monde qui courre à sa perte…
      🙂

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