Dans le paysage éditorial français, les éditions Le Silence qui roule occupent une place rare. Fondée par l’artiste et éditrice Marie Alloy, la maison s’est d’abord illustrée par des livres d’artiste où texte et image dialoguent avec exigence. Depuis quelques années, elle publie également des ouvrages en édition courante, à un rythme volontairement mesuré, privilégiant la qualité, l’attention au langage et la fidélité aux voix singulières. Chaque titre semble ainsi porté par une conviction simple et précieuse : laisser au texte le temps et l’espace de respirer.
C’est dans cette constellation que paraît Ciels retrouvés, nouveau livre de Gérard Bocholier. Après Une brûlante usure, l’auteur poursuit son compagnonnage avec le journal intime, offrant des fragments de l’année 2023 organisés selon le cycle des saisons, de l’automne à un chapitre final « Hors saison ».
À la page 96, on peut lire : « Il faudrait écrire son journal comme une lettre secrète, qui ne serait signée qu’au dernier jour, et qui resterait fatalement sans réponse. » Et Gérard Bocholier ajoute : « Dans cette lettre jamais close, les riens de tous les jours, de belles heures, des épiphanies, où le monde m’est apparu soudain plus réel et plus mystérieux à la fois. »
Écrire son journal, ici, ne relève ni de la confession ni de l’archivage, mais d’un approfondissement du mystère d’être. Chaque jour dépose une trace – brève, parfois aphoristique – comme une touche légère dans un ciel de peinture. Lumières, atmosphères, « baromètres de l’âme » : le texte épouse les variations du monde sensible.
Les paysages d’enfance affleurent – vignes, pommiers, brumes, odeurs de fumée – avec une délicatesse sans nostalgie appuyée. La douleur elle-même, apprivoisée sans être niée, devient matière de méditation. Apprendre à « calmer la vie » sans abolir son étrangeté : tel semble être le geste intérieur de ces pages.
Mais Ciels retrouvés est aussi un livre de fraternité. Des voix aimées accompagnent le diariste –
Maurice Bellet, Anne Perrier, Pierre Reverdy, Gustave Roud, Simone Weil, Teilhard de Chardin, Hildegarde de Bingen, Roger Munier, Joseph Joubert… – et leurs phrases se mêlent au flux des jours comme une musique continue, faite de sons et de silences. La pensée, ici, n’est jamais abstraite : elle demeure incarnée, enracinée dans les lieux, les saisons, les souvenirs. Mais aussi le doux réconfort de la musique (Bach, Mendelssohn, Brahms), des fleurs et puis le vent, la pluie, l’orage…
Chaleureux, méditatif, lumineux sans naïveté, Ciels retrouvés offre au lecteur une respiration. Retrouver les ciels, ce n’est pas fuir la terre : c’est consentir à la regarder avec une attention renouvelée. Et peut-être, comme le suggère la dernière phrase du livre, accéder à cette simplicité qui « reste inlassablement à découvrir et à transcrire. » Simplicité aussi d’un homme qui s’est efforcé d’éliminer en lui bien des poses et postures, qui ne se « prend pas » pour un poète : « L’idée même de séjourner, pendant trois jours, dans la foire aux vanités, le marché de la poésie de Paris, me fatigue. La parade des faiseurs de « poèmes », des paons dans la volière, n’est pas pour moi. » Et puis cet aveu qui ne trompe pas : « Je préfère depuis toujours, l’infime, le délaissé. Les friches, les fossés, les lisières sont mes parents silencieux. Ils ne m’ont jamais trahi. »
Je retiens aussi ces lignes qui « aident » : « Il y a encore de l’imprévu. Tout n’est donc pas fini. Il y a encore de la poésie et tout n’est pas écrit. »
C’est précisément cette confiance fragile que l’on retrouve – sous une autre forme – dans le livre suivant.
Un mot suffit parfois à définir une posture intérieure : « Peut-être ». Á savoir ni affirmation ni retrait, mais tension maintenue entre l’ombre et la lumière. Le livre de Michel Lamart – dont j’ai déjà présenté un ouvrage – tient tout entier dans cet espace fragile où la pensée consent à ne pas conclure.
Dès les premiers vers – « Peut-être / Y a-t-il, / Derrière l’ombre… » – le ton est donné. Rien d’impérieux. Le poème avance dans la clarté inquiète d’une hypothèse. Le « peut-être » devient une manière d’habiter le monde : non dans la certitude qui clôt, mais dans l’ouverture qui relance.
Chez Michel Lamart, l’identité tremble. Elle se cherche entre le « j’ai été » et le « je serai », dans le regard d’autrui, dans l’amitié, dans la lecture conçue comme « miracle de résurrection », dans l’épreuve du temps qui nous transforme malgré nous.
À rebours des injonctions à se réinventer sans cesse, le poète préfère cultiver « cet art d’être (presque rien) ». Refus de l’hybris. Méfiance envers les émotions qui « dévorent la raison ». Invitation à réapprendre – sourire, aimer, penser « en éteignant l’écran ».
Dans une époque saturée d’images, Michel Lamart réaffirme la souveraineté fragile du mot et de son silence.
Ce livre ne propose pas de thèses. Il propose un mouvement intérieur. Les questions s’y succèdent sans volonté de conclure. Le poème devient pari – non sur le vide, mais sur cette part d’inaccessible que nous appelons littérature.
Après le journal des saisons, voici donc le poème de l’incertitude. Deux manières différentes, mais convergentes, de résister à la saturation du monde et de nous y reconduire salutairement.
Et cette résistance, nous allons le voir, se prolonge ailleurs encore – dans un tout autre registre formel.
Il existe encore – et cela mérite d’être salué – des éditeurs qui persistent à croire que la littérature n’a nul besoin d’ampleur pour atteindre sa justesse. Depuis la Belgique, Cactus Inébranlable Éditions poursuit avec une constance réjouissante son patient travail de défense du texte bref, de l’aphorisme, de la forme condensée : non par goût de la miniature, mais parce que certaines vérités n’apparaissent qu’à condition d’être dites vite, net, sans commentaire inutile.
Les deux nouvelles parutions de ce début d’année en offrent une démonstration particulièrement vivante. Deux livres très différents, presque opposés dans leur rythme et leur geste, mais unis par une même conviction : quelques lignes peuvent encore suffire à réveiller un lecteur.
Avec Fusillades, Mario Alonso pratique un art du tir ajusté. Le titre ne relève pas de la métaphore
décorative : chaque aphorisme agit comme une décharge brève, une interruption dans le flux rassurant des idées reçues. L’écriture avance par impacts successifs, mêlant ironie, lucidité et une forme de désinvolture méditative qui désamorce toute tentation sentencieuse. « Vous écrire un aphorisme, c’est vous fusiller du regard », écrit-il – formule qui résume parfaitement ce rapport frontal à la pensée : non convaincre, mais atteindre. Et lorsque l’auteur ajoute, avec un humour faussement léger, « Entre la fiction et la réalité, je choisis la glace à la vanille », c’est toute une méfiance envers les grands systèmes explicatifs qui affleure, comme si la sagesse moderne consistait peut-être à survivre au sérieux excessif du monde. Chez Mario Alonso, le bref ne simplifie rien : il concentre la contradiction humaine dans l’éclair d’une phrase.
Le livre de Christophe Gilot semble d’abord emprunter une voie inverse. Tentative d’épuisement
d’un jeu de quatrains, dont le titre rend un hommage discret à Perec, relève moins de la fulgurance que de l’exploration patiente. Ici, la contrainte (créer des quatrains avec des titres de livres) devient méthode d’attention. Le poète avance par reprises, variations, déplacements infimes, laissant apparaître peu à peu ce que le quotidien contient de fragile ou d’inaperçu. La poésie naît non d’un effet spectaculaire mais d’une persistance du regard, comme le suggèrent ces vers :
« Autant en emporte le vent / comme battements d’ailes / le livre des étreintes / écrit sur un drapeau qui brûle. »
Rien d’emphatique pourtant : seulement la preuve que regarder longtemps suffit parfois à transformer le banal en expérience sensible.
Entre la détonation aphoristique d’Alonso et la lente mise à l’épreuve du réel chez Gilot, une même leçon se dessine. À l’heure où tout s’étend, s’explique, se commente indéfiniment, ces livres rappellent que la littérature peut encore choisir la densité plutôt que l’expansion. Le bref n’y apparaît pas comme une réduction, mais comme une résistance – résistance au bavardage, à la dilution du commentaire, à cette fatigue contemporaine produite par l’excès de discours.
Car la forme brève, lorsqu’elle touche juste, ne raccourcit pas le monde.
Elle le rend plus aigu.
En publiant simultanément ces deux ouvrages, les éditions Cactus Inébranlable confirment ce qui fait depuis longtemps leur singularité : offrir des livres modestes par le format, mais exigeants par l’attention qu’ils requièrent. Des livres qui tiennent aisément dans la main et dans la poche – et continuent pourtant, une fois refermés, à travailler silencieusement la pensée.
Ciels retrouvés – Journal de saisons de Gérard Bocholier, coll. Cahiers du Silence, Collection Cahiers du Silence avec en couverture « La rive bleue », huile sur toile de Marie Alloy, éditions Le Silence qui roule, 2026 (16€).
Peut-être de Michel Lamart, collection Cahiers du Loup bleu, éditions Les Lieux-Dits, 2026 (7€).
Fusillades de Mario Alonso, Collection P’tit Cactus # 124, Cactus Inébranlable éditions, 2026 (12€).
Tentative d’épuisement d’un jeu de quatrains de Christophe Gilot, Collection microcactus # 26, Cactus Inébranlable éditions, 2026 (10€). LRSP (livres reçus en service de presse).
Illustrations : (en médaillon) photographie ©️ Lelorgnonmélancolique. Dans le billet : éditions Le Silence qui roule – éditions Les Lieux-Dits – Cactus Inébranlable éditions.
Lire ce qui n’a jamais été écrit.

Cher Patrick Corneau, depuis « Un si grand silence », je lis, crayon en main, la demi-douzaine de volumes du Journal de Jacques Robinet, après les avoir découverts dans une de vos recensions consacrée à « De prison en royaume » (2025). J’ai toujours lu dans le même temps roman et lecture d’essai, poésie ou autres dont à présent ces Journaux d’une fin de vie d’un croyant.
Bien que nettement plus jeune, sous de nombreux aspects, je me sens fort proche de ces pages profondes, belles, exigeantes, vivantes.
On y trouve aussi, une foi que l’auteur nous montre débattue entre doute, lassitude et adhésion pleine et active.
Je le vois, ici et là, répondre aux athées. Ceux qu’il a côtoyé dans l’amitié et/ou la psychanalyse, l’auteur les montre matérialistes complets, au ras d’une vue sans transcendance, positivistes accomplis.
J’aurais aimé connaître Jacques Robinet et je me serais sans doute autorisé à lui écrire pour, peut-être, le détromper. Athée, moi-même, je ne conçois pas mon athéisme sans quête spirituelle (recherche d’un fond sur lequel vivre -hors du sens) et ne nie pas le besoin d’envol. Celui-ci, pour moi, serait la force majeure (Clément Rosset) ainsi que le réel tel que nous le voyons, le plus possible lavé de tout anthropocentrisme. Loin de tout mirage propre à combler le désert. Finalement, ce que j’ai nommé par ailleurs « le néant fertile ».
Je n’adhère à aucune transcendance morale ou religieuse, ni artistique. Je ne tiens pas la littérature ou mes simples mots comme une autre transcendance. (La poésie en vivo que je tente pourtant depuis toute une vie accompagnée par l’écriture…). Je dirais ce profond écart d’avec la transcendance également à l’endroit des disciplines artistiques majeures comme l’architecture, la peinture… quoique la musique, parfois m’y transporterait, sans que je ne sache ce que cela serait, si même c’était. Mais ceci, parmi mes confrères en poésie, etc. est une sorte de lieu commun.
Aujourd’hui, je viens de vous lire au sujet de Gérard Bocholier, dont vous m’apprenez maintenant qu’il s’est fait diariste. En effet, je connais ses livres de poésie depuis longtemps (nous partageons le même éditeur: Rougerie où il a laissé quatre titres). Je fréquente donc ses livres et, dernièrement, je dois le reconnaître, avec quelques réticences quant aux tours que sa poésie accompli maintenant portés par la croyance en dieu. Non pas que l’auteur y ait mis dieu mais c’est autre chose dans l’écriture en relation avec la foi qui ne me va pas.
Cependant, l’homme, pour ce que je sais de sa pensée, m’inspire respect, attrait et curiosité. Savoir maintenant qu’il fait paraître son approche quotidienne de la série des jours m’attire et j’irais y voir à coup sûr, très encouragé par ce que vous en avez relevé et transmis.
Je dois dire pour finir que Gérard Bocholier a accepté, les deux fois où je lui ai fais des envois, de faire paraître ces extraits inédits de mon travail dans la revue Arpa qu’il anime, je lui suis aussi attaché pour cette raison.
Cher Patrick Corneau, je réagis moins à vos publications sur facebook, maintenant vous savez pourquoi… vous m’avez confié une richesse.
Grand merci et poursuivez, j’y reviendrai,
Serge Núñez Tolin
Cher Serge Núñez Tolin,
Merci pour ce message d’une rare ampleur — et pour la confiance qu’il manifeste. Savoir que mes chroniques ont pu vous conduire jusqu’aux Journaux de Jacques Robinet et vous accompagner dans cette lecture « crayon en main » est pour moi une vraie joie. Il est toujours émouvant de voir un livre passer ainsi d’un lecteur à un autre, par la simple médiation d’une page écrite.
Votre manière de décrire votre propre position — cet athéisme ouvert à une quête spirituelle, ce « néant fertile » qui refuse autant le mirage consolateur que le positivisme plat — me paraît d’ailleurs beaucoup moins éloignée de Robinet qu’il n’y paraît au premier regard. Chez lui aussi, la foi n’est jamais une certitude tranquille : elle est traversée de doute, d’usure, de reprises. C’est peut-être ce qui permet précisément à des lecteurs de positions différentes d’y trouver un écho.
Je comprends très bien, en revanche, votre réserve devant ce que la foi peut parfois introduire dans l’écriture poétique. C’est une question très délicate : il y a une manière de dire Dieu qui ferme, et une autre qui ouvre. Chez Gérard Bocholier, ce qui me touche — y compris dans son journal — est que la foi n’y apparaît pas comme un système, mais comme une attention accrue au réel, aux jours, aux présences fragiles qui composent une vie.
Et je suis heureux d’apprendre ce lien que vous avez avec lui à travers Arpa. Cela dit quelque chose de ce réseau discret d’hospitalités littéraires qui continue, malgré tout, de faire circuler les textes et les voix.
Enfin, ne vous inquiétez pas de votre moindre présence sur Facebook : je préfère de beaucoup ces lectures lentes et profondes aux réactions rapides, souvent épidermiques, des réseaux. Vous me dites que je vous ai confié une richesse ; mais les lecteurs qui prennent le temps d’habiter les livres en rendent toujours davantage encore à celui qui les recommande.
Au plaisir de vous lire de nouveau ici.
Bien cordialement,
Patrick Corneau