Que serait la vie sans la prodigieuse création verbale, l’humour loufoque, la poésie des paradis de l’enfance d’Alexandre Vialatte ?
Depuis plus d’un demi-siècle, l’Association des Amis d’Alexandre Vialatte, créée en 1972 à l’initiative de Ferny Besson, accomplit un travail remarquable pour entretenir le souvenir de l’écrivain et faire connaître, avec une fidélité jamais muséale, sa vie et son œuvre. Publications régulières d’inédits, exégèses accessibles, rencontres, prix littéraire, patient travail d’archives et de transmission : tout concourt, sous l’impulsion de son président Jérôme Trollet, à maintenir Vialatte dans un présent vivant, lisible, partageable – loin des hommages figés et des célébrations académiques de pure routine.
Avec ce Cahier Alexandre Vialatte n° 51, l’Association signe ainsi un volume à la fois fidèle à l’esprit
de l’écrivain et remarquablement ouvert, où l’érudition n’exclut jamais la ferveur, ni la complicité.
Le titre donne le ton : “Une complicité épistolaire : les femmes dans la correspondance d’Alexandre Vialatte”. Reprenant celui de l’étude centrale d’Inès Vissouze-de Haven, ce cahier s’appuie sur un travail considérable : plusieurs années consacrées à la transcription de l’intégralité de la correspondance entre Vialatte et son épouse Hélène Gros-Coissy (près de 2400 lettres), puis à celle, tout aussi abondante, échangée avec Ferny Besson (2200 lettres). À ces ensembles s’ajoutent les relations complexes avec Maricou, au temps de la Revue rhénane, et avec la cousine Guite. De ce matériau immense, Inès Vissouze-de Haven tire une analyse fine et nuancée des rapports de Vialatte aux femmes : un homme à la fois timide et passionné, solitaire et amoureux, inquiet et profondément attachant. C’est toute une géographie affective et morale qui se dessine, éclairant autrement l’œuvre et la figure de l’écrivain.
Autour de cette étude majeure, le cahier déploie un ensemble d’articles qui dialoguent avec elle par échos et contrepoints. René Corona livre un texte magnifique, original et puissant, consacré à l’expérience du traducteur face à l’écriture de Vialatte. Il y dit avec une rare justesse l’angoisse – mais aussi la jubilation – que provoquent les dérives stylistiques, les images incongrues, la fantaisie mélancolique de l’auteur du Fidèle Berger, qualifié ici de « chef-d’œuvre de désespoir et de folie », pour l’écrivain comme pour celui qui tente de le faire passer dans une autre langue. Une réflexion précieuse, d’autant plus poignante que l’œuvre de Vialatte demeure, hors l’italien, encore largement ignorée à l’étranger.
Pierre d’Almeida, de son côté, explore la place du fait divers chez Vialatte : du crime à l’insignifiant, il en montre les multiples formes et la portée morale, soulignant combien Vialatte fut, au fond, un moraliste hanté par le mystère du mal, qu’il incarne jusqu’à la figure de M. Panado. L’ensemble entre en résonance avec d’autres contributions – notamment celle de René Corona sur les regards de l’enfance – et se prolonge par des hommages, des actualités, la vie de l’Association.
Chaleureux sans être complaisant, savant sans jamais être sec, ce numéro 51 des Cahiers Alexandre Vialatte confirme combien l’œuvre et la personne de Vialatte continuent d’appeler la lecture, la discussion, l’amitié. Un cahier vivant, profondément habité, qui donne envie – une fois encore – de retourner aux lettres, aux livres de cet homme si singulier qui se déclarait “écrivain notoirement méconnu”, à cet oublié de la modernité qui sut braver les époques dans un style humoristique et poétique.
Et ce n’est pas un hasard si ce cahier s’achève sur une heureuse nouvelle : l’annonce du Prix Alexandre Vialatte 2025, décerné à Jérôme Leroy pour Un effondrement parfait (La Table Ronde). Une distinction qui ne doit rien au hasard : Leroy partage avec Vialatte ce regard oblique, mélancolique et drôle sur un monde qui se défait. C’est donc tout naturellement que ce cahier ouvre la voie à une lecture plus attentive de Un effondrement parfait.
En temps chaotiques, il y a des titres qui promettent l’apocalypse, et d’autres qui suggèrent qu’on peut encore la traverser avec un minimum d’élégance. Un effondrement parfait appartient résolument à cette seconde catégorie : celle des livres qui regardent le monde se défaire sans hurler, sans prêcher, sans se donner en spectacle. Récompensé par le prix Alexandre Vialatte comme nous l’avons dit, ce recueil semble avoir naturellement trouvé là sa destination, tant il réactive cet art si rare de la chronique littéraire capable de faire surgir l’universel à partir d’une anecdote, d’un détail minuscule, d’une digression apparemment légère.
Composé d’une soixantaine de textes brefs, souvent notés à l’heure fragile où le jour hésite encore à se lever, le livre avance par touches, par fragments, par éclats de mémoire. Enfance, école, routes de province, plages hors saison, chansons oubliées, figures féminines entrevues comme des apparitions : rien de spectaculaire, rien d’héroïque. Et pourtant, tout compte. Ancien professeur de français en ZEP, Jérôme Leroy possède cet art rare – justement salué par le jury – de transformer l’instant volé, le souvenir dérisoire ou l’objet modeste en matière littéraire, sans jamais forcer l’effet ni souligner l’émotion. Sa prose, épurée et précise, préfère le silence au commentaire, le retrait à l’emphase, la justesse à la démonstration.
Troisième volet d’une trilogie entamée avec Un homme presque parfait, Un effondrement parfait n’est ni un livre de nostalgie facile, ni une plainte réactionnaire. Leroy n’idéalise pas le passé : il lui reste fidèle. Fidèle à ce qu’il appelle, avec une gourmandise grave, le “vrai goût du temps”. Ici, la mélancolie n’écrase rien ; elle allège. Elle devient joyeuse, parfois hilarante, souvent tendre. L’auteur s’amuse des ridicules contemporains, ferraille contre la “zombielangue”, défend Balzac et les mots oubliés, bénit l’ordinateur portable qui permet de regarder Ozu entre deux correspondances ferroviaires. Ce mélange très vialattien de gravité discrète et de légèreté assumée constitue l’une des clefs de la réussite du livre.
Un effondrement parfait est avant tout un livre de tenue. Jérôme Leroy refuse la pose du prophète comme celle du moraliste grincheux. Il choisit cette politesse du désespoir que Vialatte avait portée à son sommet : traiter le chaos par le biais du léger, observer l’effondrement sans s’y vautrer, maintenir une langue qui ne cède ni à la colère mécanique ni à la fadeur contemporaine. L’anecdote devient alors une forme de résistance, le fragment une morale en acte.
Le livre se lit lentement, par petites tranches, comme on recevrait des cartes postales envoyées depuis un monde en train de disparaître – mais écrites d’une main calme, presque souriante. Il ne prétend sauver quoi que ce soit. Il fait mieux, et plus rare : il montre comment rester debout pendant que tout s’écroule, avec un peu de style, quelques livres sous le bras, et cette ironie bienveillante qui, aujourd’hui, vaut déjà acte de dissidence.
Un effondrement parfait de Jérôme Leroy, Coll. “Vermillon”, éditions de La Table Ronde, 2025 (16€). LRSP (livre reçu en service de presse).
Illustrations : (en médaillon) photographie d’Alexandre Vialatte (origine inconnue). Dans le billet : Association des amis d’Alexandre Vialatte – éditions de La Table Ronde.
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