Patrick Corneau

En janvier 1939, dans la Rivista di filosofia qu’il avait fondée mais dont son nom avait été effacé du sommaire par prudence politique, Piero Martinetti publiait un essai de trente-huit pages intitulé simplement Socrate. C’est ce texte, longtemps confiné dans un tiré à part milanais imprimé Via Ciro Menotti (alors point de ralliement pour les intellectuels qui souhaitaient promouvoir une philosophie scientifique, laïque et antifasciste) que les éditions Conférence offrent aujourd’hui pour la première fois au lecteur français, dans une traduction de Christophe Carraud accompagnée d’une préface d’Arnaud Clément. Excepté une traduction de Jésus Christ et le christianisme, publiée à Paris chez Bocca frères en 1942, aucun texte de Martinetti n’avait jusqu’ici été traduit dans notre langue.

Cette publication vient prolonger, avec une singulière opportunité, la constellation socratique que nous avions dessinée ici même en octobre 2025 (“Platon et autour de Platon”) à propos de quatre livres parus cet automne-là sous le signe de Platon. On se souvient de l’Ainsi parlait Platon d’Emmanuel Pasquier aux éditions Arfuyen, qui restituait la polyphonie platonicienne et montrait en Socrate la figure du retournement invitant à remettre sa vie à l’endroit ; de la réédition chez Allia de l’Éloge de Socrate de Pierre Hadot, ce viatique bref et limpide où le Socrate “perturbateur” obligeait l’interlocuteur à commencer à philosopher ; des Paroles suffoquées et Comment s’en sortir ? de Sarah Kofman reparues chez Verdier, où la grande lectrice de Platon affrontait l’aporie de la parole après la catastrophe ; enfin de la somme d’Arnaud Villani, De Hölderlin à nos jours : “Le corps, une grande raison ?”, qui achevait aux Belles Lettres son Histoire critique de la philosophie occidentale en interrogeant ce que la pensée a fait du corps depuis l’aube du logos. Quatre voix, disions-nous alors, quatre façons d’interroger ce que penser veut dire quand le monde chancelle. Le Socrate de Martinetti vient s’ajouter à ce concert avec une voix d’une gravité et d’une autorité particulières — celle d’un philosophe pour qui penser avait un prix que la plupart ne sont pas disposés à payer.

Car Martinetti (1872-1943), formé à Turin et à Leipzig, professeur à l’université de Milan, fait partie des douze professeurs italiens — douze seulement — qui refusèrent en 1931 de prêter serment au régime fasciste. Contraint d’abandonner sa chaire, il se retira dans sa maison de Castellamonte, dans la montagne piémontaise, où il vécut parmi ses livres et ses chats, une inscription sur sa porte le désignant comme agricoltore — agriculteur. C’est dans cette retraite qu’il poursuivit une œuvre considérable, dont un livre sur Jésus-Christ et le christianisme mis à l’index par le Saint-Office et retiré de la vente sur ordre de la préfecture. Chez Martinetti, le philosophe et l’homme ne se distinguent pas : la composante morale marque l’ensemble de sa vie.
On comprend dès lors pourquoi Socrate l’attire, et ce que cette attirance a de singulier. Le Socrate de 1939 n’est ni un exposé d’histoire de la philosophie ni une méditation personnelle déguisée en commentaire : c’est une enquête à la fois historique et philosophique, d’une densité et d’une érudition impressionnantes, qui pose une question d’une simplicité déconcertante — qu’est-ce que fonder la philosophie ?
Martinetti commence par affronter ce qu’il appelle l’énigme socratique. Peu de figures dans l’histoire de la pensée nous sont aussi familières que Socrate — les Mémorables de Xénophon, les dialogues platoniciens en retracent dans le détail la figure, les discours, la fin tragique. Qui, en lisant le Phédon, n’a pas devant lui Socrate vivant, regardant ses amis l’un après l’autre et se mettant à sourire ? Et pourtant, aucune figure ne se présente de manière aussi énigmatique dès lors qu’on tente de rassembler ces données en une vision d’ensemble. Un historien ayant consacré trois gros volumes au “vrai Socrate” concluait que nous ne savions de lui qu’une chose : que nous n’en savions rien. De certain, nous n’avons que la profession d’ignorance et la proposition paradoxale selon laquelle la vertu est savoir. Tout le reste demeure incertain.

L’essai procède alors à un examen critique magistral des sources et des interprétations qui se sont succédé depuis le XVIIIe siècle. Martinetti passe en revue avec une rigueur serrée les lectures rationalistes (Schleiermacher, Gomperz, Joël, Pöhlmann), qui font de Socrate un pur dialecticien, le théoricien du savoir conceptuel, voire un précurseur de Hegel. Il examine ensuite les interprétations morales (Döring, Heinze, Jodl, Boutroux), qui ramènent la pensée socratique à un eudémonisme tempéré par la raison, à un utilitarisme social plus ou moins raffiné. Et il montre, avec une force argumentative remarquable, l’insuffisance de ces deux lectures.
Contre l’interprétation purement rationaliste, Martinetti oppose un fait dont on ne peut méconnaître l’importance : dans l’Apologie platonicienne (Apologie de Socrate) Socrate, au moment solennel de présenter sa vie aux juges, insiste avec énergie sur son apostolat moral ; son activité de philosophe théoricien analysant les concepts disparaît comme chose sans importance. Contre l’interprétation utilitariste, Martinetti argue qu’elle diminue la figure de Socrate au point de rendre incompréhensible sa grandeur historique. Si Socrate n’avait été que le réformateur d’une cité ou le précurseur d’une science de la morale, cela ne constituerait qu’un mérite bien modeste. Le jugement de Platon, qui fait de lui l’homme le plus juste et le plus sage, resterait alors injustifié.

C’est ici que Martinetti avance sa thèse propre, et c’est là que réside l’originalité profonde de l’essai. Pour lui, le concept socratique n’est pas le concept abstrait et froid de la science — le simple ti esti (mot à mot “le quoi c’est”) — mais implique en lui-même la valeur, la représentation du concept comme fin. Ce que Socrate se propose de déployer n’est pas une classification logique mais un règne de fins, qui est aussi la position d’une tâche. L’induction socratique, lorsqu’elle tourne par exemple autour de la définition de la justice, n’a pas pour but de dégager une définition abstraite, mais de mettre l’âme en présence de la juste vision de la justice.
Le fondement véritable du penseur athénien est, selon Martinetti, religieux — mais en un sens très précis. L’âme est pour Socrate essentiellement raison et, en tant que telle, participe d’une nature divine. De toutes les données de Xénophon sur la religion de Socrate, une seule lui paraît recevable : que Socrate croyait en une raison universelle dont dérive la raison qui est en nous — un concept qui se retrouve ensuite, sous une forme voisine, chez Platon, Antisthène et les stoïciens. La métaphysique de Socrate n’est donc pas une vague intuition : c’est sa conviction la plus profonde et son plus haut mérite, celui d’avoir communiqué au monde l’existence en l’homme d’un principe transcendant vers lequel tendre.
Martinetti insiste cependant : sur cette foi, Socrate n’a construit aucune théologie. Il est resté fidèle à sa profession d’ignorance. L’unique révélation qui descend à nous de cette lumière divine est la loi intérieure de la conscience. Quel rapport y a-t-il entre notre raison individuelle et la raison divine ? Quelle est la nature de cette raison ? Quel sera notre destin après la mort ? À ces questions, Socrate a eu la sagesse de ne pas répondre. Tout notre devoir se résout dans la purification de notre âme et dans l’obéissance à la loi divine que cette purification met en lumière. De cette façon, Martinetti concilie ce que les interprétations précédentes avaient toujours opposé : l’intellectualisme et le moralisme de Socrate. Il a eu en vue non la théorie logique du concept, mais la clarification des concepts en vue d’une organisation de la vie morale.

L’essai s’achève sur des pages saisissantes consacrées au procès et à la mort de Socrate, puis à sa postérité — non seulement Platon, mais aussi, et peut-être surtout, Antisthène et les cyniques, dont Martinetti soutient, avec une audace tranquille, que Socrate fut plus proche que du platonisme. Puis vient cette conclusion magnifique où Martinetti rapproche Socrate du Christ, dans le sillage de saint Justin martyr : tous deux ont fondé leur vie sur une foi intérieure inébranlable et ont montré par l’exemple ce qu’un homme doit savoir souffrir pour sa foi. Écouter la voix intérieure, diriger sa conduite selon les plus pures convictions de la conscience, indépendamment de toute prescription de l’État et de la coutume : voilà le bien. La vie sur terre n’est pas le plus haut des biens ; il y a un dieu intérieur et il y a une vie supérieure au monde.
On ne peut lire ces dernières lignes sans penser à l’homme qui les écrivait — ce philosophe qui avait refusé de prêter serment à Mussolini et qui, dans sa retraite piémontaise, en pleine nuit fasciste, retrouvait dans Socrate la confirmation que la philosophie, lorsqu’elle est quelque chose, est d’abord un acte de courage et d’obéissance à une loi supérieure aux lois des hommes. Quatre ans après la publication de cet essai, Martinetti mourait dans sa maison de campagne. Son influence sur une part importante de la culture philosophique italienne d’après-guerre — de Bobbio à Geymonat, et jusque dans les travaux éditoriaux de Pareyson — atteste que sa leçon n’a pas été perdue.

Les éditions Conférence, qui ont déjà publié dans la même collection L’Âme des animaux de Martinetti, poursuivent avec ce Socrate un travail de découverte irremplaçable. Ce petit volume de 96 pages, imprimé avec le soin qu’on leur connaît, mérite de trouver sa place dans la bibliothèque de quiconque s’intéresse à la question de Socrate — c’est-à-dire, en définitive, à la question de ce que signifie philosopher.​​​​​​​​​​​​​​​​
Prochainement, je présenterai dans la même collection “Lettres d’Italie”, une autre traduction de Christophe Carraud à paraître le 17 avril : La défaite de DieuLa sconfitta di Dio (1992), testament philosophique d’une fulgurante puissance de Sergio Quinzio (1927-1996), bibliste et théologien autodidacte, l’une des voix les plus singulières de la pensée religieuse italienne du XXe siècle, lu et admiré par Elémire Zolla, par Carlo Bo, et plus tard par Giorgio Agamben.

Socrate de Piero Martinetti, traduit de l’italien par Christophe Carraud, préface d’Arnaud Clément, collection “Lettres d’Italie”, éditions Conférence, 2026 (18€). LRSP (livre reçu en service de presse).

Illustrations : (en médaillon) photographie de Piero Martinetti origine internet – dans le billet : éditions Conférence.

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Patrick Corneau