Patrick Corneau

Patrick aime assezÀ l’heure où le silence envahit les travées de l’assemblée nationale, Thierry Laget surgit et nous lâche un L’Assemblée nationale et Moi. L’écrivain se fait mémorialiste et revient hanter les lieux où se déroula sa carrière de haut-fonctionnaire. En effet, il fut rédacteur du compte rendu de l’Assemblée nationale pendant vingt-cinq ans, position qui lui permet depuis qu’il en est éloigné par la retraite de relater ses liens avec l’hémicycle, évoquer quelques députés célèbres (Édouard Balladur, Nicole Catala, Henri Emmanuelli, Dominique Perben, Jean Lassalle, Didier Migaud, Michel Crépeau, Patrick Devedjian…) et proposer de nombreuses anecdotes sur les coulisses du Palais-Bourbon : les personnes présentes la nuit, le rôle des machines dans l’activité législative ou encore le pouvoir des rapporteurs généraux du budget. C’est un récit très enlevé, drôle, d’autant plus libre (jusqu’à l’impertinence) que l’auteur avait été contraint par le devoir de réserve : « Dans l’hémicycle, la plus haute dignité, le plus haut privilège est de donner la parole. Ma dignité, mon privilège était de me taire. J’étais un trappiste. Si j’avais rompu mon vœu de silence, on m’aurait expulsé, enfermé dans la cellule de dégrisement jadis réservée aux députés ivres, ou dans le cachot dont tout le monde avait oublié l’existence et que des ouvriers découvrirent un jour en faisant des travaux. Tout plutôt que de parler. »
Acteur de la vie politique – à son corps défendant -, détenteur de nombreux secrets d’État, Thierry Laget a préféré tout oublier pour se concentrer sur des questions que personne avant lui n’avait osé aborder : à quoi ressemblent et à quoi servent les chaussettes des ministres et des députés ? Qui croise-t-on à trois heures du matin dans les couloirs du Palais-Bourbon ? Quelle langue parlent exactement les parlementaires ? Pourquoi n’a‑t-on pas purifié l’hémicycle après que des nazis l’eurent profané en 1940 ? Quel est le rôle des machines dans l’activité législative ? Peut-on établir un lien entre les circonscriptions, les fromages et leurs représentants ? Les rapporteurs généraux du budget auraient-ils de superpouvoirs ? Comment le silence peut-il survenir dans le temple de la parole ? Quel est le destin de l’individu confronté à la loi de la foule ?
Les réponses, avec bien d’autres faits étonnants, ainsi que de sagaces réflexions sur les mœurs parlementaires, vous les trouverez dans ce tableau empreint d’un humour impassible, qui fait leur part au rêve, à l’histoire et à la littérature. Sachant que l’auteur pratiquant une distance à soi-même très montaignienne, nous avertit dans une note sur Bibliothèques de nuit (Gallimard, 2010) que « Le lecteur amateur de jardins français, qui veut des textes écrits au cordeau et au rabot, s’y reportera avantageusement (entendons : à son œuvre littéraire – romans, poésie, prose et essais biographiques). Ici, je ne fais que jeter des souvenirs et des idées sur un papier que je laboure d’un vieux soc ébréché. »
Signalons que le 12 juin dernier Thierry Laget a reçu pour ce livre le prix Vialatte 2024 attribué à un auteur auvergnat d’origine.

Patrick aime beaucoup !L’été est la saison des transhumances géographiques mais aussi mentales, livresques. Aussi pourquoi ne pas se plonger dans Simenon, s’offrir le plaisir de lire “TOUT Simenon” ? 
Avec “Simenon – Le peuple du roman”, le 117e numéro de L’Atelier du roman en est sinon le prétexte et parfait préambule, très sûrement une formidable incitation. 
En ouverture Lakis Proguidis s’interroge sur l’opportunité d’un tel numéro : « Que peut-on dire de nouveau sur l’homme et ses œuvres après tant de spécialistes, de biographes, de chercheurs, de critiques et d’admirateurs ? Sa gloire est faite. Les grands écrivains et artistes de son temps, de Gide à Fellini, ont reconnu son extraordinaire talent. Que reste-t-il à faire ?
Dans L’Atelier du roman nous avons le plus souvent parlé de romanciers importants injustement écartés de la scène littéraire contemporaine. Rarement avons-nous consacré nos pages à des romanciers célèbres dont les œuvres continuent à être éditées et rééditées. Le risque avec ces derniers n’est pas l’oubli mais l’enfermement de leurs œuvres dans les clichés et les lectures datées. Est-ce le cas pour Simenon ? On ne le sait pas. Nous posons la question. »
Et les réponses sont passionnantes par la pluralité des approches, la diversité et l’originalité des regards venant de Bernard Quiriny, Thierry Gillybœuf à François Taillandier en passant par Massimo Rizzante et l’immense Alberto Savinio. Ces contributions nous font comprendre les raisons du succès mondial de Simenon. Succès qu’avait déjà souligné Marcel Aymé dans la préface au Chien jaune (1963) : « Ce qui m’étonne le plus, c’est que les romans de Simenon soient au moins aussi lus dans les autres langues qu’ils le sont en français ; il existe même des pays où ils touchent un public beaucoup plus étendu que dans le nôtre. Et pas plus les Américains que les Japonais, les Russes ou les Abyssins ne se sentent dépaysés dans ce monde romanesque où les êtres et les lieux sont pourtant, semble-t-il, très caractérisés, très particularisés. » Popularité que commente Lakis Proguidis : « Pour Simenon, le peuple est le plus fertile et quasi inépuisable terreau des singularités. S’il est lu et admiré par tant de nos écrivains aujourd’hui, il est probable que ce soit principalement pour cette raison. » 
Pourtant, lire ou relire Simenon, n’est pas sans nous faire ressentir une certaine mélancolie que Marin de Viry dans “La cuisine bourgeoise contre le crime” explique ainsi : « Habitués que nous sommes sommes à l’évaporation du tragique, à l’euphémisation du réel, à la transformation de la cité en plateforme de “fun”, à la permanence du coulis de lave touristique, à la multiplication des injonctions à s’éclater, bref, enfants de la révolution festive de l’espace urbain, nous ne voyons plus ce dont Simenon nous parle. » Exit un monde qui nous devient de plus en plus lointain, marqué par une certaine qualité de l’ennui, profond, épais, l’ennui comme de la mousse écrit François Bordes.
Enfin, pour clore le thème Simenon, cette “strong opinion” de Philippe Muray relevée dans Ultima necat V (1995) :
« 11 février. Le réel a perdu la vue des terres.
Je regarde à la télé l’adaptation d’un Simenon. Pas mal. Captivant et en même temps inexistant, comme le sont aussi les livres de Simenon, que j’ai toujours vus s’effacer de ma mémoire en totalité à l’instant même où je les achevais. Une fois de plus, je me demande comment on a pu gober la monumentale connerie de l’équivalence Simenon-Balzac. C’est Gide, non, qui a le premier lancé une pareille stupidité ? Dire que Marcel Aymé lui-même répète cette crétinerie, ce stéréotype pour les ânes : “c’est Balzac sans les longueurs” ! Mais justement, les longueurs de Balzac font qu’un roman de Balzac ne s’efface jamais de votre mémoire quand vous en avez bavé à le lire. D’ailleurs, Balzac ne fait pas de littérature, il fait de l’Histoire. Simenon, comme mille autres, raconte des histoires (et c’est déjà pas si mal). »
Dans la rubrique “À la une” de ce même numéro, j’ai beaucoup aimé le texte  d’Yves Lepesqueur sur la nécessaire résistance à la loi de la collectivité qui nous égare en instillant en nous le démon de la performance : on devient alors un “spécialiste” qui ne sait plus pourquoi il aime telle ou telle chose ou activité… 
Dans “De près et de loin” une remarquable réflexion de Raphaël Arteau McNeil (“La fatigue de Joseph K.”) sur Kafka qui le conduit à se demander si nous sommes « tous condamnés à être des Josef K. et à accepter les décrets humains et intellectuels (scientifique, économique, bureaucratique, etc.) dans un état de soumission intellectuelle ? (…)  Je ne peux parler que pour moi, mais je sens trop souvent le poids de cette malédiction sur ma propre conscience pour ne pas en être effrayé. Combien de fois par jour je me dis que je devrais prendre le temps de comprendre le monde dans lequel je vis, m’arrêter et prendre le temps de mieux comprendre la politique, l’économie, l’informatique, l’écologie, la biologie et la religion, me replonger sérieusement dans la philosophie, refaire mes mathématiques. Tout cela me concerne, et me concerne intimement. Mais juste d’y penser, j’en ressens comme une grande fatigue. Le burn-out professionnel est connu, documenté et décrié. Avec raison. Mais il existe un autre burn-out, plus pernicieux, impossible à documenter mais ressenti, me semble-t-il, intimement, dans le creux de notre être, un burn-out intellectuel qui s’alimente – et là est l’ironie ultime, l’ironie kafkaïenne – de l’impératif placardé dans chaque conscience de penser par soi-même. Heureusement, nous avons su créer des institutions qui s’en chargent à notre place. » Ce “heureusement” est bien entendu ironique et j’ai envie d’ajouter que l’I.A. est la prochaine instance qui nous délivrera de l’épuisant devoir de penser par nous-mêmes, perdus que nous sommes dans l’infernale et immaîtrisable complexité du monde… Cela devrait nous glacer d’effroi, mais heureusement Sempé est là.

Patrick aime pas malDans un tout autre registre, je viens de terminer la lecture de Anna Akhmatova, portrait de Geneviève Brisac. Entraîné, si je puis dire, par l’entretien d’Alain Finkielkraut dans son émission Répliques avec Geneviève Brisac et Sophie Benech, traductrice du russe (Portrait d’Anna Akhmatova / 1er juin 2024). De cette immense poètesse, d’une extraordinaire beauté qui est aussi une héroïne, et pour beaucoup une âme sœur, Geneviève Brisac dresse un portrait passionné, plein de vie, de force. Signalons que ce livre est édité en partenariat avec France Culture, chaîne où l’autrice intervient régulièrement depuis dix-neuf ans – d’où le style très oralisé, très journalistique de ce portrait qui sonne comme une sorte de verbatim d’émission radio. C’est une tendance, un grand nombre d’éditeurs nous proposent avant l’été des “Un été avec…” : retombées éditoriales de séries ou feuilletons radiodiffusés à succès, recyclés en livres de plage, configurés pour une lecture intellectuellement pas trop commotionnante afin, en quelque sorte, de ne pas “bronzer idiot”…
Ceci dit, cela m’a permis de lire Akhmatova, de découvrir incidemment L’Hôte venu du futur, admirablement traduit et édité par Sophie Benech. De ses recueils de poèmes, sans doute l’un des plus beaux. Parce qu’il est inspiré par un épisode très intriguant de cette vie marquée par les crimes et la souffrance. Durant l’hiver 1945-1946, dans un Léningrad dépeuplé par la guerre qui vient de se terminer, Anna Akhmatova passe cinq nuits entières à parler avec Isaiah Berlin, un Anglais d’origine russe de passage en URSS, un philosophe et un historien des idées, le premier Européen qu’il lui est donné de rencontrer depuis qu’elle s’est refusée à quitter la Russie au début des années 20. Ce visiteur qui arrive d’un autre monde et qu’elle baptisera “l’Hôte venu du futur” ne cessera par la suite de la hanter, et elle poursuivra pendant des années un dialogue intime, par-delà le temps et l’espace qui les séparent.
De ces conversations nocturnes naîtront quatre cycles de poèmes inspirés par cette rencontre entre deux âmes d’exception. Leur brève et intense relation prendra dans le monde intérieur d’Anna Akhmatova une portée presque historique et nourrira longtemps sa poésie. 
Laissons à Geneviève Brisac le soin de raconter l’épilogue de cette extraordinaire rencontre : « Isaiah Berlin et Anna Akhmatova se revoient une dernière fois en juin 1965, à Oxford où elle se rend pour recevoir le titre de docteur “honoris causa”. Il est présent lors de la cérémonie, et ils se parlent à plusieurs reprises. Ce m’est une douleur, dit-elle.
Pourtant, elle lui confie à nouveau son intime conviction que leurs rencontres de novembre 1945 et de janvier 1946 ont été l’une des causes non seulement de la fameuse résolution Jdanov de 1946
(son exclusion de l’Union des écrivains qui la prive de revenus et de droit à la publication), mais aussi du déclenchement de la guerre froide qui vient de durer dix ans.
Elle attribue à ces rencontres une portée cosmique.
Est-elle folle ou, au contraire, extralucide ? Ou bien encore est-ce un peu la même chose ? La mégalomanie des femmes reste chose peu acceptable pour la plupart des gens.
Les poèmes qu’elle continue à adresser à Isaiah Berlin après 1956 célèbrent désormais constamment et d’une manière toute mallarméenne ce qu’elle appelle la “
non-rencontre”. L’absente de tout bouquet. C’est simple :
Au coin de la rue sanglote encore
Cette rencontre qui n’a pas eu lieu. »

Si les poèmes d’Anna Akhmatova sont des poèmes d’amour, la tragédie collective qu’elle traverse avec son peuple est le fil rouge de son œuvre. Une tragédie qu’elle prophétise et traduit tout au long de sa vie – s’en souvenir au moment où la Russie s’enfonce à nouveau dans le mensonge et l’obscurantisme n’est pas trivial.
[Je recommande vivement cet ancien documentaire de Semen Aranovitch réalisé en 1990 où l’on voit et entend Anna Akhmatova lire ses poèmes en russe, où l’on rencontre Lev Goumiliov (1912-1992) évoquer la vie tragique de sa mère.]

L’Assemblée nationale et Moi, Mémoires de Thierry Laget, coll. “Théodore Balmoral”, Éditions Fario, 2024 (17€). 
L’Atelier du Roman n° 117 – “Simenon – Le peuple du roman”, éditions Buchet-Chastel/Libella, 2024 (22€).
Anna Akhmatova, portrait de Geneviève Brisac, Littérature et essais, Seghers, 2024 (19€).
L’hôte venu du futur d’Anna Akhmatova, poèmes traduits du russe par Sophie Benech, édition bilingue, Interférences, 2020 (13€). LRSP (livres reçus en service de presse).


APPEL ! Je cherche un éditeur pour publier une anthologie des chroniques du
Lorgnon mélancolique – si intéressé me contacter via le mail du blog.


Illustrations : (en médaillon) photographie ©Lelorgnonmélancolique
– dans le billet : Éditions FarioÉditions Buchet-Chastel/LibellaÉditions SeghersÉditions Interférences.

Prochain billet bientôt
se Deus quiser.

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Patrick Corneau