Patrick Corneau

Il y a dans le monde des êtres déplacés, qui ne sont pas à leur place. Un grand malheur ou une suite de petits malheurs les a portés hors de la place qui leur revenait. Bannis, exclus, exilés de leur lieu, leur existence n’est, ne fut que douleur. Ainsi furent Joe Bousquet grand invalide de guerre, Simone Weil proscrite pour sa judéité – ainsi fut Giacomo Leopardi (1798-1837) rendu difforme, bossu par une tuberculose osseuse et très tôt aveugle. Que la marque du malheur – qui aurait anéanti ou cantonné à l’état de victime le moindre individu – en fit des êtres d’exception tient à la faculté qu’ils ont eue d’en faire une origine seconde, le point d’appui pour une vie sauvée, une re-naissance conquise sur le destin. Une puissance de vivre, une flamme, une énergie intérieure les a conduits à métamorphoser un néant en œuvre, à convertir un opprobre en une victoire dont l’édification a donné sens à leurs vies. Et possiblement aux nôtres.

Mort à 39 ans, Leopardi, est avec l’Allemand Novalis (1772-1801), l’Anglais Keats (1795-1821) et le Français Nerval (1808-1855), l’un de ces grands météores du romantisme européen qui aujourd’hui nous parlent le plus. Considéré avec Dante comme le plus grand écrivain italien, mais comptant aussi parmi les grands classiques européens, il a été fort heureusement abondamment traduit en français. Néanmoins, il manquait peut-être une offre éditoriale qui permette au lecteur d’avoir une synthèse du corpus de l’œuvre, elle-même dispersée en poèmes, pensées, lettres.
C’est ce que proposent les éditions Arfuyen dans leur belle et déjà fournie (19 titres) collection « Ainsi parlait », sous le titre Giacomo Leopardi, Dits et maximes de vie, choisis et traduits de l’italien par Gérard Pfister qui donne une courte mais très éclairante préface (Le chant de l’infini).
Ces 236 fragments recueillis dans l’ordre chronologique de leur date de publication et publiés ici en édition bilingue renvoient aux célèbres Canti, au Zibaldone di pensieri (près de 5000 pages dans l’édition italienne), aux essais et à l’abondante correspondance du reclus de Recanati.

Écrivain, poète, philosophe, Leopardi a laissé une œuvre d’une tonalité unique, fascinante de grâce, d’ironie et de mélancolie. Très abondante et touffue, elle nous concerne tous, car c’est celle d’un penseur et d’un moraliste avant tout épris de lucidité. Elle fut remarquée en son temps par Nietzsche qui voyait en Leopardi « le plus grand styliste de son siècle« . Elle demeure malheureusement très mal connue en France en dépit d’une longue lignée de traducteurs dont Sainte-Beuve fut l’initiateur.
Ce qui frappe à la lecture de cette pensée effervescente et douloureuse est l’incroyable prescience de cet esprit triplement enfermé dans la maladie, presque captif dans la bibliothèque du palais familial et oppressé par une culture au moralisme étroitement bigot. Comme le soulignait Yves Bonnefoy, Leopardi est de loin le plus moderne des écrivains romantiques : alors que les autres romantiques ont une pensée encore très marquée par la théologie, la nature n’est pour Leopardi « rien de plus qu’une matière muette, aveugle« .

D’où un pessimisme teinté de noire désespérance. Vision qui ne pouvait pas échapper à ce funambule de l’abîme qu’était Cioran, lequel écrivait à son ami Mario Andrea Rigoni qu’il se sentait dangereusement proche de Leopardi. Et dans une de ces formules fulgurantes dont il avait le secret, il précisait : « Au fond tout tourne autour de la finitude et de la conscience que l’on en a. Être maudit, c’est cela et rien d’autre. » Cioran par ailleurs s’offusquait qu’on ait voulu entraîner le « moderne » Leopardi sur la voie d’un progressisme infini et nécessaire. Il ne pouvait y avoir selon lui pire contresens. Cioran et Leopardi récusent toute pensée du Progrès et tiennent que le monde n’est régi par aucune loi providentielle : il est l’œuvre du hasard, dominé par un pouvoir inconnu et hostile – et l’homme ne pourra jamais être autre chose qu’un homme, à savoir un animal inexorablement malheureux. Il suffit de lire dans le présent recueil les très nombreuses charges contre le bras armé du progressisme : la raison – ennemie de l’imagination porteuse de poésie (« L’imagination est la source principale du bonheur humain. Plus elle régnera sur l’homme, plus l’homme sera heureux. Nous le voyons chez les enfants« ) et destructrice des illusions qui rendent cette vie supportable (« Le plus solide plaisir de cette vie est le vain plaisir des illusions« ) :
– « La raison est une lumière ; la Nature veut être éclairée par la raison, mais non pas incendiée. »
– « La raison, en se tournant naturellement vers ce qui lui est propre et en enlevant les illusions qui nous lient les uns aux autres, dissout radicalement la société et rend les hommes féroces. »
– « La perfection de la raison consiste dans la connaissance de sa propre insuffisance à nous rendre heureux, voire de sa fondamentale opposition à notre bonheur. »
– « Le plus haut degré de la raison consiste à savoir que tout ce qu’elle nous a enseigné par-delà les limites de la nature, tout cela est inutile et nuisible, et que tout ce qu’elle nous a enseigné de bon, nous le savions déjà par la nature. »

Fréquenter Leopardi, c’est remettre les lois de la perspective dans le tableau de nos existences. C’est reconsidérer la hiérarchie obligée des plans, surtout de voir avec netteté ceux qui rendent la vie plus aimable.
Dans sa présentation, Gérard Pfister souligne avec justesse, l’importance de la musique dans la poésie et l’univers mental de ce rebelle méditatif. Alberto Savinio, ce polygraphe musicologue d’immense talent avait pointé* les lacunes comblées dans les lettres italiennes par Leopardi : « Leopardi (autre lacune qu’il comble) introduit le doute, l’utile, le fécond, le doute précieux dans notre littérature : dans cette littérature dépourvue de doutes, dans cette littérature sûre d’elle-même, dans cette littérature affirmative qui insiste sur l’accord tonique, dans cette littérature en do majeur, dans cette littérature qui ignore la dominante, le warum d’un Schumann. »
Lisant ces « fusées » dont les éclairs sont souvent, à l’instar des écrits de Nietzsche, d’intempestifs regards sur nos contemporaines incapacités ou apories, j’ai retenu ces trois extraits qui sont autant de vexations sur l’actualité politique et sociale française (et européenne) :
– « Alors qu’extérieurement les nations sont en train de devenir une seule et même personne et qu’on ne distingue plus un homme d’un autre, chacun en son for intérieur est devenu une nation, c’est-à-dire que les hommes n’ont plus d’intérêt commun avec qui que ce soit, qu’ils ne forment plus de corps, qu’ils n’ont plus de patrie, et que l’égoïsme les enferme dans le seul cercle de leurs propres intérêts, sans amour ni souci des autres, sans aucun lien ni aucune relation intérieure avec le reste des hommes. »
– « Lorsque le monde entier fut citoyen romain, Rome n’eut plus de citoyens ; et quand citoyen romain fut la même chose que citoyen du monde, on n’aima plus Rome ni le monde : l’amour de la patrie romaine devenue cosmopolite devint indifférent et inopérant et cessa d’exister. »
– « Il est bien connu que les règles naissent quand il n’y a plus personne pour agir. »

Certes, nous pouvons, selon notre complexion et sensibilité, nous sentir dangereusement proches de l’âme blessée de Leopardi, mais du fond du lamento qui gronde au fond de son être surgit la sagesse roborative de celui qui a goûté au breuvage amer de l’absurdité de la vie. Il y a de la dignité et une joie sourde (aussi) à vaincre les plus séduisantes et vitales de nos illusions.

* Dans L’Encyclopédie interminable, éditions Bourgois, 1999.

Ainsi parlait Giacomo Leopardi : Dits et maximes de vie, choisis et traduits de l’italien par Gérard Pfister, Éditions Arfuyen. LRSP (livre reçu en service de presse)

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C’est par le hasard d’une conversation avec la libraire de chez Tschann à l’occasion des événements organisés dans le cadre du Printemps de la Traduction que j’ai eu connaissance de la parution récente de L’Infini de Leopardi aux éditions La Pionnière. Livre très surprenant de fond et de forme (70 pages sous couverture rempliée au format 13 x 27 cm avec dépliant permettant de lire l’original en regard des traductions) sous l’autorité de Gérard Macé (préface) et Pascale Roux (éditeur). L’ Infini, est sans doute l’un des plus connus des poèmes de Leopardi – le propos fort original (et instructif) est ici de le décliner au fil chronologique de toutes ses traductions françaises : soit 40 versions sous forme de prose, décamètres, alexandrins, vers pairs, impairs, libres… On comprend tout l’intérêt du projet pour l’épineuse question des traductions et de leurs variations autour d’un objectif, supposé idéal, de « traduire en serrant de plus en plus près l’original, sans étouffer la poésie pour autant » comme dit Gérard Macé. Réunir ainsi toutes ces traductions de Sainte-Beuve en 1844 à Di Meo en 2018 en passant par Jaccottet, Char, Orcel, Macé, Bonnefoy… est un défi, un jeu aussi, pour le plaisir, avant tout, de « donner une idée de ce qu’est la traduction : une tâche infinie… »
Mais il y a une lecture alternative encore plus ludique proposée par Gérard Macé lui-même grand « traducteur-traduit » : « On peut lire l’ensemble autrement. Comme une seule traduction, remise sans fin sur le métier par Bouvard et Pécuchet, ou deux idiots qui leur ressemblent. Comme un devoir un peu vain, accompli dans un obscur bureau par un Bartleby oublié. Ou encore comme un exercice borgesien, folie d’un traducteur à jamais piégé par les labyrinthes et les miroirs. Où le lecteur à son tour se laisserait enfermer, pour prolonger l’expérience. Lecteur qui ne manquera pas d’élaborer sa propre version, pour son plaisir. »

L’Infini de Giacomo Leopardi, préface de Gérard Macé, édition de Pascale Roux, éditions La Pionnière, 2018. LRSP (livre reçu en service de presse)

Illustrations : Portrait de G. Leopardi par A. Ferrazzi, Recanati, Maison Leopardi / Éditions Arfuyen / éditions La Pionnière.

Prochain billet le 12 mai.

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Patrick Corneau