Patrick Corneau

Patrick aime assezCe livre ne s’avance pas. Il traîne un peu. Il ramasse ce qui demeure. Il ne promet rien. Les os qui rêvent s’écrit à partir de ce qui reste quand on a renoncé aux poses, aux certitudes, aux phrases trop pleines. Dès les premières pages, Patrick Lorenzini donne le ton — ou plutôt s’en défie : « Des aphorismes ? Il en traînait plein par terre, suffisait de se baisser pour s’en mettre ras les poches. »
Mais aussitôt, la mise en garde : « Le seul gros danger était, par inattention ou par malveillance, de ramasser les mots des autres. Ou d’en prélever de trop faciles. »
Tout est là. Les os qui rêvent n’est ni un recueil de maximes, ni un carnet de bons mots, ni une entreprise de séduction littéraire. C’est un livre qui se sait fragile, exposé, et qui fait de cette fragilité sa seule honnêteté. Une phrase en donne la clé, à la fois désinvolte et décisive : « Cette pensée traînait par terre, je l’ai ramassée ; mais ne me demandez pas ce qu’elle veut dire. »
Les fragments s’enchaînent sans hiérarchie apparente, comme des éclats de conscience, des débris d’expérience. Le corps y est omniprésent, surtout le corps vieillissant, regardé sans complaisance mais sans plainte : « Ça y est, me voilà devenu un vieillard à assistance électrique. »« La vieillesse est un supplice à feu de moins en moins doux. » Ou cette image d’une justesse presque cruelle : « Il arrive un âge où les rues sont pleines de gens qu’on ne voit plus passer. »
Pourtant, jamais Lorenzini ne s’installe dans le tragique. Il s’en méfie autant que de la pose poétique. Il tranche net : « La vie n’est qu’une tragédie, mais n’allons pas en faire un drame. » Et plus sèchement encore : « La vie ne fait pas de prisonniers. »
Ce refus du pathos va de pair avec un humour noir, parfois brutal, souvent salutaire. Lorenzini ose des phrases qui grincent, qui dérangent, qui nettoient l’air : « Si l’on pouvait aseptiser les rapports humains, les laver jusqu’à ce qu’aucune salissure ne subsiste, sans doute ne nous resterait-il plus qu’à aller nous pendre. » Ou cette ironie désabusée, presque tendre : « Ainsi, plus le jour manquait d’éclat, plus la nuit riait d’étoiles. »
Mais Les os qui rêvent est aussi un livre de combat discret – contre les postures, contre la poésie devenue institution, contre l’entre-soi satisfait. Lorenzini ne cache ni son amour de la poésie ni sa défiance envers ceux qui la brandissent comme un titre de propriété : « On sent vite la différence entre un aphoriste et un phraseur. »« Je vénère la poésie. Le seul problème, c’est les poètes. »
Et cette phrase, impitoyable et juste : « Rien de plus divertissant que de voir deux poètes se confondre l’un l’autre en mutuelles congratulations. »
Au cœur du livre, une formule revient comme une basse obstinée, donnant son titre et son sens à l’ensemble : « Nous ne sommes que des os qui rêvent les uns des autres. »
Tout est contenu dans cette tension : la nudité matérielle de l’os, et pourtant le rêve – non comme consolation, mais comme persistance minimale. Rien de mystique ici, rien de rédempteur : simplement la reconnaissance que même dépouillés, nous continuons à rêver, malgré nous.
La poésie, chez Lorenzini, n’est pas un refuge mais une exigence : « Écrire les choses telles qu’elles sont, au plus près de nos petites affaires humaines, de nos os et de nos âmes… voilà le seul sens que j’assignerais à ma poésie. »
Et encore : « J’aime quand mes poèmes ne tiennent qu’à un fil. »
Ce fil, le livre ne cesse de le frôler, sans jamais chercher à l’épaissir. Les os qui rêvent accepte l’inachèvement, le raté, le provisoire. Il se clôt sur une phrase qui pourrait valoir pour tout le parcours : « Même de sa propre personne, il faut s’habituer à n’être que l’hôte de quelques soirs. »
Livre sans pose, sans illusion, sans promesse de salut, Les os qui rêvent est un compagnon discret : un livre qui ne cherche pas à briller, mais à tenir – à hauteur d’os, à hauteur d’homme, et pourtant encore capable de rêver.

Patrick aime beaucoup !Après les os, les bêtes.
Même époque. Même malaise. Autre focale.
Là où Les os qui rêvent avançait à pas feutrés parmi les restes, Bruno Lafourcade regarde le même monde debout, en pleine lumière, et en dresse le bestiaire. Les Hyaines ne s’écrit pas contre son temps ; il l’observe à hauteur d’homme, avec cet œil ancien du moraliste qui sait que le ridicule est souvent la forme socialement acceptable du tragique. La matière, il faut le dire, vient d’elle-même : nos contemporains ont cette manie très sûre de « courir au-devant de leur caricature ».
Le titre dit presque tout. La hyaine – mot-valise mêlant haine et hyène – désigne ces figures hybrides qui peuplent désormais notre paysage mental : vertus proclamées et ressentiments larvés, idéologie et narcissisme, langage standardisé et vide existentiel. Le livre compose un bestiaire satirique où défilent l’anglobé, l’égautiste, la sexperte, les cultueuses, l’intermiteuse, le saltimbank. Des silhouettes aussitôt reconnaissables, croisées dans l’entreprise, les médias, la culture institutionnelle, les réseaux sociaux – et parfois, plus sournoisement, dans le miroir.
Ce qui frappe, c’est la justesse. Lafourcade ne force rien. Il observe, dissèque, nomme. Sa langue est précise, rythmée, souvent jubilatoire. Les néologismes ne sont pas des clins d’œil : ils condensent des pathologies sociales, donnent forme à des attitudes devenues si banales qu’elles ne se voient plus. Le jargon managérial, militant ou thérapeutique apparaît comme un symptôme central : une langue conçue non pour dire le réel, mais pour s’en exonérer.
Pourtant, Les Hyaines n’est pas un simple règlement de comptes (même si quelques un.e.s en prennent pour leur grade, un certain arroseur de “Bôté” et deux ou trois écrivailleuses hargneuses foireuses). Sous la férocité affleure une pitié paradoxale, parfois même une mélancolie sourde. Ces personnages sont moins condamnés que saisis dans leur glissement. Ils parlent trop. S’indignent mécaniquement. S’auto-racontent jusqu’à saturation. Et finissent par disparaître derrière leurs slogans, leurs filtres, leurs badges. Lafourcade ne les méprise pas tant qu’il ne les regrette – comme on regrette une époque où la bêtise n’avait pas encore appris à se maquiller en vertu.
Le livre s’inscrit ainsi dans une tradition aujourd’hui raréfiée : celle de la chronique morale. Héritière de La Bruyère, de Bloy, de Muray – mais sans posture de surplomb, sans misanthropie décorative. Le rire qu’il provoque n’est jamais celui de la supériorité. C’est un rire de reconnaissance. Inconfortable. Qui finit par se retourner contre le lecteur. Certains portraits frappent avec une précision chirurgicale ; d’autres paraissent plus systématiques donc moins percutants (“Cellulite finale”). Peu importe. Les Hyaines n’est pas un livre de solutions. C’est un livre de diagnostic. Et les diagnostics ne sont jamais aimables.
Ce diagnostic atteint son point de netteté maximale dans le chapitre intitulé “La Bovarhyène”. Lafourcade y met en scène Emma Bovary version 2.0. Elle ne lit plus pour s’absenter du monde, mais pour donner son avis – « comme l’hyper-démocratie et son bac pro styliste ongulaire lui en donnent le devoir ». Après Marmiton, Vinted et TripAdvisor « autant de possibilités d’exprimer, avec plus ou moins de venin et de fautes d’orthographe, son ressenti » – elle s’attaque à Babelio, puis à Amazon. Ayant lu Madame Bovary (moins pour le lire que pour en parler), elle livre enfin sa critique : « 2,0 sur 5 étoile(s). C’est plutôt genre young adult mais en plus chiant… » La suite déroule son sabir appliqué : Berthe jugée chokante, l’ennui redoublé « genre quand tu t’emmerdes encore plus », les amants réduits à des chacals, la mort finale à peine tolérée sans spoiler, précise la critique. Une semaine plus tard, note Lafourcade, Emma constata avec plaisir que « trois personne(s) avaient trouvé cela utile ». Ici, tout se cristallise, tout est dit. La culture ravalée à l’expérience utilisateur. Le jugement confondu avec le commentaire. La littérature dissoute dans la notation.
On referme Les Hyaines avec un sentiment mêlé : la jubilation d’une langue libre, et une gêne persistante. Car ce livre ne se contente pas de moquer des types sociaux identifiables. Il documente un monde où l’indignation est devenue une posture professionnelle, où la vertu sert de carrière, où la bêtise a appris à parler le langage du Bien. Les hyaines ne sont plus à la marge. Elles tiennent le micro. Modèrent les débats. Distribuent les bons points (cépamafotamoa cité un culte).
Après les os qui rêvent, les bêtes qui ricanent. Même chronique. Même époque. Et, au fond, la même question – laissée sans réponse : comment en sommes-nous arrivés là ?

Patrick aime assezTandis que Marcel Proust s’épuisait à retarder la clôture de son œuvre, à corriger des épreuves, à négocier des délais pour sauver une phrase, l’Emma Bovary 2.0 de Bruno Lafourcade note sur Amazon pour le plaisir d’avoir un avis et de le donner. Entre l’atelier du texte et la plateforme de notation, la littérature a connu une transformation profonde.  L’écriture, autrefois marquée par une exigence anxieuse, a cédé la place à la souveraineté du ressenti (« Je sens donc je suis »).  Là réside, peut-être, l’essence même de la décadence.
Il est tentant de croire que les chefs-d’œuvre naissent dans le silence ouaté des chambres tapissées de liège, à l’écart des chiffres, des contrats et des délais. Les deux volumes parus à l’automne 2025 nous détrompent avec une élégance cruelle. La Correspondance (Grasset) et les Lettres retrouvées 1912-1922 (Gallimard), toutes les deux établies, présentées et annotées par Pascal Fouché, forment un diptyque précieux : non pas la légende de Proust, mais sa vie d’auteur au travail, inquiet, minutieux, parfois harcelant – bref, absolument vivant.  
Ce qui frappe d’emblée, c’est que Marcel Proust n’écrit pas seulement des phrases interminables ; il écrit aussi des lettres pressées, des billets précis, des demandes insistantes. Chez Bernard Grasset, c’est la naissance matérielle de l’œuvre qui se joue : caractères trop serrés, épreuves multipliées, ajouts tardifs, coûts qui flambent. Le génie avance à coups de paperolles et de factures, et la Recherche, loin d’être une cathédrale tombée du ciel, apparaît comme une construction fragile, sans cesse reprise, consolidée, menacée d’effondrement par excès même de perfection. On y découvre un Proust comptable de son propre souffle, prêt à payer pour continuer à corriger – comme si écrire, pour lui, consistait moins à produire qu’à retarder la clôture.  
Avec Gaston Gallimard, le climat change. Le livre existe déjà, il faut désormais qu’il se poursuive, qu’il s’enchaîne, qu’il demeure lisible dans le temps. Les lettres retrouvées dessinent une autre angoisse : non plus faire advenir le texte, mais empêcher qu’il ne se disperse dans l’oubli entre deux volumes. Gallimard promet, rassure, cajole ; Proust calcule, relance, surveille le rythme. Le grand œuvre ne tient pas seulement à la mémoire involontaire : il dépend aussi d’un calendrier éditorial suffisamment serré pour que le lecteur ne décroche pas. La postérité, ici, se joue à quelques mois près.  
L’intérêt majeur de ces deux volumes lus ensemble est de dissiper une illusion tenace : l’édition ne serait qu’un mal nécessaire, une basse intendance étrangère à la littérature. Or tout, ici, montre le contraire. Les lettres sont un atelier parallèle, un laboratoire discret où la forme finale se décide autant que dans les cahiers. L’œuvre ne se contente pas d’être écrite : elle est négociée, temporisée, rendue possible. Le génie n’y perd rien ; il y gagne même une épaisseur humaine, parfois comique, souvent touchante. On ressort de cette lecture un peu désabusé, mais reconnaissant. Désabusé, parce que même Proust n’échappe ni aux contraintes matérielles ni à l’angoisse d’être lu. Reconnaissant, parce que ces contraintes mêmes ont contribué à façonner l’une des plus grandes architectures romanesques du XXe siècle.  
Il faut enfin souligner le rôle singulier joué par Pascal Fouché dans cette double publication. Car ces volumes ne sont pas de simples rééditions opportunes, mais le fruit d’un travail patient de redécouverte : dépouillement d’archives, recoupements de fonds dispersés (notamment ceux de Bernard de Fallois) et mise au jour de documents longtemps restés à la périphérie du canon proustien. Ce que Fouché apporte ici n’est pas seulement de l’inédit, mais une méthode : il traite la correspondance comme une source historique centrale pour comprendre la genèse et la survie de l’œuvre. Son geste est d’une discrétion érudite – annotations sobres, refus de la surinterprétation – mais il déplace profondément le regard.  
Grâce à lui, la relation de Proust à ses éditeurs cesse d’être un épisode secondaire pour devenir un récit documenté où l’on voit se nouer les conditions concrètes de l’entrée de l’écrivain dans l’histoire. Il y a chez Fouché cette vertu rare de restituer les tensions sans les dramatiser. Son travail rappelle que la littérature n’existe pas hors de ses médiations humaines, économiques et techniques – c’est presque une approche médiologique. En révélant par petites touches ce qui était là sans être vu, Pascal Fouché fait pour l’histoire éditoriale ce que Proust faisait pour la mémoire. Et la chute s’impose : si Proust nous a appris que le temps perdu peut être retrouvé, Pascal Fouché nous rappelle qu’il arrive aussi qu’il soit simplement oublié au fond d’une archive. L’immortalité, décidément, commence souvent par une relance bien formulée ou une chemise grise enfin ouverte et inventoriée.

Ainsi se referme la boucle.
Des os ramassés par Lorenzini aux hyènes nommées par Lafourcade, jusqu’aux paperolles obstinées de Proust, c’est toujours la même affaire qui se joue : ce que nous faisons de la langue, et ce que la langue fait de nous. Il fut un temps où l’on doutait avant d’écrire, où l’on tremblait avant de publier, où l’on corrigeait jusqu’à l’épuisement pour mériter une phrase. Il est venu un âge où l’on note, où l’on commente, où l’on “ressent” sans plus savoir ce qui mérite encore d’être tenu. Entre ces deux régimes, quelque chose s’est défait – non pas la littérature, mais l’effort qui la rendait nécessaire. Reste alors au lecteur, s’il veut bien s’y risquer, ce modeste geste de résistance : ralentir, lire, et tenter de distinguer, sous le vacarme des avis et le rire des hyènes, ce qui continue malgré tout à tenir debout, à hauteur de langue et donc d’homme.

Les os qui rêvent de Patrick Lorenzini, éditions Le Cactus Inébranlable, coll. Les p’tits cactus #123, 2025 (12€).
Les Hyaines de Bruno Lafourcade, éditions La mouette de Minerve, 2025 (15€).
Correspondance avec Bernard Grasset de Marcel Proust précédée de “Proust chez Grasset une aventure éditoriale”, édition établie, présentée et annotée par Pascal Fouché, éditions Grasset, 2025 (25€).
Lettres retrouvées 1912-1922 de Marcel Proust – Gaston Gallimard, édition établie, présentée et annotée par Pascal Fouché, Coll. Blanche, éditions Gallimard, 2025 (21€). LRSP (livres reçus en service de presse).

Illustrations : (en médaillon) photographie ©️ Lelorgnonmélancolique. Dans le billet : éditions Cactus inébranlableéditions La mouette de Minerveéditions Grassetéditions Gallimard.

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