C ce soir, C dans l’air, C politique, 28 minutes Arte, L’esprit public France Culture, bla-bla… bla-bla-bla… La litanie est connue. Les formats changent à peine, les voix tournent, le commentaire s’épaissit.
Il règne aujourd’hui, dans le commentaire géopolitique et médiatique, une étrange agitation immobile. Les analyses se succèdent, les experts se relayent (Sciences po, CNRS, pundits des think tanks adossés à des fondations), les plateaux bruissent de concepts familiers – et pourtant le réel demeure obstinément opaque. Non par excès de complexité, mais par inadéquation radicale entre ce qui advient et les cadres censés l’expliquer. Le sentiment que “quelque chose échappe” n’est ni une fatigue passagère ni un défaut d’information : il signale une crise plus profonde, celle des conditions mêmes de l’intelligibilité du monde.
Les grilles dominantes – juridiques, géopolitiques, économiques – reposent sur des présupposés devenus fragiles : stabilité des normes, continuité des stratégies, rationalité calculable des acteurs. Or ce socle s’est fissuré. Le droit international n’est plus un horizon contraignant mais une variable contournable, dispensable. L’économie n’est plus un espace de régulation mais un instrument de coercition. La force militaire n’est plus un ultime recours ; elle est redevenue un langage, un levier d’action pour la realpolitik.
Ce basculement ne relève ni de l’accident ni d’un simple retour en arrière. Il marque l’entrée dans un monde où l’imprévisibilité n’est plus une anomalie mais une ressource politique, où l’erratisme devient méthode, où l’ambiguïté est cultivée comme stratégie de pouvoir. La figure de Donald Trump en a fourni une illustration spectaculaire : non comme origine du phénomène, mais comme révélateur. Un pouvoir qui ne cherche plus à être compris, mais à désorienter ; qui ne s’adosse plus à un récit cohérent, mais à la répétition de gestes forts, de ruptures, de coups. Une volonté de puissance désinhibée, portée par une organisation clanique pour laquelle la reconquête territoriale et l’enrichissement cessent d’être disjoints…
Parler ici d’un “retour à la barbarie” serait pourtant insuffisant. Ce à quoi nous assistons relève plutôt d’une barbarisation sophistiquée : technologiquement équipée, économiquement armée, communicationnellement décomplexée, en roue libre via les réseaux sociaux. Une barbarie qui ne détruit pas les institutions par ignorance, mais les vide de leur substance par cynisme ; qui ne nie pas le droit par incapacité, mais le suspend par calcul ; qui ne supprime pas le discours, mais le transforme en instrument de domination.
Face à cela, l’expertise contemporaine révèle sa vulnérabilité et même, pour certains, sa faillite. Non parce qu’elle manquerait de données, mais parce qu’elle est devenue structurellement myope.
Hyper-spécialisée, compartimentée, prisonnière de protocoles souvent académiques, elle confond rigueur et clôture, méthode et rigidité. Elle sait beaucoup sur très peu – et presque rien sur les zones de frottement, là où le politique rencontre l’imaginaire, où l’histoire longue irrigue l’événement, où les affects collectifs infléchissent les décisions.
Ce monde est devenu profondément anti-herméneutique. Il ne se donne plus à interpréter selon des critères rationnels, mais s’impose par des faits bruts, des rapports de force immédiats, des décisions sans justification durable. Or l’expert, formé à expliquer, persiste à vouloir réduire ce qui relève parfois de la volonté nue, de l’impulsion, voire d’une jouissance du désordre. Il continue d’interpréter quand il faudrait d’abord déplacer le regard.
Le commentaire continu, loin de corriger cette impuissance, l’aggrave. Il fonctionne comme un dispositif d’anesthésie collective : parler pour ne pas voir, commenter pour ne pas affronter l’incertitude. Le flux remplace la pensée ; la répétition tient lieu de compréhension. À force de vouloir tout expliquer, on neutralise ce qui devrait inquiéter.
L’impasse n’est donc pas seulement herméneutique ; elle est épistémologique. Elle tient à une croyance implicite : celle selon laquelle le réel serait toujours accessible depuis un point de vue stable, central, légitime. Or ce point de vue n’existe plus – s’il a jamais existé. Le monde contemporain exige non une surenchère d’expertise, mais une mobilité du regard.
Peut-être faut-il alors assumer une autre posture intellectuelle : renoncer à la souveraineté d’une grille unique, accepter la pluralité des angles, la discontinuité des approches, la coexistence de logiques hétérogènes. Non par relativisme, mais par lucidité. Ce que l’on pourrait appeler une pensée du déplacement, du pas de côté : une capacité à circuler entre les registres – politique, historique, religieux, psychologique, symbolique – sans chercher à les rabattre sur une clé explicative unique.
Cette pensée composite, éclectique, parfois inconfortable, relève d’une forme de “fuzzy logic” intellectuelle. Non pas l’indécision molle ou brouillonne, mais l’acceptation d’un monde où les causes ne sont pas toujours hiérarchisables, où les effets ne sont pas proportionnels, où la cohérence n’est plus donnée d’avance. Une pensée qui préfère la justesse provisoire à la certitude définitive, le déplacement du point de vue à la domination conceptuelle (Jean Baudrillard, fin dialecticien et contempteur visionnaire, mais aussi René Girard* penseur du désir mimétique et de la violence qui nous habite ont tracé quelques pistes).
Dans cette perspective, l’“anti-expertise” n’est pas le refus du savoir (ou son déni comme on le voit sur les réseaux complotistes), mais le refus de sa clôture. Elle suppose une culture large, une mémoire historique, une attention aux marges, une écoute des dissonances. Elle exige moins d’autorité et davantage de disponibilité intellectuelle, d’ouverture mentale.
Pour les analystes, l’enjeu n’est donc plus d’affiner indéfiniment les modèles, mais de cultiver cette capacité à changer de focale. Pour les commentateurs, il s’agit d’apprendre à se taire, à différer, à renoncer au commentaire réflexe (effet de la pression médiatique et réseautique). Pour le public, enfin, de rompre avec l’illusion explicative permanente et de développer une véritable éthique de la réception : ne pas tout comprendre, mais ne pas tout avaler.
Nous traversons sans doute moins une crise géopolitique qu’une crise de l’intelligibilité du monde. La pensée vacille. Le danger n’est pas seulement la brutalité des faits, mais l’appauvrissement de la pensée lorsqu’elle se fige dans des postures d’expertise devenues incapables de voir autrement. A contrario, la littérature est l’espace imaginatif où le roman peut, avec bien plus d’acuité, d’intelligence sensible, cartographier un monde en reconfiguration permanente, où les anciennes grilles de lecture ne suffisent plus – c’est le cas de Bad Hombre, le livre audacieux de Pola Oloixarac (à paraître aux éditions Le Cherche Midi) dont je parlerai bientôt.
La tâche, aujourd’hui, n’est plus de maîtriser le monde par le concept, mais d’apprendre à le regarder en mouvement**, depuis des points de vue multiples, instables, parfois contradictoires – sans renoncer à l’exigence, mais en acceptant l’inconfort, l’intranquillité et la surprise de l’inouï.
C’est à ce prix, sans doute, que la pensée peut encore résister à la barbarisation du réel.
Le monde ne se laisse plus penser à l’arrêt.
Il oblige à une pensée qui marche,
qui trébuche parfois,
mais qui refuse les certitudes immobiles.
* Anthropologue, historien et philosophe dont l’œuvre mérite d’être rappelée, même si elle demeure sujette à discussion, et que de récentes récupérations par l’ultradroite américaine la desservent.
** Arnaud Villani, déjà présenté ici, a largement exploré l’instabilité et le changement comme postulations occultées par la pensée occidentale dans Vers une pensée-mouvement – Voyage entre les choses et les mots, éditions Encre marine (2023).
Illustrations : (en médaillon) photographie origine internet : le “Tonight show” de Jimmy Fallon sur la chaîne NBC.
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