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Les Classiques contre l’Empire des réseaux sociaux (VI)

Patrick Corneau

Guy Debord – Le Spectacle et le Flux
Dialogue imaginaire avec Mark Zuckerberg
(Avant-dernier épisode de la série : “Les Classiques contre l’Empire des Réseaux”)

Après Pascal et Bossuet, Rousseau et Voltaire, Saint-Exupéry, Camus, Simone Weil et Barthes, voici le plus implacable des moralistes modernes : Guy Debord. Le fondateur de « l’Internationale situationniste » revient ici pour confronter le vieux Spectacle dont il avait dénoncé la domination à sa version algorithmique : le Flux. L’un exhibait les marchandises ; l’autre diffuse les existences. Dans ce dialogue fictif, Debord affronte Mark Zuckerberg, inventeur d’un empire où tout se montre, rien ne se vit. Entre la froideur de l’ingénieur et la colère du stratège désabusé, s’esquisse la radiographie d’un monde entièrement colonisé par l’image de lui-même.

Zuckerberg : Monsieur Debord, vos analyses étaient brillantes pour le XXᵉ siècle. Mais aujourd’hui, grâce aux réseaux, chacun peut créer, partager, se relier. Nous avons démocratisé la parole.

Debord : Non. Vous l’avez rendue superflue. Le Spectacle d’hier montrait les images du pouvoir ; le vôtre fait de chaque individu son propre propagandiste. Vous avez transformé le spectateur en acteur : c’est votre génie et votre crime.

Zuckerberg : Je n’impose rien. Je fournis des outils. L’humanité choisit de s’exprimer.

Debord : Les outils, monsieur, sont déjà des idéologies. Votre neutralité est celle de l’eau qui noie. Vous ne vendez pas du lien : vous administrez l’attention. Vous n’unissez pas les hommes : vous les additionnez.

Zuckerberg : Mais les gens y trouvent du bonheur, des retrouvailles, des causes communes !

Debord : Illusion de participation. Le Spectacle avait besoin de spectateurs ; vous avez besoin de données. Le premier asservissait les corps, le second cartographie les désirs. Vous appelez cela communauté ; j’y vois une police du consensus.

Zuckerberg : Je ne contrôle rien. Le réseau est libre.

Debord : Libre ? Vous confondez la circulation avec la liberté, comme vos utilisateurs confondent l’exposition avec l’existence. Dans votre monde, tout devient message, donc marchandise. Même la révolte s’y like.

Zuckerberg : Vous êtes pessimiste. Le progrès ne peut être arrêté.

Debord : Je ne veux pas l’arrêter : je veux qu’il pense. Mais penser suppose le temps, et le temps suppose la séparation. Vous avez supprimé la distance, donc l’intelligence. L’homme moderne ne contemple plus : il scrolle.

Zuckerberg : Et pourtant, malgré vos prophéties, tout continue. Les gens s’amusent.

Debord : Oui. Comme dans les cirques de Rome. Le rire est l’ultime camouflage de la servitude. Votre empire est pacifique parce qu’il est total.

Zuckerberg : Alors que proposez-vous ? Revenir à la plume et au silence ?

Debord : Je propose de redevenir réel. De laisser les images s’effondrer pour retrouver la présence. Ce que vous appelez “partage” n’est qu’une dissimulation de la solitude. Il faut cesser d’être connectés pour être vivants.

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Debord aurait reconnu dans les réseaux sociaux le triomphe achevé de ce qu’il nommait le Spectacle intégré. Tout y est fusionné : la marchandise, la surveillance, le narcissisme et la bonne conscience. Ce qu’il voyait comme une domination médiatique s’est mué en autodomination algorithmique.
Face à Zuckerberg, Debord garde la même ironie glacée : l’ennemi n’est plus le capitalisme spectaculaire, mais la joie docile qu’il procure. Nous vivons dans un monde où chacun entretient lui-même son illusion.
Et pourtant, au détour d’une phrase, son avertissement résonne : « Ce qui était vécu directement s’est éloigné dans la représentation. » Il suffirait de fermer l’écran pour voir que le monde n’a pas disparu.

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Note du Lorgnon mélancolique

Ainsi ils viennent tour à tour, comme des messagers d’un autre temps.
Pascal et Bossuet, depuis leurs chaires de pénitence, nous ont parlé du néant travesti en divertissement. Rousseau, éploré, a reconnu dans la scène numérique le miroir de toutes les vanités. Voltaire, goguenard, a ri de cette foire où les sottises s’échangent à la vitesse de la lumière. Saint-Exupéry, du haut de ses étoiles, a plaidé pour une fraternité incarnée. Camus, l’homme du soleil, a rappelé la mesure dans l’absurde du flux. Simone Weil, grave et claire, y a discerné la perte de l’attention — c’est-à-dire de l’âme. Barthes, tendre et subtil, a décrit la saturation du signe, la fatigue du sens. Et Debord, prophète désenchanté, a diagnostiqué la fusion achevée du Spectacle et de la servitude consentie.
Tous, d’époques différentes, disent la même chose : que l’homme, lorsqu’il se confie à la machine du paraître, perd non seulement le silence, mais la réalité de sa présence.
Le monde numérique n’a pas inventé la vanité ; il l’a simplement rendue instantanée.
Le bavardage, jadis vice mondain, est devenu infrastructure planétaire.
Et pourtant, dans la rumeur générale, persiste cette vieille leçon des Classiques : il faut résister non par le refus, mais par la qualité du regard.
Car il ne s’agit pas de fuir les réseaux, mais de ne pas leur ressembler. De s’y promener comme dans un marché de fumée, sans y vendre son âme.
De rendre au langage sa lenteur, à la pensée son épaisseur, au silence son droit d’exister.
De rappeler qu’une conscience libre ne se mesure pas au nombre de ses “followers”, mais à la densité de son attention.
Mission quasi impossible !
Car Le Lorgnon mélancolique sait la contradiction qui le traverse : il publie sur les réseaux la critique des réseaux. Il parle depuis le lieu même qu’il met en cause. Mais cette tension est peut-être le signe même de notre tragédie moderne : vouloir sauver la parole au cœur de ce qui la dissout, rallumer la flamme dans la chambre des miroirs.
Écrire ici, c’est se battre avec la matière du piège ; c’est prouver, par l’usage réfléchi de l’outil, qu’une lucidité demeure possible.
Relire les morts pour mieux respirer parmi les vivants. Opposer à la vitesse la justesse, à la connexion la présence, à l’exhibition la pudeur, à la prolifération la clarté.
On dira que tout cela est dérisoire. Peut-être.

(à suivre)

Illustrations : (en médaillon) Guy Debord.

Lire ce qui n’a jamais été écrit.

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Patrick Corneau