Et si Pascal, Bossuet, Rousseau, Voltaire, Simone Weil, Saint-Exupéry, Camus ou Barthes revenaient parmi nous ? Que diraient-ils de ce monde où tout s’exhibe, s’indigne et s’oublie à la vitesse d’un clic ?
Dans cette nouvelle série, Le Lorgnon mélancolique convoque les grandes voix du passé pour interroger la comédie numérique : la morale, la foi, la raison, la lucidité et la grâce s’y affrontent – ou s’y répondent.
Une manière de rappeler que, face au vacarme des réseaux, la vraie parole demeure rare, lente, exigeante – et peut-être, déjà, clandestine.
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Faisons fonctionner la machine à remonter le temps et imaginons que les plus grands esprits du XVIIe siècle aient eu accès… à votre fil d’actualité. Que diraient le philosophe de l’Ennui et l’aigle de la chaire (et contempteur de la chair) face à l’agitation perpétuelle, aux selfies et à la tyrannie des “likes” ?
Relevant le défi de faire parler les morts, nous dévoilons aujourd’hui deux pastiches littéraires inédits où Blaise Pascal et Jacques-Bénigne Bossuet condamnent, au nom de la morale chrétienne et de la raison classique, l’enfer moderne des réseaux sociaux.
« … tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre. »
Cette simple ligne, écrite il y a près de quatre siècles par Blaise Pascal, n’a jamais été aussi terrifiante de justesse.
Le philosophe des Pensées, ce génie qui a sondé les abîmes de la condition humaine, a identifié notre plus grande faiblesse : l’Ennui, cette angoisse métaphysique qui nous pousse sans cesse vers le Divertissement.
Aujourd’hui, ce Divertissement ne s’appelle plus la chasse ou le bal de Cour. Il se nomme fil d’actualité, notification, et scroll infini.
Pensée CDXXII : “De la Vanité des Réseaux, du Tumulte du Monde, et du Commerce Vain des Esprits”
L’homme, de par sa chute, est un Être d’Ennui. Or, de cet Ennui naît le Divertissement, lequel n’est point remède, mais un poison lent qui nous détourne de notre véritable état. L’homme ne demeure point en repos dans sa chambre. Il lui faut sans cesse le bruit du monde, et, ne pouvant supporter le silence qui le ramènerait à lui-même et à Dieu, il a inventé de nouveaux divertissements plus redoutables encore que les anciens.
Voici qu’il a créé des lieux sans lieu, des assemblées sans corps, où chacun vient étaler son âme comme une marchandise sur la place publique. On appelle cela réseaux, comme si l’on prenait les hommes au filet ainsi que des poissons. Et de fait, ils s’y prennent eux-mêmes, volontairement, avec une fureur qui tient de la possession.
Quel spectacle infernal ! L’orgueil s’y déchaîne sans frein : chacun y publie sa face, ses pensées, les moindres mouvements de sa vie, dans l’espérance misérable d’être admiré. L’homme a forgé des miroirs sans fin où chacun se mire et se juge, non plus sous le regard de Dieu, mais sous celui d’une foule avide et fantomatique. L’homme y mesure sa valeur au nombre de ses adulateurs, comme s’il pouvait compter les étoiles du firmament.
Ces réseaux ne sont que des déserts peuplés d’ombres assoiffées de louanges. On y cherche la gloire, et l’on n’y trouve que l’ennui ; on y mendie l’affection, et l’on n’y récolte que l’oubli. C’est un échange de fumées, où la Personne véritable s’éteint sous le fard d’une figure d’emprunt, brillante et creuse comme un miroir de Venise.
Le plus grand châtiment de ces lieux n’est pas la haine qu’on y répand, mais l’indifférence qu’on y respire. Car celui qui s’y montre sans cesse finit par ne plus exister hors du regard des autres ; il devient fantôme parmi les fantômes. L’homme a voulu parler à tous, et ne parle plus à personne. On y croit converser quand on ne fait que crier dans le désert.
Le pire de ces maux, c’est que l’homme y perd jusqu’à la conscience de son malheur. Il croit se divertir quand il se damne. Cette quête du M’aimeriez-vous ? incessant est l’ultime Divertissement que Satan ait inventé pour détourner l’âme de l’Infini et du Repos en Dieu. L’homme y prend l’indignation pour la justice, la célérité pour la sagesse, et la clameur pour la vérité.
L’enfer, dis-je, n’est point un brasier qui consume, mais un néant qui glace l’âme. Et l’enfer moderne n’est point souterrain : il est lumineux, bavard et sans repos.
Fuir ! Il faudrait fuir ces lieux de perdition comme on fuit la peste. Car on y perd trois choses sans lesquelles il n’est point de salut : le silence où Dieu parle, la solitude où l’âme se connaît, et la charité vraie qui ne cherche point à être vue.
Notre-Seigneur n’a point enseigné : « Aimez-vous les uns les autres à travers des écrans », ni : « Votre royaume est dans les nuages de ces machines. » Il nous a montré la voie de la présence vraie, du silence qui écoute, de la main qui secourt, du pain rompu en partage. Or, que partage-t-on en ces illusions numériques ? Des ombres de soi, des mots sans substance, des colères sans lendemains.
Heureux celui qui, las de tant de vacarme, se retire dans sa chambre et ferme l’écran comme on ferme la porte du monde. Que l’homme se taise, qu’il éteigne ces lumières fallacieuses, et qu’il se tourne vers l’unique clarté qui ne s’éteint point.
Car le royaume de Dieu n’est point dans le tumulte et la fureur des algorithmes, mais dans le cœur humble qui se recueille, prie, et aime en vérité.
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Après le “roseau pensant”, voici donc “l’Aigle de Meaux”.
Fermons les pages de l’introspection et ouvrons la chaire pour le grand réquisitoire. Le temps n’est plus à la méditation du malheur, mais à la condamnation retentissante de l’idolâtrie. Écoutez le tonnerre du XVIIe siècle s’abattre sur les idoles de notre temps… Imaginez Bossuet, drapé dans sa chasuble, pointant du doigt vos écrans où les âmes courent adorer le nouveau “veau d’or”.
“Sermon sur la Vanité des Réseaux Mondains et l’Aveuglement des Âmes Chrétiennes”
(Prononcé, par permission, devant la Cour en la Chapelle du Louvre lors du Carême de l’année 1662)
« Que sert à l’homme de gagner l’univers entier, s’il vient à perdre son âme ? » (Matt. XVI, 26)
Messieurs,
Jamais cette parole du Sauveur ne fut plus nécessaire à méditer qu’en ces temps où une nouvelle idolâtrie s’est emparée des esprits. Je veux parler, Messieurs, de ces réseaux, de ces assemblées virtuelles où les âmes chrétiennes vont se perdre avec autant d’empressement que les Israélites infidèles couraient autrefois adorer le veau d’or dans le désert. Ô siècle déplorable ! Nos pères avaient leurs vanités, il est vrai, mais du moins ces vanités avaient un corps, une limite, une fin. Mais vous, vous avez inventé des vanités sans bornes, des divertissements infinis, un théâtre où le spectacle ne s’achève jamais !
La Nature Démentielle de ces Nouveaux Lieux
Qu’est-ce donc que ces réseaux, sinon des pièges tendus par l’esprit du mal pour perdre les âmes rachetées par le sang du Christ ? Le démon, qui jadis séduisit Ève par un seul fruit, séduit aujourd’hui toute la terre par une infinité d’images. Il s’insinue sous le masque éclatant de la lumière. Ce que le monde nomme réseaux n’est autre chose qu’un vaste filet jeté sur les nations, où l’on y reconnaît les trois marques de l’enfer :
– L’Ubiquité Trompeuse : Ces réseaux vous suivent partout, dans votre maison, dans votre lit, jusque dans vos moments de prière ! Plus d’asile, plus de retraite, plus de silence sacré ! Le démon a trouvé le moyen d’être présent à chaque instant de votre vie.
– L’Éternité Fallacieuse : Tout y demeure inscrit pour toujours ! Vos paroles imprudentes, vos images vaines, vos pensées coupables, tout s’y grave comme dans le livre de Dieu, mais sans la miséricorde de Dieu ! C’est une parodie sacrilège du Jugement dernier.
– La Multitude des Damnés : Regardez combien ils sont, ces milliards d’âmes qui s’y précipitent ! « Large est la porte et spacieux le chemin qui mène à la perdition, et nombreux sont ceux qui s’y engagent » (Matt. VII, 13). Jamais prophétie ne fut plus littéralement accomplie !
Le Tumulte des Vices et la Perte de la Majesté Personnelle
Descendons, Messieurs, dans le détail de ces abominations. Qu’est-ce que cette nouvelle arène des “Réseaux”? C’est le triomphe de l’Imagination sur la Raison, de la Hâte sur la Méditation.
L’Orgueil y règne en tyran absolu ! Chacun s’y fait sa propre idole et demande au monde entier de l’adorer. Vous mendiez la gloire pour un repas bien photographié, pour un voyage, pour l’image de votre propre visage ! Quel abaissement ! Les païens adoraient le soleil et les étoiles, au moins étaient-ce de grandes choses ; mais vous, vous adorez votre misérable moi !
La Colère s’y déchaîne avec une violence inouïe ! On calomnie, on déchire, on détruit des réputations en un instant. Que dire de ces foules enragées qui se jettent sur une victime comme des chiens sur un os?
L’Envie y trouve son aliment quotidien ! Car on n’y voit jamais que le bonheur des autres, leurs succès, leurs joies apparentes. Et l’on rentre chez soi le cœur rongé, comparant sans cesse sa vie réelle à ces vies factices, ces décors menteurs !
L’homme, mes frères, a voulu être partout présent, et il s’est absenté de lui-même. Il a voulu tout savoir, et il ne connaît plus la vérité. Par cet empressement à se montrer, l’âme perd sa Majesté, elle se fait esclave de l’œil d’autrui.
Le Bruit Inutile et la Perte de l’Éternité
Mais voici le plus terrible, Messieurs : c’est que le temps que vous perdez à ces vanités, c’est votre éternité que vous jouez !
Faites le compte effrayant : en une année, ce sont des semaines entières arrachées à votre salut ! En une vie, ce sont des années que vous auriez pu consacrer à la prière, à la charité véritable, à la méditation des vérités éternelles ! Pendant ce temps, Messieurs, la mort avance ! Vous dormez du sommeil de l’âme, bercés par ces murmures infinis, engourdis par ce divertissement perpétuel !
Figurez-vous le compte qu’il rendra devant Dieu : « Seigneur, j’ai regardé des images… j’ai conversé avec des fantômes… j’ai dispersé l’amour en mille affections vaines pour des personnes que je ne connaissais point ! »
JÉSUS-CHRIST ne nous a point dit : « Multipliez vos paroles pour être entendus des nations. » mais il a dit : « Que votre oui soit oui, et votre non, non ; ce qui est en plus vient du mal. » (Matth., V, 37). Le Christ ne nous a point enseigné : « Aimez-vous les uns les autres à travers des miroirs trompeurs. » Il nous a montré la voie de la présence vraie, du silence qui écoute, de la main qui secourt !
Péroraison
Fuyez, Chrétiens, fuyez ces lieux de perdition ! Fuyez le Bruit Inutile et cette Agitation Stérile ! Retrouvez le silence de la cellule intérieure ! Retrouvez la vraie charité, celle qui visite les malades et non celle qui leur envoie de vains messages !
Retournez à la Solitude Féconde et au Silence de la Prière, car c’est là, et là seulement, que l’âme se trouve face à son Créateur. Car le royaume de Dieu n’est point dans le bruit et la fureur des machines, mais dans le cœur humble qui se recueille, qui prie, et qui aime en vérité. Il n’y a de gloire solide que celle que l’on recueille au Ciel ; le reste est Vent et Poussière, que le Souffle de Dieu dispersera sans retour.
Que chacun, donc, éteigne ces lumières fallacieuses, et qu’il se tourne vers l’unique clarté qui ne trompe point. Bientôt, très bientôt, tous ces réseaux seront rompus, tous ces écrans seront éteints, et il ne restera que votre âme nue devant le Juge éternel.
Je vous laisse avec cette question terrible – puisse-t-elle troubler votre repos cette nuit comme elle troublera votre éternité si vous n’y répondez point !
Je conclus avec l’Apôtre : « Rachetez le temps, car les jours sont mauvais » (Éph. V, 16).
Ainsi soit-Il.
(à suivre)
Illustrations : (en médaillon) Blaise Pascal et Jacques-Bénigne Bossuet.
Lire ce qui n’a jamais été écrit.


