Quatre vérités pour survivre à la conversation, à la société, aux universitaires – et au catéchisme humanitaire de l’époque
Il n’y a pas que des écrivains qui nous mastiquent du marshmallow ; quelques-uns travaillent au marteau-piqueur ; d’autres au scalpel ; et puis il y a Patrice Jean, qui opère à cœur ouvert sans même hausser la voix.
On le croit distrait, presque ludique, mais ses fragments et aphorismes sont des lames de verre : transparents, précis, et d’autant plus coupants qu’ils semblent inoffensifs. Ce sont des vérités posées sur la table comme des cure-dents – on les prend à la légère, puis l’on s’y pique.
De là part ce qui suit, des sortes de “biopsies littéraires” que j’ai pratiquées sur “Notes sur la Littérature et le néant : Aphorismes & Fragments”, troisième partie de La fin du monde avait pourtant bien commencé. Un effet-loupe porté sur quelques fragments qui m’ont retenus par résonance – je le reconnais – toute personnelle.
« Le niveau d’une conversation est inversement proportionnel au nombre de ses participants. »
À méditer avant de se jeter dans un fil de commentaires sur Facebook ou de prolonger une soirée mondaine dont on pressent déjà l’effondrement progressif. Car chacun l’a constaté : passé la douzième réplique, le dialogue vire à la bouillie tiède, à la petite mare d’insignifiance où l’on se surprend, malgré soi, à barboter.
Sur le net comme en ville, on s’élance dans la stratosphère des idées, on finit dans le bac à sable, avec le soupçon d’une gifle numérique dans l’air.
Le bavardage triomphe, le silence ricane – ce vieux sage, toujours relégué à l’encoignure.
Ce n’est pas là l’unique observation juste que nous devons à Patrice Jean.
Dans un autre fragment, convoquant Simone Weil, il rappelle que la solitude concentre, la société dilue. Seul, on se frotte à la matière, à l’arbre, au ciel* – autant d’interlocuteurs muets mais fiables. En société, l’esprit se met à baisser la garde, comme un vin qu’on allonge pour le rendre buvable : la pensée devient conversationnelle, c’est-à-dire médiocre.
Entre gens remarquables, le phénomène atteint des sommets : faute de pouvoir s’accorder par le haut, chacun descend d’un cran, puis d’un autre, jusqu’à produire un magma de bons mots et de demi-idées où la dignité, pour quelques éclats faciles, fait naufrage avec le sourire.
On quitte alors le dîner comme on s’extirpe d’une pièce légèrement enfumée : avec cette petite souillure sur l’âme, rien de grave, mais assez pour regretter l’arbre que l’on n’a pas salué.
Et voici qu’une troisième vérité, signée encore Patrice Jean, vient compléter ce petit triptyque – désormais un quatuor.
Elle est d’une cruauté salubre :
« Les critiques littéraires et les universitaires, si brillants soient-ils, ressemblent à des enfants qui n’osent pédaler qu’avec des roues latérales. Sans le support d’une œuvre qui affronte le réel, ils n’osent rien écrire. »
La formule, cette fois, ne fait pas qu’effleurer : elle tranche.
Quiconque a fréquenté le monde académique sait ce qu’il en est.
Je me souviens d’un ami, professeur reconnu, aujourd’hui paisiblement retiré dans l’éméritat. Sa vie entière fut consacrée à la poésie moderne, disséquée, commentée, sacralisée au bistouri érudit : articles, cours, colloques, séminaires – l’intégrale du sérieux mandarinal.
Un jour, il lui prit de passer de l’autre côté du miroir : écrire “comme un écrivain”. Une petite fiction sacrificielle à tonalité girardienne (c’est un girardien de stricte obédience), disait-il, presque une offrande.
Il m’envoya quelques pages avec la fierté retenue de ceux qui pensent enfin se tenir du bon côté de la littérature.
Hélas.
Ce que je lus aurait pu être rendu par un collégien appliqué, sincère mais très loin de la moindre charge poétique. Syntaxe hésitante, images scolaires, souffle absent : un désastre doux.
J’opposai à cet élan des encouragements d’une tiédeur mortelle. Il comprit. Et me pria d’oublier cette infidélité à sa caste – avant de retourner, soulagé, au royaume rassurant des notes de bas de page.
La leçon, si leçon il y a, est sobre : on peut savoir tout de la littérature, sauf écrire. Il n’y a pas d’écrivains “du dimanche”.
Reste la quatrième vérité – peut-être la plus profonde, parce qu’elle mord au cœur du temps.
Patrice Jean note qu’une position métaphysique définitive n’est bien souvent que paresse intellectuelle ou fatigue existentielle. Et la croyance en Dieu, ajoute-t-il, n’y échappe pas davantage que son envers athée.
L’être humain n’est pas une pierre posée, mais une aiguille – une aiguille qui vibre, hésite, s’affole.
Cioran l’avait compris : les contradictions ne sont pas des fautes de logique mais des preuves de vie. On lui reprocha ses convulsions comme on reprocherait à la mer de ne pas rester tranquille.
Le confort doctrinal est un vice moderne : on veut du solide, du définitif, une ligne à suivre, une colonne vertébrale importable. L’époque déteste les oscillants : ils révèlent l’instabilité générale.
Et comme si cela ne suffisait pas, une autre aiguille se met à trembler : la littérature contemporaine elle-même, ou plutôt celle qui occupe la vitrine.
Patrice Jean la voit devenir une annexe d’Emmaüs et d’Amnesty International, littérature estampillée “correcte”, roman-bénévolat, fiction humanitaire “sympa”, récit “papa/maman-bobo” – le marshmallow… On pourrait presque imaginer, écrit-il, un tampon “agréé par l’Unesco”, attribué aux œuvres dûment conformes, celles qui cochent les bonnes cases, dénoncent ce qu’il faut, pleurent avec les justes, réparent ce qui peut l’être. Ainsi d’Olivier Adam, Philippe Claudel, Philippe Besson, Édouard Louis, Annie Ernaux, Nicolas Mathieu, etc. – liste extensible à souhait…
Au point qu’on en vient à regretter la littérature inutile : celle qui ne sert à rien, ne milite pour rien, n’explique rien – mais fait vivre ou aide à vivre.
Car la seule tâche de l’art, peut-être, est de prolonger l’oscillation, de maintenir tremblante notre boussole intérieure. Tout ce qui prétend la fixer – bonne conscience, militantisme obligatoire, morale sponsorisée – sent le rassis, l’odeur de confessionnal.
Au terme de ces quatre vérités, quelque chose demeure : un appel à l’indiscipline intérieure, à l’indocilité littéraire.
Patrice Jean nous rappelle que penser vraiment, c’est accepter d’être troué, traversé d’aiguilles qui vibrent. Rien n’est plus suspect qu’une pensée bien étanche, une conviction imperméable, une littérature qui ne risque pas une grimace.
Les œuvres trop sûres d’elles-mêmes sentent la salle de réunion ; les œuvres qui tremblent sentent la vie.
Cioran, lui, avait choisi la secousse : faute d’être sauvé, il voulait au moins sentir le plancher bouger. Et la littérature – la vraie – n’offre guère plus que cela : un léger vertige, une respiration déplacée, un petit crissement de vérité sous la semelle.
Le reste ? C’est le ronron des certitudes subventionnées, le jacassement des dîners trop brillants, ou cette prose philanthropique qui veut sauver le monde à coups de romans “certifiés équitables”.
Les arbres, eux, continuent leur métier d’arbres.
Ils n’ont pas de programme, pas de posture, pas de lecteurs à mobiliser. Et c’est peut-être pourquoi ils écoutent mieux que nous – hélas dans la crainte qu’on les abatte pour publier cette littérature de sacristie ou pour “tête de gondole”.
Patrice Jean, dans ses meilleurs fragments, se tient de leur côté : celui de la verticalité silencieuse, de cette lucidité qui coupe net – sans jamais en avoir l’air et qui nourrit l’ironie tranquille – ironie qui résonne d’autant plus fortement aujourd’hui qu’elle est de plus en plus mise au ban. Face à la littérature de Patrice Jean se dresse en effet, le camp d’Annie Ernaux s’élevant ouvertement contre l’ironie, héritage (masculin) du XIXe et du XXe siècle et revendiquant le ressentiment comme moteur essentiel de l’écriture. À ce grand remplacement postmoderne foncièrement (et perversement) idéologique, Patrice Jean est un précieux, salubre et salutaire rempart. Il nous montre de quel bois se chauffe l’écrivain lorsque tout conspire à le tirer vers le divertissement ou l’endoctrinement.
* Dans La Pesanteur et la grâce, dans la section “Solitude” (chapitre “L’attention et la volonté”), Simone Weil écrit : « Solitude. En quoi donc en consiste le prix ? Car on est en présence de la simple matière (même le ciel, les étoiles, la lune, les arbres en fleurs), de choses de moindre prix (peut-être) qu’un esprit humain. Le prix en consiste dans la possibilité supérieure d’attention. Si on pouvait être attentif au même degré en présence d’un être humain… » La formulation de Patrice Jean est donc une paraphrase fidèle, légèrement resserrée : il reprend l’idée de la solitude comme contact avec la “simple matière” (ciel, arbres, fleurs) et le paradoxe d’un enrichissement spirituel rendu possible par cette “possibilité supérieure d’attention”.
Illustrations : (en médaillon) photographie origine internet.
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