Rousseau et Voltaire sur les réseaux sociaux
Deux lettres retrouvées d’outre-tombe
Sous nos latitudes numériques, le vacarme des réseaux a remplacé le bruissement des salons. Mais que dirait aujourd’hui Rousseau, l’indomptable citoyen de Genève, témoin d’un siècle où chacun s’exhibe pour exister ? Le voici, ressuscité pour un instant, adressant à l’inventeur de Facebook, Mark Zuckerberg, une lettre aussi sévère qu’inspirée. Morale du cœur contre commerce des apparences : le vieux Jean-Jacques n’a rien perdu de sa clairvoyance.
Lettre à M. Z… sur les spectacles numériques
par J.-J. Rousseau, revenu d’entre les morts pour instruire les vivants
Monsieur,
Je croyois, en quittant la terre, avoir vu le comble de la corruption humaine ; mais il semble que la postérité ait voulu m’en détromper. Par quelque miracle dont je ne sçaurois rendre raison, me voilà témoin d’un siècle où les fers de l’esclavage ont pris des formes plus séduisantes, et où la servitude se déguise sous les traits de la liberté. Jadis on attachoit les hommes par la force ; vous, Monsieur, vous les tenez par leur propre vanité.
Vous avez inventé un théâtre universel où chacun veut paroître sans jamais être ; où l’homme, lassé de sa solitude intérieure, s’exhibe au jugement d’une foule invisible. Ce lieu que vous nommez réseau social n’est qu’un miroir où l’humanité se contemple pour mieux s’oublier. On s’y mire, on s’y admire, on s’y ment. Chacun se donne en spectacle à des spectateurs qui, n’étant que d’autres acteurs, jouent à leur tour la même comédie.
Dans mon siècle, j’écrivis que le spectacle corrompt les mœurs parce qu’il substitue l’apparence au sentiment. Vous avez porté ce mal à sa perfection : le mensonge y devient respiration, la flatterie, monnaie courante. L’homme moderne n’habite plus son cœur ; il réside dans son profil. Et la vertu, qui naît du silence, meurt dans le tumulte des opinions.
Je vois ces peuples que l’on dit éclairés, livrés à une surveillance mutuelle où chacun épie l’autre et s’expose lui-même. Ils s’enivrent d’être vus, non d’être compris ; ils confondent communication et communion, popularité et mérite. Ils parlent beaucoup, pensent peu, jugent tout. Et la liberté qu’ils invoquent n’est plus qu’un vacarme d’esclaves contents de leur bruit.
Vous me direz peut-être que votre invention rapproche les hommes. Je vous répondrai qu’elle ne rapproche que leurs vanités. L’amitié s’y réduit à un signe, la compassion à un like, l’amour même à un fil qui s’efface à l’aube. Ce que vous nommez connexion n’est qu’un nouvel isolement : celui des âmes perdues dans la multitude.
Vous avez cru forger un instrument de liberté ; vous avez enfanté la servitude la plus subtile : celle qui plaît. Le peuple n’a plus besoin de tyran ; il se surveille, se juge, se condamne, et s’applaudit. On ne l’opprime plus, il s’exhibe.
Ah ! Monsieur, si j’avois à élever aujourd’hui un Émile, je commencerais par lui défendre tout commerce avec vos machines. L’éducation du cœur ne se fait point dans la rumeur, mais dans la solitude ; non dans la foule des images, mais dans le recueillement du regard.
Effacez donc, si vous le pouvez, cette toile où s’emmêlent les âmes et les ombres. Rendez à l’homme le droit de se taire, et à la pensée celui d’être secrète. Ce n’est point en se montrant que l’on devient meilleur, mais en s’éprouvant soi-même.
Je vous salue, Monsieur, non en ami, mais en témoin affligé d’un siècle qui se croit éclairé parce qu’il brille de mille écrans.
Croyez-en l’homme de Genève : il vaut mieux sauver un seul cœur que connecter un million d’ombres.
Jean-Jacques Rousseau
Citoyen de Genève, revenu pour gémir encore.
À peine la lettre enflammée du citoyen de Genève à M. Z… s’était-elle répandue sur les réseaux – ironie du sort ! – que son éternel contradicteur, Voltaire, s’en empara avec la vivacité qu’on lui connaît. Fidèle à son art de la riposte, il mêle la raison au persiflage, la lucidité au rire. Là où Rousseau s’alarme, Voltaire s’amuse : l’un veut sauver l’âme humaine, l’autre se contente d’en observer les grimaces. Deux visions du monde s’affrontent, deux musiques de la conscience – et, pour notre plus grand plaisir, le dialogue reprend à trois siècles d’écart.
Lettre de M. de Voltaire au citoyen de Genève, sur sa diatribe contre M. Z… et les spectacles numériques
Mon cher Jean-Jacques,
Vous voilà donc ressuscité ! Permettez que je m’en réjouisse : il y a bien longtemps que je n’ai lu prose plus morose, ni sermons plus attendrissants. Votre fantôme continue d’écrire comme un solitaire qui voudroit convertir le genre humain ; mais, hélas ! le genre humain s’amuse, et n’a garde de vous écouter.
Vous reprochez à ce pauvre Monsieur Z… d’avoir inventé un théâtre où chacun joue son rôle ; eh ! mon ami, qu’avez-vous donc cru que le monde fût ? L’homme a toujours vécu masqué. Autrefois, il portoit perruque ; aujourd’hui, il porte pseudonyme : la nature n’y perd rien. Vos montagnards de Genève, si vertueux que vous les peignez, eussent-ils résisté à la tentation d’un petit écran magique leur renvoyant l’image de leur suffisance ? Je gage qu’ils eussent, comme tous les autres, trouvé plaisant de s’y contempler.
Vous parlez d’immoralité ; je vous réponds : progrès. Jadis, pour médire de son prochain, il falloit du loisir, une plume et du papier. Désormais, un doigt suffit : voyez comme la Providence simplifie les choses ! Vous déplorez que les hommes s’y mentent : mais, cher philosophe, ils mentoient déjà dans les confessions, dans les salons, dans leurs mariages ; ils mentent partout où deux yeux se croisent. Que la vanité ait trouvé un nouveau théâtre, voilà qui ne doit point troubler votre sommeil éternel.
Vous craignez pour la vertu ? Elle n’a jamais beaucoup souffert de la conversation. Vous croyez que ces machines abrutissent ? Il me semble, au contraire, qu’elles instruisent : jamais l’ignorance ne se fut crue si savante ! Jadis, elle se taisoit ; aujourd’hui, elle s’exprime : c’est un progrès de lumière, sinon de raison.
Vous demandez qu’on rende à l’homme le droit de se taire : mais, mon cher, c’est le seul droit qu’il exerce encore ! On ne l’écoute guère ; tout le monde parle, personne n’entend. Et cela, croyez-moi, est d’une justice admirable : chacun a son tour de sottise, son petit quart d’heure de célébrité et la sottise circule.
Je ne défends point ce M. Z…, que je ne connois pas ; mais je trouve son invention fort spirituelle. Elle distrait les peuples, elle les occupe de rien ; et pendant qu’ils se querellent en images, ils ne se coupent point la gorge. Voilà déjà beaucoup pour un siècle si prompt à l’indignation.
Continuez donc, cher Jean-Jacques, à gémir contre le monde ; cela l’amuse. Vous voulez sauver les cœurs ? On vous en saura gré ; mais, entre nous, il y a longtemps que les cœurs sont en rupture de ban. Si le vôtre bat encore, c’est qu’il s’imagine qu’on peut corriger l’homme : illusion plus douce que toutes les autres, et qui vous honore.
Je vous embrasse, du bout de la plume, en philosophe aimable qui préfère les rires aux larmes.
Et souvenez-vous que, sans un peu de spectacle, le monde seroit bien ennuyeux.
Voltaire
Ferney, ce 12ᵉ jour de la lune du Castor.
Entre la gravité du Genevois et la malice du Patriarche, notre siècle numérique poursuit sa farce : Rousseau voudrait l’amender, Voltaire s’en moque – et le Lorgnon mélancolique, lui, reste sur le motif…
(à suivre)
Illustrations : (en médaillon) Jean-Jacques Rousseau et Voltaire.
Lire ce qui n’a jamais été écrit.


Vos deux textes frappent juste dans leur dénonciation du tumulte, de la comédie numérique et de la mise à mort du silence. Mais il me semble qu’ils s’arrêtent au bord d’un gouffre qu’ils n’osent pas entièrement regarder. L’ennui que vous décrivez comme une donnée morale ou spirituelle est peut-être devenu, à notre époque, un phénomène historique, économique, civilisationnel. L’homme ne se divertit plus seulement pour fuir Dieu, il se divertit pour fuir un monde devenu parfois inhabitable pour l’âme.
Car en ce changement de millénaire, ce qui se défait aujourd’hui n’est pas seulement l’intériorité, mais l’enracinement même. Les peuples ne sont pas seulement distraits, ils sont dépossédés. Dépossédés de leurs savoir-faire, de leurs rites, de leurs transmissions, de leurs paysages symboliques. Le mondialisme et l’hyper-capitalisme n’ont pas seulement créé des flux, ils ont fabriqué un exil intérieur. Dès lors, la fuite n’est plus uniquement faute morale, elle devient aussi — et tragiquement — mécanisme de survie.
Vous convoquez les Lumières, et vous avez raison. Mais l’on oublie parfois que leur combat le plus concret fut d’abord celui de Beccaria contre la brutalité des supplices, contre la violence légale exercée sur les corps. Aujourd’hui, la violence s’est faite plus froide, plus abstraite, plus algorithmique sans doute ; elle n’en continue pas moins d’écraser, pendant que l’indignation numérique prospère comme un théâtre secondaire de la douleur.
De même, on simplifie sans doute trop la relation entre Rousseau et Voltaire, qui ne fut pas une inimitié triviale mais un schisme métaphysique entre deux visions du monde, tandis que la véhémence passionnée de Pascal interroge encore aujourd’hui le poids réel de la raison face au fanatisme, à l’heure même où la fin des mythes dans les pays développés semble moins signer un athéisme qu’un refus lucide de la corruption des croyances, sur fond de crainte diffuse de l’avenir.
Ainsi, là où votre texte voit surtout l’Empire des réseaux, j’y perçois aussi l’Empire de la déracinisation. Beaucoup ne fuient pas tant le réel qu’un réel qui s’est retiré de lui-même. Ce n’est peut-être plus l’ennui qui produit la fuite, mais la dépossession lente du monde vécu.
Ce n’est pas une contradiction à votre propos, plutôt un déplacement de focale. Vous jugez l’homme face à ses écrans. Je m’interroge, moi, sur le monde qui l’a rendu si prompt à se quitter.
🙂
Cher Christopher,
Vous avez raison de déplacer la focale : il ne s’agit plus seulement d’un homme distrait, mais d’un homme dépossédé. La fuite n’est plus l’artifice d’une âme capricieuse – elle devient souvent l’instinct d’un être sommé de survivre dans un monde qui, comme vous le dites magnifiquement, « s’est retiré de lui-même ».
Je me méfie toutefois d’un diagnostic trop radical : le réel ne disparaît jamais tout à fait. Il se voile, se fragmente, se cache dans les interstices – un visage entrevu dans le métro, un métier transmis dans un atelier, un geste de lenteur. Ce sont des miettes, oui, mais des miettes de pain encore chaud.
Les réseaux sociaux n’ont pas inventé le gouffre, mais ils l’ont équipé d’un toboggan et de spots clignotants. L’écran offre un refuge qui ressemble à une évacuation d’urgence : confortable et vide. Fuir le monde inhabitable est compréhensible ; s’habituer à vivre dans le couloir d’évacuation l’est beaucoup moins.
Sur ce point, je reste pascalien : chaque fuite a une dignité quand elle cherche un centre ; elle devient diversion mortifère quand elle oublie qu’il y a un centre.
Vous évoquez Rousseau et Voltaire, schisme métaphysique en effet :
– l’un parie sur la nature blessée,
– l’autre sur la civilisation blessante.
Nous avons retenu le pire des deux : une nature marchandisée et une civilisation désaffectée.
La dépossession que vous décrivez – savoir-faire perdus, rites dissous, paysages symboliques effacés – n’est pas moins une violence que les supplices que Beccaria combattait. Elle ne brise plus les corps : elle vide les âmes de leurs attaches.
Raison de plus, me semble-t-il, pour que le silence redevienne une résistance, l’ennui une reconquête, et la lecture une manière de ne pas se quitter soi-même.
Vous posez une question juste et rude : Pourquoi sommes-nous devenus si prompts à nous quitter ?
Peut-être parce que nous manquons de lieux où revenir.
Relire les classiques – c’est déjà rouvrir quelques portes.
Avec gratitude pour votre réflexion exigeante et stimulante,
🙂
Je vous rejoins sur la dignité possible de toute fuite lorsqu’elle cherche un centre ; mais peut-être notre temps se distingue-t-il tragiquement par ceci que le centre lui-même a été dépossédé, si bien que l’intention, même ardente, ne suffit plus toujours à recréer un lieu où revenir, bien que, fort heureusement, chacun n’emprunte pas le toboggan sous ses clignotants acerbes.
Avec gratitude pour la profondeur de votre réponse et pour l’espace de dialogue qu’elle ouvre.
🙂