Cher Cri,
Tu es là, depuis ce jour où S. t’a rapporté du MoMA, dans un sac en papier kraft déjà froissé par le voyage. Un gadget, aurait-on pu dire. Une reproduction parmi d’autres. Pourtant, dès que je t’ai posé là – entre la fenêtre et les bibliothèques, dans cet angle qui n’est ni relégation ni vitrine, mais poste de veille -, tu as cessé d’être un objet. Tu es devenu une présence. Pas même une conscience morale, non : quelque chose de plus ancien, de plus fondamental. Une conscience métaphysique. Celle qui ne juge pas, mais qui enregistre – qui capte, comme une antenne tendue vers l’abîme, la vibration première du monde.
On t’a tant commenté, tant disséqué, qu’on a oublié de te regarder vraiment. On t’a réduit à l’angoisse moderne, à l’effroi existentiel, et c’est vrai, bien sûr. Mais c’est si peu. Car je te vois, moi, à l’heure où le ciel de Paris se déchire en lambeaux dorés ou s’assombrit en une encre violacée. Je te vois, et je me dis que ton cri n’est pas qu’une plainte. Il est aussi ce qui jaillit quand la beauté devient insupportable – quand le sublime, qu’il soit terrible ou radieux, dépasse la capacité des lèvres humaines à le contenir. Tu es l’écho de cette vérité que les mystiques connaissent bien : l’extase et l’horreur sont les deux faces d’une même médaille, les deux rives d’un même vertige. Le monde, quand il se révèle trop brutalement, arrache le même cri, qu’il s’agisse de sa laideur ou de sa splendeur.
Tu fais face aux livres, aux piles instables, aux ouvrages qui attendent leur tour comme des âmes en purgatoire. Tu veilles sur ce désordre qui est l’image même de ma pensée : un chaos organisé, une tentative désespérée de faire tenir l’infini dans des marges étroites. Quelle folie de vouloir tout lire ! Quand un livre me déçoit, tu cries pour moi. Quand un autre m’emporte, ton visage semble se transfigurer, comme si tu partageais cette grâce fugace. Tu es le gardien silencieux de mes enthousiasmes et de mes trahisons, le témoin muet de mes combats avec le temps, avec l’oubli, avec cette certitude lancinante que chaque page tournée est à la fois une victoire et une défaite. La lecture est un vaste patchwork qui s’effiloche et qu’il faut sans cesse ravauder…
Tu as quitté ton rôle de simple décoration pour t’immiscer dans ma vie, puis dans le blog, comme une ombre expressive, un guetteur silencieux. Tu es devenu bien plus qu’une illustration : une figure tutélaire, un double grimaçant qui dit ce que je ne peux formuler. Ta bouche grande ouverte hurle ce que je murmure à peine – l’absurdité fondamentale de notre condition, mais aussi son insaisissable beauté. Tu rappelles que l’art, comme la métaphysique, n’est pas là pour consoler, mais pour révéler. Pour tenir, obstinément, la note juste dans le vacarme général.
Je te remercie pour cette fidélité. Pour cette constance qui, paradoxalement, est tout sauf immobile. Tu n’as pas changé d’expression depuis que Munch t’a arraché à son propre vertige, et c’est le monde, autour de toi, qui s’est mis à tourbillonner. Tu es là, fixe, comme un point d’ancrage dans le flux perpétuel des livres, des idées, des doutes. Tu me rappelles que l’angoisse n’a pas besoin de prétexte pour exister – qu’elle est, tout simplement, le prix à payer pour être conscient et un peu plus clairvoyant. Mais tu me rappelles aussi que cette conscience, aussi douloureuse soit-elle, est ce qui nous sauve. Car c’est elle qui nous permet, parfois, de lever les yeux vers le ciel de Paris – ce ciel changeant, imprévisible, capable du pire comme du sublime – et d’y voir, malgré tout, une raison de continuer.
Reste là. Continue de veiller sur ce capharnaüm de papier et d’encre, sur ces étagères qui plient sous le poids des mondes inachevés. Continue de crier pour nous, lecteurs égarés, écrivains tremblants, amants des mots et des silences. Et si un jour ton cri se fait chant, je promets de ne pas m’en étonner. Après tout, même les prophètes, parfois, se taisent pour écouter la réponse du ciel.
Ton compagnon en métaphysique appliquée,
Le Lorgnon mélancolique
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Je profite de ce fraternel hommage au Cri pour vous souhaiter, chers lecteurs, chères lectrices, une année 2026 belle et faste !
Illustrations : (en médaillon) Image origine internet. Dans le corps du billet : photographie du SCREAM GIANT INFLATABLE ©️Lelorgnonmélancolique.
Lire ce qui n’a jamais été écrit.




Voici une reproduction du Cri de Munch dont le choix me paraît juste et nécessaire. Elle maintient un poste de veille, une sentinelle de la conscience métaphysique, attentive à ce qui pourrait nous échapper dans le confort bien tempéré de notre début de XXIᵉ siècle.
Il est cependant un point, mineur peut-être mais décisif, qui continue de m’interroger : l’idée de joindre l’horreur et l’extase sur une même médaille, comme deux rives d’un seul et même vertige.
L’horreur me semble d’abord relever de l’événement subi. Elle procède d’une irruption brutale du réel qui déchire sans ouvrir. Elle sidère, elle paralyse, elle enferme. Elle agit comme une clôture violente, nous écrasant sous un excès de négatif qui ne promet rien, sinon la répétition traumatique. Intensité centrifuge, elle expulse l’homme hors de lui-même, hors du monde, parfois hors du langage.
L’extase, à l’inverse, ne relève-t-elle pas d’ abord d’une expérience accueillie ? Même lorsqu’elle bouleverse, elle ouvre sans détruire. Elle dilate. Elle ne nous arrache pas à notre reste d’être ; elle nous y inscrit plus profondément. Je la perçois moins comme une négation que comme un excès de présence. Elle ne mutile pas la parole ; elle la suspend parfois, mais pour mieux la rendre possible ensuite.
Les réunir ainsi sur une même médaille, partageant les rives d’un vertige commun, reviendrait peut-être à faire de la violence un équivalent de la révélation.
Ne peut-on pourtant reconnaître, chez le mystique authentique, celui que connaissaient les grands spirituels mais aussi certains poètes, une forme de retenue, voire de méfiance, à confondre l’effroi avec la vérité ? Ne sait-il pas que l’horreur, même spectaculaire, se montre rarement révélatrice ? Qu’elle expose, certes, mais qu’elle n’éclaire pas toujours ?
L’extase, elle, me semble relever d’une intelligence vécue. Elle n’est pas un accident nerveux, ni un simple paroxysme affectif . Elle est un ajustement rarissime entre le sujet et une réalité plus vaste que lui. Elle suppose une hospitalité intérieure que l’horreur, précisément, tend à détruire. Là où l’horreur laisse des ruines, l’extase laisse une trace : un sillage, une mémoire féconde.
Certes, le monde, lorsqu’il se révèle trop brutalement, arrache parfois des cris d’intensité comparable, qu’il s’agisse de sa laideur ou de sa splendeur. Mais je confesse une préférence assumée pour la seconde. D’autant que la lucidité n’est pas toujours violente, que la vérité n’est pas nécessairement traumatique, et que la beauté n’a nul besoin de l’horreur pour être grave.
Si je devais enfin imaginer l’horreur et l’extase comme deux personnages conviés sur la scène d’un Zadig intérieur, l’horreur y crierait sans doute parce qu’elle ne comprendrait pas. L’extase, elle, se tairait, non par défaut, mais par excès de compréhension.
Car le cri, parce qu’il est cri, vaut-il absolution ? Et surtout, tout cri ne dit-il pas autre chose selon le lieu d’où il s’élève ?
Cher Christopher,
Merci pour cette belle lecture – et pour la loyauté intellectuelle avec laquelle vous venez éprouver, sans l’amoindrir, une image qui nous sert à la fois de veilleuse et de vigie.
Vous avez raison de rappeler que l’horreur et l’extase ne sont pas symétriques, ni même réversibles. Votre distinction est décisive : l’une comme événement subi, sidérant, mutilant parfois le langage ; l’autre comme expérience accueillie, dilatante, laissant derrière elle un sillage de sens. Je la partage pleinement, et je vous concède volontiers que toute confusion entre effroi et vérité serait non seulement dangereuse, mais spirituellement pauvre.
Si j’ai pourtant osé les faire voisiner – sur une même médaille, dites-vous très justement – ce n’est pas pour les identifier, encore moins pour absoudre la violence au nom de la révélation. C’était plutôt pour interroger la zone instable où un même geste (le cri) peut signifier des choses radicalement différentes selon le lieu d’où il s’élève, selon la conscience qui le profère, selon l’horizon qu’il ouvre… ou qu’il ferme.
Chez Edvard Munch, le cri ne me semble jamais un cri de maîtrise. Il n’est ni proclamation de vérité, ni illumination conquise. Il est l’aveu d’une incapacité à faire monde, d’une conscience exposée à une intensité qu’elle ne peut encore accueillir. En ce sens, je vous rejoins : ce cri est peut-être moins du côté de l’extase que de son envers tragique – une extase manquée, une ouverture qui se retourne en béance.
Mais c’est précisément là que le rapprochement m’importe : non pour dire que l’horreur équivaut à l’extase, mais pour suggérer qu’elles naissent parfois d’un même seuil franchi trop brutalement. Le réel déborde. Selon l’hospitalité intérieure dont vous parlez – cette disposition si rare – ce débordement devient illumination ou dévastation. Même intensité, mais destin contraire.
Votre remarque sur le mystique est ici essentielle. Les grands spirituels se défient de l’effroi, non parce qu’il serait faible, mais parce qu’il est souvent stérile. Ils savent que la vérité n’a pas besoin de violence pour être grave, ni la beauté d’arracher la voix pour être juste. L’extase véritable, dites-vous admirablement, est une intelligence vécue. Elle n’écrase pas : elle ajuste.
Peut-être alors faudrait-il dire ceci, en vous suivant : le cri n’est jamais une absolution en soi. Il est un symptôme ; il demande une exégèse, une herméneutique. Tout dépend de ce qu’il annonce ou de ce qu’il empêche. Certains cris ferment le monde ; d’autres signalent, confusément, qu’un monde plus vaste est là – mais que nous n’avons pas encore appris à l’habiter.
Votre Zadig intérieur me plaît beaucoup. J’y ajouterais simplement une nuance : il arrive que le cri, même ignorant, soit entendu par d’autres que celui qui le pousse. Et que, de ce malentendu même, naisse parfois – chez le spectateur, le lecteur, le passant – non une extase, mais une veille. Une attention accrue. Une retenue, justement.
Merci encore pour cette réponse qui ne contredit pas, mais déplie. C’est sans doute la plus belle forme de dialogue.
Bien à vous,
Et le meilleur possible en 2026.
🙂
Cher Patrick,
Merci pour cette réponse d’une grande justesse, et surtout pour la manière dont elle prolonge le dialogue sans jamais le refermer. J’ai été très sensible à votre lecture du cri chez Munch comme aveu d’une incapacité à faire monde. Non une maîtrise, non une illlumination conquise, mais l’exposition d’une conscience à une intensité qu’elle ne parvient pas encore à accueillir. Cette idée d’une extase manquée, d’une ouverture qui se retourne en béance, me semble à la fois éclairante et profondément fidèle à l’œuvre.
Votre précision me paraît essentielle lorsque vous insistez sur le fait qu’il ne s’agit pas d’une équivalence entre horreur et extase, mais d’un possible partage d’origine, d’un même seuil franchi trop brutalement. Le déplacement est décisif. La question n’est plus celle de l’intensité elle-même, mais de l’hospitalité intérieure, de cette disposition rare dont vous parlez si justement. Le réel déborde, et selon notre capacité à l’accueillir, ce débordement devient illumination ou dévastation. Même intensité, en effet, mais destin contraire.
J’ai également été très touché par votre remarque sur les grands spirituels et leur défiance à l’égard de l’effroi. Non par faiblesse, mais par lucidité, parce qu’il est souvent stérile. L’idée que la vérité n’a pas besoin de violence pour être grave, ni la beauté d’arracher la voix pour être juste, me semble d’une grande justesse. Elle rejoint profondément ce qui m’importe, penser l’extase comme une intelligence vécue, non comme un écrasement, mais comme un ajustement, une mise en accord plutôt qu’une rupture.
Votre lecture du cri comme symptôme m’a également beaucoup marqué. Un cri qui ne vaut jamais en soi, mais qui appelle une lecture, une interprétation patiente. Certains ferment le monde, d’autres signalent confusément qu’un monde plus vaste est là, sans que nous sachions encore comment l’habiter. Cette distinction me paraît fort précieuse, car elle nous protège de toute sacralisation immédiate de l’intensité.
Ceci étant, j’entends aussi, derrière la convergence de nos propos, le symptôme plus large d’une crise anthropologique. Une crise où horreur et splendeur risqueraient de perdre jusqu’à leur espace propre , à mesure que la pensée humaine se trouve diluée dans des logiques utilitaristes et algorithmiques. Non seulement celles qu’avaient pressenties Orwell, Wells, Huxley ou Zamiatine, mais aussi leurs prolongements plus sourds, kafkaïens ou ionesquiens, où le monde ne s’effondre plus dans le fracas, mais s’absente par saturation, répétition et absurdité fonctionnelle.
Peut-être est-ce aussi pour cette raison que mon Munch à moi n’est pas un cri, mais une autre toile, plus discrète, plus silencieuse. Le Jeune dessinateur de François-Hubert Drouais, qui m’accompagne chaque jour, m’invite sans bruit à redevenir mon propre élève à chaque matin qui se lève. Non pour désavouer l’intensité, mais pour me rappeler que toute ouverture véritable réclame apprentissage et reprise, et qu’il faut chaque jour redevenir l’élève de son temps autant que son soldat face à l’avenir.
Enfin, merci pour la manière dont vous prolongez mon Zadig intérieur. L’idée qu’un cri puisse être entendu par d’autres que celui qui le pousse, et que de ce malentendu même naisse non une extase mais une veille, une attention accrue, une retenue, me paraît très juste. Peut-être est-ce là, en effet, que quelque chose d’essentiel se joue, non dans l’éclat, mais dans la vigilance partagée.
Merci encore pour cet échange qui déplie et transforme peu à peu le cri en un lieu d’écoute.
Mes meilleurs vœux pour 2026, en espérant que la lucidité nous fatigue moins que les illusions qui cherchent à nous ensevelir.
🙂
« Que la lucidité nous fatigue moins que les illusions qui cherchent à nous ensevelir » – oui, je valide et accueille totalement ce souhait : c’est notre seule boussole.
🙂