Cette chronique De tout, un peu (41), la dernière de l’année, pourrait passer pour une simple promenade critique. Il n’en est rien. Les quatre livres qui suivent dessinent, chacun à sa manière, une même inquiétude contemporaine : que devient un monde lorsque le réel vacille, lorsque le pouvoir se dématérialise, lorsque le mot totalitarisme paraît soudain trop lourd, trop ancien, presque inconvenant ?
Du réel rendu optionnel (Gérald Bronner), à la domination algorithmique qui se donne pour progrès (Asma Mhalla), jusqu’à la pensée orwellienne rendue à son tranchant politique (Jean-Jacques Rosat) ou revisitée par un lecteur habité (Isabelle Jarry), se dessine une continuité plus qu’un panorama : celle d’une époque qui apprend à gouverner sans s’imposer frontalement, à dominer sans bruit, à neutraliser sans déclarer la guerre. Une emprise douce et inquestionnable.
Quatre livres, donc, mais un même fil : la disparition progressive de ce qui résiste – le réel, la vérité, le langage – et, en creux, la question décisive qui demeure : comment tenir encore, sans céder ni au confort des illusions ni à la nostalgie des alarmes passées ?
Le réel n’a pas disparu. Il est devenu optionnel. C’est à cette dérive silencieuse que Gérald Bronner consacre À l’assaut du réel. Avec ce nouvel essai, le sociologue ferme le triptyque ouvert par La Démocratie des crédules (Puf, 2013) et Apocalypse cognitive (Puf, 2021). Après la bataille pour la vérité, voici l’étape plus inquiétante encore : celle où ce n’est plus seulement le vrai qui est contesté, mais le réel lui-même, devenu suspect d’insuffisante docilité.
Gérald Bronner ne décrit pas une humanité soudain égarée, mais un lent glissement : l’installation d’une pensée désirante qui ne rêve plus le monde – ambition somme toute ancienne — mais entreprend de le congédier dès qu’il oppose résistance. Des slogans de Mai 68 aux promesses lustrées du développement personnel, des bulles identitaires aux fictions politiques assumées, des réseaux sociaux aux technologies immersives, un même mouvement se dessine : transformer le monde commun en décor modulable, quitte à renoncer à ce qui, en lui, contrarie.
L’essayiste excelle dans l’art de cartographier ces mondes sociaux où l’on s’accorde tacitement pour ne plus être démenti par les faits. Le réel n’est plus frontalement nié : il est rectifié, assoupli, rendu optionnel. Jusqu’au kayfabe* politique – cet art de feindre collectivement – où le mensonge cesse d’être une faute pour devenir un signe de ralliement. Non plus “est-ce vrai ?”, mais “est-ce que ça nous conforte ?”.
Ce qui frappe pourtant, c’est le ton. Gérald Bronner n’invective pas, ne prophétise pas. Il observe, relie, explique, avec cette patience inquiète du veilleur qui sait que le réel, si maltraité soit-il, conserve une vertu cardinale : il résiste. Il résiste à nos récits, à nos caprices, à nos identités sur mesure. Et c’est précisément cette résistance qui rend encore possible un monde partagé.
On referme À l’assaut du réel sans être rassuré, mais légèrement redressé. Comme après avoir aperçu, dans un métro saturé d’écrans, quelqu’un tenir un livre ouvert – non par héroïsme, mais par obstination tranquille. Le réel n’y est pas sacralisé ; il y est simplement rappelé à sa fonction première : nous empêcher de flotter, de dériver et finalement de nous renier.
Car à force de vouloir un monde parfaitement ajusté à nos désirs, nous risquons surtout d’obtenir ceci : des bulles impeccables, confortables, personnalisées – et radicalement inhabitables ensemble.
Mais ce réel qui résiste encore – fragile, entêté – ne disparaît jamais seul. Il est travaillé, contourné, remodelé par des dispositifs de pouvoir qui n’ont plus besoin de nier frontalement les faits pour les rendre inopérants. À la question “que devient le réel ?” répond alors une autre, plus inquiétante encore : “qui le reprogramme ?”
* Le kayfabe désigne la mise en scène d’éléments scénarisés dans le monde du catch (personnages, rivalités, scénarios, etc.) présentés comme légitimes ou réels.
Cela faisait quelque temps que je voyais cette jeune femme, Asma Mhalla, sur les plateaux de télévision : une intelligence pugnace sous un sourire télégénique mais pas forcément complaisant. Quelque chose, dans sa manière de parler du numérique, résistait à la langue molle de l’expertise médiatique comme à l’indignation automatique. On sentait moins une posture qu’un effort de pensée, une inquiétude tenue, presque une retenue morale. Cyberpunk – Le nouveau système totalitaire permet enfin de comprendre d’où venait cette impression.
Car ce livre n’est pas un essai de plus sur “les dangers des écrans” ou les excès de la Silicon Valley. C’est une tentative beaucoup plus ambitieuse : nommer le régime inédit dans lequel nous sommes entrés, un régime où le pouvoir ne se contente plus de contraindre ou de surveiller, mais capte, oriente, façonne les comportements en temps réel. Asma Mhalla ne parle pas de dystopie à venir ; elle décrit un présent déjà là, installé dans nos usages, nos dépendances, nos réflexes.
Le mot cyberpunk, qu’elle reprend à la science-fiction, n’a ici rien de décoratif. Il sert à désigner une hybridation inquiétante : celle de l’État, des grandes entreprises technologiques, des récits sécuritaires et des dispositifs attentionnels. Un pouvoir sans visage unique, mais d’une efficacité redoutable, parce qu’il avance masqué sous les promesses de confort, de fluidité, d’innovation. Ce n’est plus la botte qui écrase, c’est l’interface qui accompagne.
Ce qui rend le diagnostic particulièrement saisissant, c’est qu’Asma Mhalla ne verse ni dans le catastrophisme lyrique ni dans la
technophobie réflexe. Son écriture est tendue, parfois abrupte, mais toujours soucieuse de précision. Elle montre comment se met en place un totalitarisme d’un genre nouveau : non plus fondé sur l’idéologie massive, mais sur la donnée, la prédiction, l’optimisation des conduites. Un totalitarisme doux dans ses formes, dur dans ses effets, qui transforme peu à peu le citoyen en variable ajustable.
Et pourtant, le livre ne se referme pas sur une pure sidération. À rebours du désespoir spectaculaire, Asma Mhalla esquisse des lignes de résistance modestes mais décisives : réapprendre la conflictualité, préserver des zones de retrait, retrouver le sens du corps, du temps long, du jugement. Rien d’héroïque, rien de messianique – plutôt une éthique de la vigilance, une politique du peu, qui n’est pas sans rappeler, toutes proportions gardées, les morales de la tenue qui nous sont chères.
On comprend alors pourquoi ce livre dérange autant qu’il éclaire. Il oblige à regarder autrement ce que nous avions pris pour le simple décor de nos vies connectées. Il ne crie pas : il insiste. Et dans un monde saturé de bruit, cette insistance-là a quelque chose de salutaire.
Reste pourtant une tentation contemporaine : croire que ces formes de domination seraient entièrement nouvelles, inédites, sans précédent. Comme si le vocabulaire ancien – totalitarisme, servitude, vérité objective – appartenait définitivement aux archives du XXᵉ siècle. C’est précisément cette illusion que Jean-Jacques Rosat entreprend de dissiper en revenant à Orwell, non comme icône dystopique, mais comme penseur rigoureux du pouvoir absolu.
On croit connaître Orwell : 1984 comme bibelot dystopique, Big Brother en slogan publicitaire. Jean-Jacques Rosat arrive et dérange la vitrine : Orwell n’était pas un simple romancier visionnaire, mais un penseur rigoureux, obstiné, presque entêté, du totalitarisme – et peut-être le plus actuel d’entre eux.
Dans L’Esprit du totalitarisme, Rosat fait un geste aujourd’hui presque inconvenant : il rouvre un dossier que beaucoup avaient classé “XXᵉ siècle, rayon tragédies dépassées”. Or le cadavre, comme souvent, se porte bien. Le totalitarisme n’a pas disparu : il s’est perfectionné, flexibilisé, modernisé. Il a appris à sourire, à s’adapter, à changer d’idéologie comme de chemise – exactement ce qu’Orwell avait anticipé.
Ici, 1984 cesse d’être un roman-épouvantail pour devenir un laboratoire politique. O’Brien n’est plus un méchant de fiction mais un professeur de lucidité glacée : le pouvoir n’a pas d’autre but que lui-même, et la vérité n’existe que tant qu’on la laisse respirer. Rosat montre avec une précision presque chirurgicale comment Orwell pensait la domination des esprits, la destruction du réel, la souplesse idéologique des régimes qui savent très bien ce qu’ils font – et pourquoi ils le font.
Le livre frappe surtout là où ça fait mal : dans notre confortable habitude de parler d’“autoritarisme”, de “dérives illibérales”, de “régimes hybrides”, comme si le mot totalitarisme était devenu impoli, excessif, ou de mauvais goût. Rosat ose le prononcer à nouveau, non par nostalgie théorique, mais par nécessité intellectuelle. Et soudain, la Chine de Xi, la Russie de Poutine, mais aussi certaines tentations occidentales, apparaissent sous une lumière nettement moins rassurante.
Ce n’est pas un livre aimable, ni consolant. Il ne promet pas que l’Histoire va dans le bon sens, ni que la démocratie est naturellement immunisée contre ses ennemis. C’est un livre de vigilance, presque de salubrité publique, qui rappelle que la servitude commence souvent bien avant les camps : dans les mots, les accommodements, les renoncements discrets à la vérité objective.
Bref, un Orwell rendu à sa gravité – et à son tranchant (sans Big Brother en peluche). À lire sans œillères, et surtout sans cette condescendance moderne qui croit toujours être née après le danger.
Mais Orwell ne se laisse pas seulement penser : il se laisse aussi habiter.
C’est ce déplacement discret – et précieux – qu’opère Isabelle Jarry dans Ma vie avec George Orwell, paru chez Gallimard dans la collection “Ma vie avec”. Le principe de cette collection (qui succède à la célèbre “L’un et l’autre”) est le suivant : donner la parole à ceux qui pratiquent la lecture comme autobiographie, autrement dit, ont le privilège (rare) d’habiter certains des auteurs (et livres) qu’ils lisent.
Car ici, pas de surplomb théorique ni de nouvelle exégèse savante. Isabelle Jarry raconte autre chose, de plus rare : ce que fait Orwell à une vie, comment une œuvre s’installe, revient, insiste, travaille une conscience sur la durée. Orwell n’y apparaît ni comme icône dystopique ni comme prophète recyclé par l’actualité, mais comme un compagnon exigeant, parfois inconfortable, toujours décapant.
Le livre avance par touches, par souvenirs de lecture, par scènes de transmission, par résonances biographiques assumées (l’évocation de la fin des trente glorieuses n’est pas sans nostalgie). Orwell n’est jamais séparé de l’expérience concrète : celle de la violence sociale, de la domination ordinaire, de la langue qui trahit ou qui résiste. Ce n’est pas 1984 brandi comme un talisman, mais une discipline du regard qui s’élabore – lente, scrupuleuse, inquiète.
Ce qui frappe, c’est la justesse du ton. Isabelle Jarry n’idéalise pas Orwell ; elle en restitue la gravité morale, cette lucidité qui n’a rien de confortable et qui interdit aussi bien l’aveuglement militant que le cynisme satisfait. Lire Orwell, suggère-t-elle, ce n’est pas s’armer de slogans, mais accepter de ne pas tricher avec les mots, de regarder en face ce qui humilie, ce qui écrase, ce qui déforme le réel.
Dans une époque qui instrumentalise volontiers Orwell à des fins rhétoriques, Ma vie avec George Orwell accomplit un geste salutaire : elle le rend à son inquiétude féconde, à cette vigilance intérieure qui ne promet ni salut ni consolation, mais empêche de s’endormir.
Un livre attachant par sa touche discrètement personnelle, profondément actuel, et d’autant plus nécessaire qu’il ne cherche jamais à l’être.
Quatre livres, un même constat : le réel s’efface, le pouvoir se dématérialise, la domination se fait discrète.
On ne contraint plus, on ajuste ; on ne ment plus, on reprogramme. Le totalitarisme n’a plus de bottes – seulement des interfaces.
Reste à tenir, à être prêts face à l’imprévisible – sans illusions, sans nostalgie – pour que le monde ne devienne pas entièrement optionnel dans un Léviathan global et hors limites.
À l’assaut du réel de Gérald Bronner, éditions PUF, 2025 (22€).
Cyberpunk – Le nouveau système totalitaire de Asma Mhalla, éditions du Seuil, 2025 (19€).
L’Esprit du totalitarisme – George Orwell et 1984 face au XXIe siècle de Jean-Jacques Rozat, éditions Hors d’Atteinte, 2025 (23€).
Ma vie avec George Orwell de Isabelle Jarry, collection “Ma vie avec”, éditions Gallimard, 2025 (19€). LRSP (livres reçus en service de presse).
Illustrations : (en médaillon) photographie de George Orwell Wikipédia. Dans le billet : éditions PUF – éditions du Seuil – éditions Hors d’Atteinte – éditions Gallimard.
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