Patrick Corneau

Patrick aime beaucoup !Dans la collection “Haute Enfance” chez Gallimard, l’écrivain et essayiste Allen S. Weiss nous offre avec Philosophie de Teddy la suite tant attendue de L’Autobiographie de Teddy (2022). Loin d’être un simple ajout à l’album de famille littéraire, ce nouvel opus se révèle une méditation profonde, érudite et étonnamment tendre sur le temps, le deuil, l’art de vivre et de penser. Weiss ne se contente pas de prolonger le jeu de rôle : il utilise son vieil ours en peluche, retrouvé après quarante ans, comme un prisme à la fois intime et universel pour déchiffrer les énigmes de l’âme. De cette étrange trinité que constituent Teddy et ses acolytes Daruma et Pique-épingles, on pourrait presque parler d’“objets transitionnels”, réceptacles dociles des désirs, craintes, angoisses, fantasmes de l’auteur mais aussi prétexte à de sagaces digressions, de véritables “flâneries sémiotiques”. Et, on l’aura vite compris, un portrait kaléidoscopique par “procuration” d’Allen S. Weiss et/ou du “narrateur”.
Si le premier volume posait les bases d’un chaos onirique au milieu de la bibliothèque de l’auteur, cette “Philosophie” monte en gamme émotionnelle. Allen S. Weiss confie avoir été poussé à cette exploration par le décès de sa mère. Elle était le témoin de l’arrivée de Teddy, et Teddy devient désormais le témoin privilégié de sa disparition. Le philosophe se lance alors dans une « frénétique tentative de déchiffrement » de l’énigme de Teddy, non pas pour l’objectiver, mais pour atténuer le deuil et renouer les liens vitaux avec son enfance. Ce n’est plus seulement une anecdote sur un objet, c’est une véritable quête ontologique. L’ours en peluche n’est plus seulement un doudou, mais un maître zen ou un compagnon phénoménologique, capable de sonder « les profondeurs de [son] âme ». On pourrait dire aussi que Weiss trouve en Teddy son daemon, c’est-à-dire cette forme d’intelligence qui ne laisse rien en place, que l’on ne trouve que dans les livres – et que les écrivains eux-mêmes ne rencontrent, lorsqu’ils ont de la chance, qu’en se laissant submerger par leurs obsessions.
Allen S. Weiss, critique, professeur d’esthétique, lecteur de Benjamin, grand connaisseur du Japon (Guide anachronique de Kyoto, 2023) et talentueux photographe, excelle à faire parler la matière silencieuse. Ses phrases déroulent une réflexion qui conjugue tendresse et rigueur parfois à la limite de la ratiocination (teacher’s ghost ?). Le livre est traversé par une sensibilité poignante, savamment dosée pour éviter le pathos, grâce à la distance ludique et érudite de l’auteur. Philosophie de Teddy est un livre qui fait rire, réfléchir et parfois s’émouvoir. J’avoue avoir repensé à Martin dit “Tintin”, mon ours abandonné dans le grenier de notre maison familiale, son poil bouclé et sa petite musique mécanique qui jouait « Meunier tu dors, ton moulin, ton moulin va trop vite, va trop fort » – et soudain, il m’a semblé porteur de toutes mes années perdues et des êtres chers qui l’entouraient. Car le livre, discret et persistant, agit comme un charme : il rend audible la voix des choses mais aussi celle des êtres dont ils sont les vecteurs ou les témoins (même s’ils sont moins présents dans les objets que dans le cœur). À l’heure où la mémoire se déverse dans le flux numérique et où les objets semblent condamnés à l’obsolescence ou au recyclage, Philosophie de Teddy résonne comme un manifeste discret de “mélancolitude”, empreint de beauté wabisabi. Allen S. Weiss, fort de son parcours philosophique (où résonnent des influences allant de Foucault à Barthes, de la gastronomie au théâtre de marionnettes, de Manhattan à Kyoto), parvient à entrelacer l’extrême intimité du souvenir avec des références culturelles et esthétiques d’une grande finesse, parfois fort sophistiquées. Le charme de l’ouvrage réside précisément dans cette tension féconde. Les lecteurs apprécieront la capacité de Weiss à rendre la réflexion philosophique accessible, drôle et profondément émouvante. Il fait de ce fragment d’enfance, usé par le temps, un instrument d’interprétation du monde : une leçon d’impassibilité face à la perte, une substance sur laquelle l’esprit peut s’appuyer. En somme, Allen S. Weiss signe un objet littéraire inclassable et précieux. Philosophie de Teddy est un livre pour tous ceux qui croient que le détail le plus humble de notre mémoire peut contenir la plus vaste des sagesses. Il réussit le pari de faire de l’esthétique d’un ourson une véritable école de philosophie de l’existence. Un texte jubilatoire qui fait la preuve que l’enfance, même passée, tout en filigranant nos vies reste la “haute” école de la pensée.

Patrick aime beaucoup !Voici un roman qui redonne un visage et une voix à l’un des écrivains les plus discrets et les plus fraternels du XXᵉ siècle français. Avec L’ami Louis, publié chez Denoël, Sylvie Le Bihan imagine la rencontre, en 1976, d’Élisabeth – jeune collaboratrice d’Apostrophes chargée par Bernard Pivot de préparer une émission sur Camus – et de Louis Guilloux, l’auteur du Sang noir, compagnon de route d’André Malraux et ami intime d’Albert Camus. De Paris à Saint-Brieuc, en passant par les couloirs de Gallimard, le livre déploie un roman de transmission : une jeune femme apprend, au contact d’un vieil écrivain oublié, à reconnaître la valeur d’une existence vouée à la fidélité, à la justesse et à la parole tenue.
Ce n’est pas une biographie romancée, mais une méditation romanesque sur la fraternité littéraire. Sylvie Le Bihan évoque avec tact le lien profond qui unissait Guilloux à Camus – une amitié née d’une même sensibilité morale et d’un attachement partagé à Jean Grenier, leur maître commun. Philosophe, essayiste, passeur discret, Jean Grenier relie dans le roman les deux hommes : par lui s’établit une chaîne de fidélité et d’admiration qui traverse les décennies (dommage que la jovialité blagueuse, voir une certaine bonhommie attribuée au personnage ne correspondent en rien au Jean Grenier tel qu’il fut*). Cette filiation spirituelle avait d’ailleurs trouvé un premier écho littéraire dans Les Grèves (1957) de Jean Grenier où un chapitre est consacré à l’ami qu’il appelle Michel, mais où on n’a pas de peine à reconnaître Louis Guilloux (« Mes conditions de vie m’éloignaient de Michel, dit le narrateur des Grèves, mais mon esprit me rapprochait de lui. Cependant comme nous n’avions pas les mêmes « idées« , le mot « esprit » ne devrait pas convenir »**). En reprenant ce fil, Sylvie Le Bihan réactive cette lignée invisible d’amitiés qui firent de Guilloux le dépositaire d’une certaine idée de la littérature française : celle de la conscience et de la bonté, de l’entraide, conception qui semble s’être évaporée aujourd’hui (« Chacun avance seul en attendant de dégommer les autres sur les listes de prix », fait-elle dire au personnage Louis).
L’écriture, limpide et précise, parfois un peu prolixe, se tient à hauteur d’homme. Sylvie Le Bihan prête à Guilloux une voix à la fois lucide, drôle et pudique – celle d’un homme qui a connu les grandes heures et les trahisons du siècle, mais n’a jamais renié la part d’humanité première. Elle restitue ce mélange rare d’humilité et de grandeur tranquille qui faisait de Guilloux une figure morale exemplaire de droiture autant qu’un romancier.
Le roman brille par ses allers-retours entre passé et présent, par sa peinture du monde littéraire des années 1970 – la télévision, l’édition (Maurice Nadeau***), les fidélités d’écrivains -, et par la beauté des paysages bretons, où se rejoue la mémoire d’un siècle blessé. Autour de Guilloux gravitent les ombres bienveillantes de Malraux, Char, Grenier (Jean et Roger), Camus, celles de quelques femmes à l’influence discrète (épouses, maîtresses) : une constellation d’amitiés que la romancière ressuscite sans emphase, avec une douceur presque musicale.
Trois grands thèmes structurent le livre : l’amitié, entendue comme fidélité silencieuse ; la filiation spirituelle, dont Jean Grenier est la figure tutélaire ; et la transmission, ce passage d’un témoin à un autre, d’un écrivain à une lectrice, d’une vie à une conscience. À travers cette rencontre imaginaire, Sylvie Le Bihan interroge ce que signifie hériter – non d’une gloire, mais d’une exigence. Se mêle à cela le parcours d’Elisabeth, la narratrice, dont la vie un peu chaotique se trouve transformée par la rencontre avec Louis qui lui révélera un terrible secret familial.
Roman de mémoire et de gratitude, L’ami Louis nous rappelle que la littérature, quand elle ne triche pas, reste un art de la loyauté. En refermant le livre, on a envie de relire Le Sang noir, de retrouver Jean Grenier ses Grèves ou ce livre culte que sont Les Îles (1933), de revoir Camus dans le regard de ses amis, et de croire encore à cette fraternité silencieuse des êtres qui pensent et écrivent pour rendre le monde un peu plus habitable.
* Dans la liste des “principales œuvres et documents cités” que Sylvie Le Bihan donne en fin de volume, ne figure aucun texte de Jean Grenier.
** Concernant les liens d’amitié entre Jean Grenier et Louis Guilloux, voir l’article de Toby Garfitt : « Louis Guilloux et Jean Grenier : “Nous n’avons jamais été séparés que géographiquement !” »
*** Je mets en consultation ici, le bel hommage que Maurice Nadeau rendit à son ami à l’occasion du centième anniversaire de sa naissance.

Patrick aime beaucoup !Restons en terre bretonne dans les parages de Louis Guilloux. Dans la nuit du 29 septembre 1941, un bombardier britannique, touché par la DCA à Saint-Nazaire, amerrit en catastrophe dans une baie bretonne. Trois aviateurs sont recueillis par Marie de Saint-Laurent, mère d’une grande famille réfugiée dans son manoir. Ce geste d’hospitalité, accompli dans la peur et la nuit, va bouleverser des vies et devenir le noyau d’un réseau d’évasion. De ce fait réel, Daniel Morvan tire, avec À quoi rêvent les martyrs, un roman de mémoire, de courage et d’espérance, nourri du témoignage de Maguy, fille centenaire de Marie de Saint-Laurent déportée et décédée en novembre 1944 au camp de concentration de Ravensbrück.
Le livre s’ouvre sur un acte de bonté simple – un geste presque anodin – et s’élargit en une fresque humaine où se croisent résistants, civils, captifs et anonymes, tous pris dans le vent noir de l’Histoire. L’auteur suit leurs traces, des campagnes bretonnes jusqu’à la carrière des fusillés de Châteaubriant, du Stalag Luft III à l’enfer de Ravensbrück. Ce parcours, tissé de douleur et d’espoir, n’est pas une reconstitution héroïque, encore moins un livre de “résilience” : c’est une plongée dans la conscience de ceux que la guerre a réduits au silence.
Daniel Morvan, écrivain discret et d’une impeccable probité s’efforce « d’accorder les libertés de la fiction à l’exigence des faits ». Autrement dit, il ne cherche pas l’effet ni le pathos ; il prête voix aux absents. Ses martyrs ne sont pas des statues, mais des êtres de chair, traversés de peur, de doute, d’un irrépressible désir de vivre. À travers leurs rêves (majoritairement brisés par Hitler), leurs gestes, leurs minuscules résistances, se révèle la persistance du cœur humain dans la tourmente. Il suffit d’un détail – une main qui tremble, une chanson fredonnée, une lettre jamais envoyée – pour que tout un monde perdu s’anime. L’écriture, tantôt ciselée comme un épitaphe, tantôt fluide et presque onirique, épouse la fragilité des voix qu’elle ressuscite. On pense à Giono pour la sobriété, à Yourcenar pour la compassion lucide ; la prose se fait prière, le silence devient réponse.
Ce qui frappe ici, c’est la manière dont Daniel Morvan transforme la mémoire en acte de transmission. À mesure que s’effacent les témoins de la Seconde Guerre mondiale, son roman agit comme une veilleuse et peut-être un signal : il maintient la flamme des gestes simples, ces héroïsmes du quotidien que l’Histoire oublie – ou, ce qui est plus préoccupant, actes que les générations nouvelles méconnaissent ou indiffèrent. Dans un monde saturé d’images et de vacarme, Daniel Morvan rend à la parole son poids de gravité et de bonté. Sous le voile du récit, il y a cette question qui brûle : à quoi rêvent ceux qui se sacrifient ? Et la réponse, pudique et lumineuse, est celle-ci : ils rêvent aux mêmes choses que leurs frères humains – un peu de paix, un peu d’amour, un peu d’avenir.
À quoi rêvent les martyrs n’est pas un livre triste, mais un livre habité. Il montre que même au bord de la mort, la vie cherche encore à se dire et la dignité à se maintenir. C’est une méditation sur le don, la perte et la fidélité ; un hommage vibrant à celles et ceux qui ont cru, jusqu’à la fin, que l’humanité pouvait se tenir debout. Daniel Morvan ne livre pas un simple roman historique : il signe une « fiction vraie », traversée de souffle et de ferveur, un texte qui réchauffe l’âme autant qu’il interroge la conscience.
Dans un siècle chaotique où les martyrs se comptent encore par milliers, ce livre profondément humaniste (mot hélas bien galvaudé) résonne comme un rappel : derrière chaque nom gravé, il y a une vie, un rêve, une lumière. Du début à la fin, on ne lâche pas ce récit haletant – on le referme bouleversé, avec le sentiment d’avoir touché, l’espace de quelques pages, au mystère de ce qui fait tenir les hommes debout face à la barbarie. Et si la question du titre demeure sans réponse, c’est qu’elle nous est retournée : à quoi rêvons-nous, nous autres, quand tout vacille ?
Un livre “édifiant” au bon sens du mot, un livre grave et nécessaire, un livre à mille lieux des futilités de la rentrée littéraire, un livre à offrir (surtout aux jeunes lecteurs), à relire, à garder près de soi comme une flamme.

Patrick aime assezParu en avril 2025 aux éditions Zoé, La bibliothèque retrouvée s’impose comme l’un de ces romans rares qui transforment l’acte de lire en une expérience presque tactile. Vanessa de Senarclens, dont l’écriture allie la rigueur de l’érudition à la grâce d’une mélancolie légère, y raconte l’histoire d’une disparition : celle d’une bibliothèque entière, héritage d’un homme aussi secret que passionné, qui s’évanouit dans les limbes d’un déménagement mal documenté. Seuls subsistent des fragments – des annotations griffonnées en marge d’un Ulysse usé, une lettre glissée entre les pages d’un recueil de poésie, des ex-libris aux initiales indéchiffrables. C’est à partir de ces bribes que la narratrice, libraire solitaire et méthodique, entreprend de reconstituer le puzzle, comme on restaurerait une fresque effacée par le temps.
Dès les premières pages, on est frappé par la manière dont l’autrice donne une voix aux silences. Les livres, ici, ne sont pas de simples objets : ils sont des témoins, des complices, parfois des traîtres. Vanessa de Senarclens écrit les marges comme d’autres écrivent des destins avec cette rare capacité de faire parler l’invisible. Chaque volume retrouvé devient une pièce d’un portrait plus vaste, celui d’un homme qui a passé sa vie à dialoguer avec les morts – ces auteurs qu’il annotait, contredisait, ou dont il soulignait les phrases comme on caresse une blessure. Un passage décrit la découverte d’un exemplaire de Mrs Dalloway où les notes de l’inconnu semblent répondre à celles de Virginia Woolf elle-même : « Ici, le temps se plie. La main qui a écrit ces mots il y a un siècle serre celle qui les lit aujourd’hui. » Ces instants de grâce, où la littérature abolit les frontières entre les époques, sont le cœur battant du roman.
L’enquête, pourtant, n’est jamais froide. Elle se déploie comme une carte au trésor où chaque indice serait une émotion – la nostalgie d’une reliure en cuir, l’urgence d’une dédicace oubliée, la colère d’un livre mutilé. La prose de Vanessa de Senarclens, à la fois précise et rêveuse, sert admirablement ce mélange d’érudition et de sensibilité. Les dialogues, rares mais ciselés, ajoutent une dimension charnelle à ce récit où les vivants croisent les ombres. Les échanges avec le vieux relieur, qui connaît les secrets des livres mieux que quiconque, ou avec la fille de l’érudit, partagée entre le deuil et la curiosité, sont des moments de pure justesse, où l’humain perce sous la patine du mystère.
À l’heure où les algorithmes nous suggèrent des lectures et où les bibliothèques physiques se font discrètes, La bibliothèque retrouvée prend une résonance particulière. C’est un roman sur la résistance de la mémoire face à l’oubli organisé. On peut aussi y voir une métaphore de notre rapport au passé : nous sommes tous, d’une certaine manière, des archéologues de nos propres vies. 
Certains regretteront peut-être un rythme trop contemplatif, un mystère qui se dévoile par touches plutôt qu’à grands fracas. Il faut accepter de se perdre dans les méandres d’un roman-labyrinthe, où chaque page tournée est une porte entrouverte. 
D’autres souhaiteront en savoir davantage sur l’érudit lui-même, dont le portrait reste volontairement flou, comme si Vanessa de Senarclens avait choisi de préserver l’aura de ses fantômes. Peut-être est-ce le propos : certaines vies ne se laissent pas entièrement saisir.
Au final, La bibliothèque retrouvée est de ces livres qui laissent une marque – une tache d’encre sur les doigts, une phrase qui revient hanter les nuits. On le referme avec l’impression d’avoir visité un lieu secret et l’envie tenace d’y retourner. Vanessa de Senarclens signe là une œuvre qui célèbre la littérature comme un art de la résurrection, où chaque livre sauvé de l’oubli est une victoire contre le néant. Et si l’on devait ne retenir qu’une image de ce roman, ce serait peut-être celle-ci : une main qui tourne une page, tandis que, dans la pénombre d’une bibliothèque imaginaire, des milliers de voix murmurent enfin leurs secrets.

Patrick aime assezOlivier Cena, critique d’art et chroniqueur emblématique de Télérama, signe avec Le sentiment de l’art un livre aussi délicat que profond, une méditation sur ce qui nous lie aux images et aux œuvres. Ni essai théorique ni traité savant, c’est une enquête sensible où l’auteur explore, à travers ses souvenirs, ses doutes et ses émerveillements, la manière dont l’art s’insinue dans une vie et la transforme. Avec une écriture limpide, affranchie de tout jargon, il rappelle que le véritable sujet de l’art n’est pas l’œuvre elle-même, mais ce qu’elle réveille en nous : ces émotions fugitives, ces résonances intimes qui, parfois, changent notre manière de voir le monde.
Dès les premières pages, Cena en expose la méthode : partir d’images fondatrices – « le portrait de la jeune fille de François Clouet punaisé sur le mur de ma chambre » – pour remonter à la source d’un sentiment esthétique qu’aucune explication ne suffit à justifier. Né dans un milieu sans culture artistique, il raconte comment le goût de l’art s’est imposé à lui comme une vocation clandestine, presque honteuse, qu’il dut d’abord refouler avant de l’assumer. Ce combat intérieur, fait de passion, de culpabilité et de reconnaissance différée, donne au livre une résonance universelle : chacun y retrouve quelque chose de sa propre initiation au regard.
S’impose ici la continuité du ton avec ses chroniques de Télérama : la même attention au détail, la même pudeur de l’analyse, la même fidélité à la sensation. Cena parle des œuvres comme on parle d’êtres chers : sans emphase, avec cette intelligence du sensible qui fait la noblesse de sa critique. Son observation du “regard absent”des femmes de Manet – qu’il rapproche du “regard de [sa] mère” – montre à quel point il sait mêler l’histoire de l’art et la mémoire affective sans jamais les confondre. C’est là sa force : l’art n’est pas pour lui un objet d’étude, mais un partenaire de vie.
On retrouve aussi la cohérence d’un parcours : après Toute peinture est un désir contrarié, recueil d’entretiens où l’artiste avait la parole, Cena retourne ici l’interrogation vers le spectateur qu’il est. Ce déplacement rend son écriture plus intime, mais aussi plus libre. Pas de démonstrations péremptoires, pas de leçons magistrales et mandarinales comme chez certains universitaires publiés par L’Atelier Contemporain, mais une voix qui murmure, qui interroge, qui revient sans cesse sur ces instants où une toile, une photographie ou même un simple dessin d’enfant a soudain fait sens. Dans un paysage critique souvent bruyant, il défend la voie du regard lent, disponible, humble – une forme d’éthique du voir.
Publié dans la collection “Constellations” de L’Atelier contemporain, Le sentiment de l’art s’inscrit dans une lignée d’essais où la pensée reste incarnée. C’est un livre qu’on lit moins pour apprendre que pour se souvenir : souvenir d’avoir été ému, bouleversé, traversé par une image. En refermant ces pages, on comprend qu’aimer l’art, c’est d’abord s’y laisser prendre. Olivier Cena ne livre pas des réponses ; il offre mieux : la permission d’éprouver. Et cela suffit à faire de ce texte, discret et lumineux, l’un des plus justes manifestes récents pour une critique à hauteur d’émotion.

Philosophie de Teddy d’Allen S. Weiss, traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean-François Allain, Coll. haute enfance, éditions Gallimard, 2025 (16€).
L’ami Louis de Sylvie Le Bihan, éditions Denoël, 2025 (22,50€).
À quoi rêvent les martyrs de Daniel Morvan, éditions Le temps qu’il fait, 2025 (20€).
La bibliothèque retrouvée de Vanessa de Senarclens, éditions Zoé, 2025 (20€).
Le sentiment de l’art d’Olivier Cena, collection “Constellations”, éditions L’Atelier contemporain, 2025 (20€). LRSP (livres reçus en service de presse).

Illustrations : (en médaillon) photographie ©️ Lelorgnonmélancolique. Dans le billet : éditions Gallimard – éditions Denoëléditions Le temps qu’il fait  – éditions Zoééditions L’Atelier contemporain.

Lire ce qui n’a jamais été écrit.

  1. Cena says:

    Ce que vous avez écrit sur mon livre, cher Patrick Corneau, la justesse et la bienveillance de votre analyse, me touchent profondément. Merci.

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