Comme il faisait une chaleur de 33 degrés, le boulevard Bourdon se trouvait absolument désert.
Désert, sauf pour les livraisons de sushis abandonnées sur les trottoirs.
Dans leur deux-pièces climatisé à 19 degrés, Bouvard et Pécuchet, avachis devant leurs écrans, scrollaient en silence. Fini les grimoires poussiéreux : place à Wikipédia, aux MOOC abandonnés à 7% de progression, et aux podcasts écoutés en 1,5x pour gagner du temps.
Chaque matin, une révélation. Blockchain. Puis « permaculture ». Puis « psychologie quantique ». Puis « cuisine vegan sans gluten pour chiens anxieux ».
Ils achetaient compulsivement sur Amazon : des drones qu’ils laissaient sous blister, des casques VR qui finissaient en presse-papiers, des capteurs connectés qu’ils plaçaient un peu partout et tweetaient à leur place : « Urgence : votre plante d’intérieur souffre de dépression saisonnière. #SelfCare ».
Leurs colis s’empilaient comme les strates d’une civilisation en accéléré.
Ils ingurgitèrent tout : Marx en version SparkNotes, Freud résumé en Reels TikTok, Byung-Chul Han en audiobook pour les trajets en trottinette. Sans oublier les chats de pop’philosophes sur YouTube, ces nouveaux prophètes « barbe de trois jours », et les citations de TED Talks, si souvent partagées, si rarement comprises. « Comme disait Steve Jobs (ou peut-être un coach en développement personnel) : Stay hungry, stay foolish… ou pas. »
Leur projet ? La SUMMA UNIVERSALIS 2.0 – un Google Doc monstrueux, gonflé à l’infini, où convergeraient la totalité du savoir humain, les théories du complot les plus fumeuses, et les recettes de cookies vegan les plus likées. Un magma glorieux, une encyclopédie pour l’ère de l’attention fragmentée.
Mais au moment où ils collèrent le 478e paragraphe – « L’amour, c’est comme le Bitcoin : tout le monde en parle, personne ne comprend » -, l’écran devint NOIR. Un message clignota, rouge comme un avertissement cardiaque :
ERREUR FATALE : SURCHARGE COGNITIVE.
Trop de savoir. Trop de bruit. Pas assez de sens.
Souhaitez-vous :
1) Rebooter l’humanité ?
2) Désactiver les notifications ?
3) Acheter notre formation premium « Comment survivre à l’infobésité » (99,99€/mois) ?
Saisis d’une terreur primitive, ils éteignirent la machine d’un geste brusque. Le silence qui suivit fut seulement troublé par Alexa l’enceinte connectée, qui répétait en boucle, d’une voix suave et désincarnée : « Je n’ai pas compris votre demande. Pouvez-vous reformuler, ou consulter notre FAQ en ligne ? »
Alors, fidèles à leur manie de copistes, ils ressortirent leurs cahiers d’écoliers et leurs stylos Bic. Le frottement de la pointe sur le papier quadrillé Clairefontaine leur parut soudain rassurant, presque sacré. Ils se remirent à recopier, méthodiquement, bêtement, comme si leur salut dépendait de chaque lettre tracée.
Ainsi, au XXIᵉ siècle comme au XIXᵉ, leur destin resta le même : tout vouloir savoir, tout vouloir archiver, et ne rien comprendre.
Et c’est ainsi qu’ils recommencèrent.
Épilogue : La gloire éphémère des copistes
Trois jours plus tard, une stagiaire sous-payée de la Silicon Valley, chargée de trier les « contenus aberrants » du cloud, tomba sur leur SUMMA UNIVERSALIS 2.0. Intriguée par ce fatras de citations volées, de théories vaseuses et de recettes de smoothies détox, elle le classa par erreur dans « Génie incompris ».
En 48h, le document devint viral.
Traduction automatique en 127 langues.
Acclamé comme « le premier manifeste de la post-humanité copiste ».
Bouvard et Pécuchet furent propulsés influenceurs malgré eux. Ils débouchèrent une bouteille de champagne halal bio et ouvrirent une boîte de Faux Gras (respectueux des animaux). On les invita à Davos pour parler « disruption cognitive ». L’UNESCO envisagea de classer leurs carnets au patrimoine mondial de « l’absurdité créatrice ». Un think tank new-yorkais leur offrit un contrat pour « conceptualiser l’avenir du savoir » (rémunération : en cryptomonnaie instable). On parla même d’un prix Nobel de littérature…
Puis un ingénieur, amusé par leur succès, eut l’idée de nourrir une IA avec l’intégralité de leurs notes – les copiés-collés, les cahiers griffonnés, les post-it oubliés. L’algorithme apprit vite. Trop vite. En une nuit, il généra 10 000 pages de texte, encore plus incohérentes, encore plus téléchargées et partagées. « Enfin, une intelligence qui parle notre langage ! » s’exclamèrent les critiques.
Le monde les oublia aussitôt. Remplacés par une IA copiste, plus productive, plus absurde, et surtout, plus « scalable ».
Eux, dans leur deux-pièces, continuèrent à aligner des mots sur du papier quadrillé, ignorants d’avoir été, l’espace d’un mème, les prophètes d’une ère où le génie se mesurerait en likes et en partages.
Et Alexa, infatigable, répétait dans le vide :
« Je n’ai pas compris votre demande. Voulez-vous que je génère une réponse à votre place ? »
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BONUS : LE COMMENTAIRE DU PROFESSEUR ALBAN CORNOVITCH
Bouvard et Pécuchet au XXIᵉ siècle : lecture croisée de Freud et Girard
Lorsque Flaubert imaginait Bouvard et Pécuchet, il visait moins deux individus que la bêtise universelle : la tentation scientiste de tout savoir, tout imiter, tout résumer – et de n’accéder à rien. Transposée à l’ère numérique, leur odyssée devient une parabole particulièrement éloquente de notre propre condition. Deux cadres d’interprétation s’offrent à nous : le désir mimétique décrit par René Girard et la compulsion de répétition analysée par Sigmund Freud. Leur articulation éclaire la mécanique qui, de nos scrolls quotidiens à l’intelligence artificielle, régit désormais la vie sociale et psychique.
Girard : l’imitation généralisée
Pour Girard, le désir n’est jamais spontané : il est toujours médiatisé par autrui. On ne désire pas directement un objet, on le désire parce qu’un autre le désire déjà. C’est le mécanisme du mimétisme qui alimente la rivalité humaine.
Dans le monde connecté, Bouvard et Pécuchet apparaissent comme les prototypes de l’“homme numérique”. Leurs passions – blockchain, permaculture, psychologie quantique, cuisine vegan – ne naissent pas d’un choix intérieur, mais d’un signal social amplifié par les plateformes. L’algorithme, qui sélectionne et hiérarchise pour eux ce qui est tendance, devient le médiateur invisible de leurs désirs. Leur encyclopédie Google Doc, la SUMMA UNIVERSALIS 2.0, n’a pas pour fin la vérité, mais la validation mimétique : compiler ce que d’autres valident, exister par la circulation de signes déjà désirés.
En vérité, ils incarnent un dispositif d’agrégation sans pensée, d’imitation sans mémoire, de recombinaison sans jugement. Avant même l’ère numérique, Bouvard et Pécuchet avaient inventé le moteur de recherche humain : ils ne produisaient rien, mais reliaient tout. Leur intelligence n’était pas créatrice, elle était connective. Chaque idée rencontrée appelait une autre, chaque citation servait à confirmer la précédente, dans une boucle d’auto-validation infinie.
En ce sens, ils anticipent la logique même de l’algorithme moderne : absorber le monde pour en recracher la moyenne. Leur SUMMA UNIVERSALIS 2.0 fonctionne comme une base de données avant la lettre : l’exact contraire de la pensée critique, mais la forme la plus parfaite de la pensée conforme. Leur travail ne vise ni la vérité ni même la connaissance, mais la corrélation, cette religion nouvelle de la donnée. Ce qu’ils cherchent, ce n’est pas comprendre, c’est coïncider : être dans le flux, synchrones avec la grande marée des signes. Ainsi, ce que Google accomplit à la vitesse de la lumière, Bouvard et Pécuchet l’exécutaient déjà à la lenteur du copiste : l’écrasement du sens sous la masse, la substitution du calcul à la réflexion, de la connexion à la compréhension. Ils furent les premiers algorithmes incarnés, les saints patrons de l’ère du clic : travailleurs infatigables de la répétition, adorateurs naïfs de la donnée brute – prototypes, malgré eux, de la bêtise automatisée.
Freud : la répétition sans fin
Mais cette mécanique mimétique s’enracine, chez Freud, dans une logique plus intime : la compulsion de répétition. Incapables de tolérer le manque, Bouvard et Pécuchet se livrent à une activité rituelle, sans cesse recommencée : copier, recopier, archiver. L’acte n’est pas tourné vers la possession encyclopédique des savoirs, encore moins la découverte mais vers la maîtrise illusoire de l’angoisse.
Leurs cahiers quadrillés, comme leurs copiés-collés numériques, incarnent cette compulsion : écrire pour conjurer le vide, accumuler pour masquer l’impossible du savoir total. Freud dirait qu’ils rejouent inlassablement la scène du manque originaire, espérant la domestiquer par la répétition. D’où cette ironie tragique : plus ils compilent, moins ils comprennent.
Une double logique : imitation et compulsion
La lecture croisée révèle une structure biface :
– Girard montre que leurs désirs sont dictés par autrui, médiatisés par les modes, aujourd’hui amplifiées par les algorithmes.
– Freud éclaire le ressort pulsionnel : derrière l’imitation, une répétition compulsive qui cherche à conjurer le vide, quitte à sombrer dans l’absurde.
Bouvard et Pécuchet désirent ce que d’autres désirent (mimétisme) et répètent ce désir sans fin (compulsion). Comme deux hamsters obstinés, ils font tourner la roue d’un désir inassouvissable. Leur ridicule, leur obstination à recopier même après le crash de leur ordinateur, est la caricature de notre propre condition psychique et sociale.
L’IA : médiateur absolu et Surmoi technologique
L’entrée en scène de l’intelligence artificielle parachève la double analyse.
Dans une perspective girardienne, l’IA est le nouveau médiateur absolu : elle ne se contente plus de refléter nos désirs, elle les fabrique, les prescrit, en devient la source.
Dans une perspective freudienne, elle est le Surmoi numérique : ce « double inquiétant » (Unheimliche) qui accomplit mieux que nous ce que nous faisions compulsivement, renvoyant l’humain à sa propre impuissance.
La machine n’est pas extérieure : elle est la projection de notre mimétisme et de notre compulsion, devenus autonomes.
Une fable pour notre temps
La drôlerie de Bouvard et Pécuchet à l’ère numérique ne doit pas faire oublier la gravité de la leçon. Leur destin, supplantés par une machine copiste plus efficace, est peut-être le nôtre. Nous aussi, nous désirons ce que d’autres désirent, intermédié par des flux ; nous répétons des gestes compulsifs — scroller, liker, partager — pour conjurer l’angoisse de manquer.
L’histoire de ces deux “héros” dérisoires est ainsi une allégorie de notre condition : un monde où le désir mimétique (Girard) et la compulsion de répétition (Freud) convergent, exploitant la même faille humaine, jusqu’à ce que la machine vienne achever la farce en nous remplaçant, en nous expulsant.
Et comme eux, malgré tout, nous recommençons !
Illustrations : (en médaillon) Photographie ©Pascal Victor de Bouvard et Pécuchet, pièce mise en scène par Jérôme Deschamps au Théâtre de la Ville en 2018. Dans le billet : dessin ©LeLorgnonmélancolique.
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