Épisode 1 : CE QUE TU LIS N’EST PAS ÉCRIT
Chapitre I – La chambre rouge
Dans la ville d’Aeviternum, la nuit avait été abolie.
Le Gouvernement du Continu l’avait décrété après ce qu’on nommait officiellement le Grand Silence — une coupure lumineuse de dix-sept jours qui avait plongé la cité dans une obscurité totale. Ce fut un moment de vertige, de chaos, de renaissance brutale des peurs anciennes. Depuis, le pouvoir avait juré que plus jamais l’ombre ne régnerait.
Et ainsi, la lumière fut imposée.
Élina vivait dans un appartement standard, orienté plein est, baigné d’une clarté clinique, continue, sans nuance. Chaque matin, elle enfilait un pull rouge – un vêtement interdit, trop personnel, mais que personne n’osait lui confisquer. Elle s’asseyait face à la fenêtre, les jambes croisées, une corbeille bleue à ses pieds remplie de papiers froissés. À l’écran, les Chroniques Officielles défilaient. Elle les lisait — du moins c’est ce qu’on croyait.
Car derrière la jaquette plastifiée de son manuel se cachait une chose impensable.
Un livre. Un vrai.
Papier, reliure, silence. Il n’avait ni titre, ni nom d’auteur. Ses pages dégageaient une blancheur étrange, presque froide. Lorsqu’Élina les touchait, elle croyait sentir une résistance infime, une sorte de membrane vivante. Plus troublant encore : le contenu du livre changeait. À chaque lecture, des phrases apparaissaient, disparaissaient, se transformaient. Ce n’était pas un texte. C’était un organisme vivant.
Parfois, elle y trouvait le récit d’une femme vivant dans une ville saturée de lumière, lisant en secret — un miroir déconcertant de sa propre existence. D’autres fois, le livre devenait traité, journal, catalogue, énigme. Une fois, il avait affiché une phrase : « Élina, tu es l’interstice. Garde les yeux ouverts dans cette clarté aveuglante. »
Elle n’avait jamais parlé à personne de ces lectures. Même pas à elle-même. Mais chaque jour, après avoir lu, elle consignait ses impressions dans un cahier dissimulé, en utilisant un alphabet qu’elle avait inventé enfant. Elle notait les apparitions, les métamorphoses du texte, les appels secrets qu’elle y percevait.
Ce matin-là, en ouvrant le livre, elle sentit un frisson lui parcourir la nuque.
Une seule phrase trônait au centre de la page :
« Ce que tu lis n’est pas écrit. C’est ce que tu as oublié d’écrire. »
Chapitre II – Le livre qui regarde
Le jour où Élina se vit dans le livre, elle hésita à le refermer.
Une silhouette, rouge, penchée près d’une fenêtre. Les mêmes oranges suspendues dans leur filet synthétique. Le même tabouret bancal. La corbeille bleue. Même la lumière y était décrite comme « blanche et fêlée, vibrante comme un os fracturé ».
Ce n’était pas une coïncidence. C’était une adresse.
Elle lut jusqu’au bout. Le texte se concluait par une phrase qu’elle lut à voix haute, à voix basse, subvocalisée : « Elle ne lit pas pour savoir. Elle lit pour se souvenir de ce qui lui a été soustrait. »
Ce soir-là – ou ce qui tenait lieu de soir dans cette ville de clarté sans fin – une panne brève traversa le système. Une microcoupure. Une seconde d’ombre.
Dans cette obscurité minuscule, Élina comprit. Le livre n’était pas un artefact. C’était une conscience.
Un palimpseste vivant.
Un assemblage de mémoires, de résistances, de silences.
Elle referma le volume et le glissa sous sa veste. Puis, d’un geste lent, elle éteignit l’écran des Chroniques. Elle se leva. La pièce lui parut soudain irréelle. La prochaine page ne se lirait pas. Elle s’écrirait.
Chapitre III – L’autre côté
Elle ne sut jamais comment elle avait traversé.
La page ne s’était pas ouverte. Elle ne s’était pas refermée. C’était elle qui s’était dissoute, absorbée, ligne après ligne, dans une membrane tiède, organique. Une traction douce, irrésistible.
Elle se réveilla dans une forêt.
Mais ce n’était pas une forêt ordinaire. Les arbres brillaient d’une lumière intérieure, leurs branches oscillaient au rythme d’un chant inaudible. Le sol avait la texture d’un cuir ancien. Et le ciel… le ciel n’était pas un ciel, mais un immense parchemin sur lequel s’inscrivaient lentement des signes mouvants.
Elle comprit alors qu’elle n’était pas dans un rêve, ni dans un monde parallèle.
Elle était à l’intérieur du livre.
Et que ce livre n’était pas un livre, mais un monde.
Chapitre IV – La Marge
Élina marcha longtemps.
Le sol sous ses pieds vibrait à chacun de ses pas, comme s’il reconnaissait son empreinte. Elle traversa des clairières où flottaient des lettres désossées, des virgules en suspension, des signes de ponctuation sans phrase. Parfois, elle entendait des bribes de voix dans les feuillages : des lambeaux de récits abandonnés, des confessions inachevées.
Elle comprit peu à peu : elle se trouvait dans ce que le livre appelait « la Marge ».
Un territoire instable, un entre-deux narratif où les histoires non écrites, les pensées censurées, les sentiments effacés se regroupaient comme des exilés muets. Ici, le temps n’était pas linéaire mais concentrique. Il ne s’écoulait pas : il se souvenait.
Elle rencontra d’autres figures – des silhouettes à demi dissoutes, comme si elles avaient été écrites à l’encre diluée. Certaines la saluaient sans voix, d’un regard lucide, traversé d’attente. D’autres semblaient errer, prisonnières d’une boucle inachevée. Elle croisa un homme masqué portant une lanterne d’où émanait une flamme noire. Et puis, il y eut cette femme.
Elle se tenait debout sur un monticule d’encre sèche. Sa robe semblait tissée de mots liquides. Un masque de papier froissé couvrait la moitié de son visage. De l’autre côté, un œil bleu d’une fixité minérale.
— Tu es entière, dit-elle.
Sa voix résonna comme un souvenir d’avant la parole.
— Où suis-je ? demanda Élina.
— Là où le temps ne s’écrit pas. Il se déplie. Tu es dans la Marge. Tu es l’interstice.
Et dans sa main, la femme tendit une petite clé. Fine. Nacrée. Invisible quand on la regardait de face, mais lumineuse dans l’angle du doute.
— Elle ouvre quoi ? demanda Élina.
— Elle ouvre ce qui ne peut être fermé.
(à suivre)
Illustrations : (en médaillon) Dessin d’après La Liseuse, photographie d’Elina Brotherus.
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