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Délivre-toi ! Un palimpseste du temps (2)

Patrick Corneau

Épisode 2 : LE CŒUR DU LIVRE

Chapitre V – Le cœur du livre

Les paysages changèrent. Plus Élina avançait, plus ils répondaient à ses états intérieurs. Quand un souvenir affleurait – une chanson oubliée, un éclat de rire maternel – la lumière devenait plus douce, le sol plus souple. Quand le doute la reprenait, tout s’embuait, les signes se brouillaient.

Elle marcha ainsi, des jours peut-être, sans faim, sans sommeil. Le livre lui-même semblait la porter.

Un matin – si c’était un matin – elle arriva devant une tour.

Étroite, vertigineuse, elle s’élevait comme un fil d’ombre vers le ciel-parchemin. À son sommet brillait une flamme noire. Elle en reconnut l’éclat : la même que dans ses visions, la même que celle que tenait l’homme masqué.

Elle gravit les marches en spirale, et à chaque palier, elle laissait derrière elle une croyance :
Je dois obéir.
Ce que je ressens est une erreur.
Il faut réussir pour exister.

Lorsqu’elle atteignit le sommet, un vieil homme l’attendait, assis devant une table nue. Il portait un bandeau sur les yeux. Devant lui : une page blanche.

— Tu n’as pas été choisie, dit-il. Tu es le choix.

— Est-ce moi qui ai écrit tout ça ?

Il sourit.

— Non. Tu es ce qui a été effacé. Tu es ce que le monde ne veut pas relire.

Il posa sa main sur la page. Des mots surgirent, se formant en phrases, en fragments d’histoire. C’était sa vie, mais lavée, désendormie. Sa mémoire vraie, sans narratif imposé.

— Tu peux écrire la suite. Mais sache-le : ce que tu écriras adviendra.

Elle prit la plume. Elle tremblait.

Et elle écrivit :

« Je ne veux plus fuir. Je veux éveiller. Je veux que chacun sache qu’il est un livre qu’on n’a jamais laissé s’écrire. »

 

Chapitre VI – L’éveil de Jonas

Jonas travaillait au Service d’Entretien des Écrans de Conformité.

Il avait trente-neuf ans, vivait seul, portait son uniforme avec rigueur. Il ne lisait pas. Personne ne lisait plus. Les flux audiovisuels remplaçaient les textes — plus rapides, plus digestes, plus conformes.

Mais ce matin-là, dans une rame de transport, il trouva une feuille. Une vraie. Froissée, brunie. Il s’apprêtait à la jeter quand il lut la phrase : « On lui donna des réponses. Elle oublia les questions. »

Il ne comprit pas. Mais il ne put l’oublier.

Le soir, il y pensa encore. Le lendemain, il la copia. Sur une serviette. Puis sur un bout de carton. Elle s’insinua en lui comme une épine douce. Une douleur neuve. Une lumière lente.

Quelques jours plus tard, il trouva une autre feuille. Elle disait : « Un jour, le miroir cessa de refléter. L’homme crut qu’il avait disparu. »

Il ferma les yeux.

Et dans ce silence intérieur, il entendit une voix. Pas une hallucination. Une pensée nue : « Tu n’es pas endormi. Tu es figé. Réchauffe-toi. »

 

Chapitre VII – Les phrases pour échouer

Ils se retrouvèrent une nuit, dans un ancien local technique oublié des cadastres. Un angle mort de la cité lumineuse.

Jonas portait encore son uniforme. Élina, un manteau tissé de rouge éteint. Ils ne se saluèrent pas. Pas besoin. Une reconnaissance silencieuse passa entre eux — une mémoire sans passé.

— Quel est ton premier souvenir de l’obscurité ? demanda Élina.

Jonas hésita.

— Mon père. Il m’a enfermé dans une pièce noire quand j’avais huit ans. Il m’a dit : “Souviens-toi de ça. Tu comprendras un jour.” Le lendemain, il avait disparu.

Il se tut. Puis reprit :

— Je croyais qu’il m’avait trahi. Aujourd’hui, je crois qu’il m’a éveillé.

Ils restèrent longtemps à contempler le vide entre deux lampes de surveillance.

— Il ne faut pas convaincre, dit Élina. Il faut fissurer.

— Pas proclamer. Semer.

Ils décidèrent d’écrire. Non pas un manifeste. Pas un évangile. Un dysangile.

Un livre contraire.

Un recueil d’aphorismes qui ne construisent rien. Qui défont. Qui ouvrent des brèches.

Ils l’appelèrent : Phrases pour échouer autrement.

Quelques fragments griffonnés sur des cartons recyclés :
– Heureux ceux qui perdent pied : ils n’étaient pas faits pour marcher en ligne droite.
– Tu n’as pas à te réaliser. Tu es déjà trop rempli. Vide-toi.
– Le monde te veut fluide. Deviens pierre.
– S’il n’y avait que des certitudes, il n’y aurait pas de mystère.
– Ce que tu appelles échec est peut-être l’unique forme sincère de lucidité.
– Le livre n’est pas là pour enseigner. Il est là pour délivrer.

Ils ne signaient jamais. Le style suffisait.

 

Chapitre VIII – La contagion du doute

Chaque nuit, Élina déposait ses phrases comme des graines.

Elle les gravait à la pointe fine sur des feuilles mortes — vestiges interdits de végétaux disparus. Elle glissait ces fragments dans des manuels d’endoctrinement, derrière des miroirs publicitaires, dans les poches de vêtements d’exposition.

Jonas, lui, trempait une plume artisanale dans l’encre d’un calmar qu’il élevait en secret. Il écrivait sur des semelles, des gobelets, des circuits désactivés.

Ils ne s’adressaient à personne en particulier. Mais certains lisaient. Et chez eux, quelque chose se détraquait. Ou plutôt : se détachait.

Une phrase suffisait. Une seule. Lue sans raison. Et l’esprit recommençait à penser par lui-même.

Un professeur cessa de corriger ses copies. Il recommença à rêver à Montaigne.

Un enfant recopia les phrases à la fin de son cahier de mathématiques.

Un vieillard, les yeux humides, murmura : « Nous avons déjà vécu cela. »

Un agent du Réseau, en lisant : « Le miroir s’est vidé, l’homme s’est cru éteint », s’arrêta net. Il ne comprit pas pourquoi, mais il se tut pour la première fois depuis dix ans.

(à suivre)

Illustrations : (en médaillon) Dessin d’après La Liseuse, photographie d’Elina Brotherus.

Lire ce qui n’a jamais été écrit.

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Patrick Corneau