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Quoi ma gueule ? Portraits (XXII)

Patrick Corneau

Dans cette vaste fresque sociale en perpétuelle expansion qu’est Á la Recherche du temps perdu, le marquis de Palancy est l’un des personnages les plus étranges. Il est peu cité et peu présent. Il apparaît lors du concert donné dans les salons de Mme de Saint-Euverte où il est l’un des nombreux invités. Monsieur de Palancy a un physique très particulier qui rappelle à Swann un détail d’une œuvre de Giotto : « M. de Palancy qui avec sa grosse tête de carpe aux yeux ronds, se déplaçait lentement au milieu des fêtes, en desserrant d’instant en instant ses mandibules comme pour chercher son orientation, avait l’air de transporter seulement avec lui un fragment accidentel, et peut-être purement symbolique, du vitrage de son aquarium, partie destinée à figurer le tout qui rappela à Swann, grand admirateur des Vices et des Vertus de Giotto à Padoue, cet Injuste à côté duquel un rameau feuillu évoque les forêts où se cache son repaire. » (Du côté de chez Swann). Il fait davantage penser à un célèbre portrait de Domenico Ghirlandaio.
Il est mentionné à nouveau dans Du côté de Guermantes, où l’on peut lire : « Le marquis de Palancy, le cou tendu, la figure oblique, son gros œil rond collé contre le verre du monocle, se déplaçait lentement dans l’ombre transparente et paraissait ne pas plus voir le public de l’orchestre qu’un poisson qui passe, ignorant de la foule des visiteurs curieux, derrière la cloison vitrée d’un aquarium. Par moment il s’arrêtait, vénérable, soufflant et moussu, et les spectateurs n’auraient pu dire s’il souffrait, dormait, nageait, était en train de pondre ou respirait seulement. »

Monsieur de Palancy, par sa présence effacée mais exacte, cristallise une intuition proustienne : la véritable noblesse est peut-être celle qui ne s’énonce jamais, qui ne cherche ni à séduire ni à s’expliquer. Là où le duc et la duchesse de Guermantes s’acharnent à maintenir les formes et les signes extérieurs de la grandeur, où Saint-Loup essaie de perpétuer une aristocratique noblesse d’âme, Palancy s’en détache silencieusement. Il est, en quelque sorte, l’anti-snob absolu — non pas par vertu, mais parce qu’il n’a rien à prouver. Est-ce qu’un requin-tigre a des comptes à rendre à la poiscaille ? Il y a peu d’individualités dans la Recherche qui soient à ce point dépourvues de toute intention, de tout affichage social, en un mot : de toute affectation.
Dans un monde de regards enchevêtrés, d’obsession des signes, de quêtes de légitimité, Palancy n’est pas un mythe, mais un contrepoids, un contrepoint humain, une note de sobriété dans une partition surchargée de passions et d’artifices. Il ne dit rien de décisif, mais son silence même dessine une forme de justesse. Il ne fait pas événement, il fait équilibre. Il est le peu qui tient, calmement. Il n’est pas un thème, mais un ton. Dans le tableau mouvant de la Recherche, il est le gris perle entre les ors, le mi mineur dans un monde de modulations hystériques, l’intervalle respiratoire entre deux révélations scandaleuses. 
Ce point d’orgue introduit un “blanc”, une pause dans la recherche de la vérité. Cet imperceptible “temps mort” dans l’exercice continu de dessillement qu’est la Recherche est ce qui, chez Proust, est le plus rare, le plus précieux, le plus troublant. Il est peut-être ce point immobile et invisible, ce centre vide autour duquel et grâce à quoi tout tourne…
C’est une leçon pour notre monde d’hyper spectacularisation où l’étalage de soi médiatique et réseautique est une quête sans frein et sans fin. Particulièrement dans le milieu de la “poésie” où à force de contorsions et mignonneries facebookiennes certain.e.s arrivent à glaner quelques prix de second rayon…
Aussi, pour donner un peu de visibilité à cette fascinante figure, si fugace, apparemment si peu agissante, j’ai imaginé écrire un pastiche proustien (ou plutôt à la manière de…) dans lequel le narrateur revient sur ce personnage et en fait un portrait méditatif qui l’amène à évoquer la sprezzatura pour éclairer son secret pouvoir.

Portrait de Monsieur de Palancy

Il me semble aujourd’hui que, dans le vaste théâtre de mes souvenirs mondains, peuplé de figures jadis brillantes et désormais à demi effacées, comme les fresques rongées par le sel et l’humidité dans les cloîtres toscans, nul n’occupe une place plus singulière — plus silencieuse, et pourtant plus profonde — que Monsieur de Palancy. Non qu’il ait jamais été l’objet de récits flamboyants, ni le centre de quelque intrigue éclatante ; au contraire, tout en lui se refusait à la mise en avant, à l’insistance, à cette forme d’exubérance que la société, même feutrée, exige de ceux qu’elle veut voir vivre.
Et pourtant — ou plutôt, à cause de cela même — il m’apparaît aujourd’hui avec une netteté accrue, comme ces astres discrets qu’on ne distingue qu’après une longue accoutumance à l’obscurité, et dont la lumière, imperceptible à l’œil distrait, éclaire néanmoins plus fidèlement certaines vérités nocturnes que le grand éclat des étoiles de première grandeur.
Je ne saurais dire précisément quand je le vis pour la première fois. Il était de ceux que l’on ne voit pas entrer, mais que l’on découvre déjà présents, si bien intégrés au décor que leur absence serait plus remarquable que leur apparition. Ce fut, je crois, dans le salon de la duchesse de Guermantes, dont les dorures avaient ce soir-là davantage de nervosité que de faste, comme si elles pressentaient, avec leur intuition inerte, la présence d’un homme qui les contemplerait sans jamais s’y refléter.

Il était là — silhouette droite, sobre, dépourvue de l’inquiétude décorative qui animait les autres convives — et tenait entre deux doigts un monocle que, chose étrange, il ne portait jamais tout à fait à l’œil, comme si cet objet n’avait pas pour fonction de corriger une déficience visuelle, mais de signifier au monde que l’on peut regarder sans chercher à posséder ce que l’on voit. C’était cela, peut-être, sa grâce suprême : une manière de voir sans réduire, d’observer sans ramener à soi. Il n’exerçait aucun pouvoir sur les choses, mais leur accordait un sursis, une patience, un droit au mystère.
Je me souviens — ou du moins je crois me souvenir, car ces souvenirs-là ont cette texture diaphane des choses entrevues dans le brouillard — d’un moment, près du buffet, où je m’étais risqué à lui adresser la parole. Il contemplait alors, posée sur un plat d’argent, une simple tranche de jambon, avec cette attention qu’on prête d’ordinaire aux œuvres d’art ou aux ruines, non pour leur beauté, mais pour la mélancolie tranquille qu’elles dégagent. Je ne trouvai rien de mieux à lui dire que cette phrase absurde et triviale que la nervosité avait formée sans mon consentement : « Le buffet vous semble-t-il satisfaisant ? » Il me répondit par un hochement imperceptible, puis, levant son monocle à mi-hauteur, sans jamais le fixer à son œil, dit cette phrase que je n’ai jamais oubliée : « Je n’ai pas besoin que ce soit bon. Je veux juste que ce ne soit pas commenté. »
Tout était là. Dans cette phrase, simple en apparence mais à la profondeur vibrante, se tenait un art de vivre : le refus de l’analyse perpétuelle, de l’énonciation obligatoire, de la lumière crue que la parole moderne jette sur tout. Si on lui avait demandé de décliner son identité, sans doute aurait-il répondu avec la plus froide courtoisie : « Pardonnez-moi, mais qui cela intéresse-t-il ?… ». Il s’éloigna ensuite, non comme on quitte un interlocuteur, mais comme on s’efface d’un tableau dont on n’aurait jamais voulu être le sujet.

Les années passèrent. Je ne le revis plus. Certains le disaient reclus en Touraine, d’autres évoquaient une cure en Suisse. Mais tous s’accordaient à parler de lui à voix basse, comme on évoque les fantômes bienveillants ou les dieux retirés. Il n’avait pas disparu : il s’était défait du monde comme d’un vêtement trop voyant. Et le monde, privé de son équilibre invisible, avait commencé à pencher, insensiblement mais sûrement, vers une ostentation maladroite, un excès de signifiance.
Lorsque je revins dans ce salon des Guermantes, tout y était plus net, plus criard — et pourtant plus vide. L’élégance y semblait être devenue une pose, le silence une attente nerveuse, et la conversation une suite de signaux plutôt qu’un échange. Et c’est alors, dans cette lumière trop crue, que je sentis, avec la clarté douloureuse des absences véritables, combien ce Monsieur de Palancy, que je n’avais jamais su vraiment voir, avait tenu le monde en place par la seule force de son effacement.
Je demeurai là, debout, dans le salon devenu soudain étranger, non pas en raison de quelque transformation tangible, mais parce que quelque chose d’essentiel — quelque chose d’indéfinissable, mais d’indispensable — n’y était plus. Et il me sembla que le monde lui-même, ce monde mondain si habile à camoufler ses fissures sous l’éclat des dorures et le miroitement des regards, avait subi une légère torsion, une infime déviation de son axe intérieur, imperceptible pour qui n’a jamais connu son véritable équilibre.

Car ce que Monsieur de Palancy incarnait — et dont je ne pris conscience qu’après sa disparition — n’était pas une singularité éclatante, mais une forme d’ajustement silencieux du réel : une rectitude non spectaculaire, une élégance non démonstrative, une clarté sans éclat. Il n’était pas là pour être admiré ; il était là pour que les choses ne s’effondrent pas. Et c’est cela, peut-être, la vraie grandeur : maintenir l’ordre sans se faire voir, peser sans pesanteur, exercer une influence qui se mesure à l’absence de déséquilibre qu’elle prévient.
Je compris alors — ou plutôt je crus entrevoir, car les pensées pénétrantes, chez moi, comme les couchers de soleil d’hiver, n’éclairent jamais longtemps mais laissent une traînée douce et tenace dans la conscience — que l’époque dans laquelle nous vivons, avide de signes, ivre de compétitions factices, de performances et de résultats palpables, ne sait plus reconnaître cette qualité-là. Nous ne savons plus estimer ce qui ne se signale pas. Nous avons perdu le goût de la discrétion comme valeur, du retrait comme présence, du regard silencieux comme forme suprême d’attention.

Monsieur de Palancy n’était pas un homme de son temps — ou plutôt, il était l’écho persistant d’un temps qui n’avait jamais eu besoin de se nommer, parce qu’il se contentait d’être. À une époque où l’on commente tout — le moindre geste, la moindre pensée, la moindre absence même — il avait choisi la retenue. À une époque où chacun s’explique, se justifie, s’exhibe, il avait adopté le silence, non comme refuge, mais comme discipline : cette économie du dire qui ne procède pas d’un empêchement ou du mutisme, mais d’une lucidité sur l’inanité de l’insistance.
Et je me demandai, tout en observant les convives qui continuaient de parler, de rire, de feindre de s’écouter, si nous n’étions pas devenus inaptes à vivre avec des êtres comme lui — non parce qu’ils seraient devenus impossibles, mais parce que nous ne savons plus les voir. Notre regard s’est modifié. Nous ne sommes plus sensibles qu’à ce qui attire, à ce qui interpelle, à ce qui fait du bruit. Tout ce qui ne se donne pas, ne se vend pas, ne se partage pas dans l’instant, glisse hors de notre champ de conscience.
Et c’est ainsi, pensai-je en quittant le salon, que s’éteignent les véritables présences : non dans le fracas des adieux, mais dans le vacillement imperceptible de l’attention qui leur était due. Elles s’éloignent non parce qu’elles meurent, mais parce que nous cessons de savoir ce qu’elles étaient venues pondérer.

Il me semble aujourd’hui que Monsieur de Palancy n’a jamais véritablement disparu, pas plus qu’il ne fut, en toute rigueur, présent selon les catégories brutales de l’ostentation ou de l’éclat. Il appartenait à cette région rare de l’existence où le geste est si parfaitement ajusté à la situation qu’il ne s’offre ni à la louange ni à la mémoire. Et c’est précisément ce naturel souverain, cette aisance sans démonstration, que la tradition de la cour d’Urbin appelait jadis sprezzatura. Mais en lui, cette sprezzatura n’avait rien d’un masque étudié, d’un effort pour dissimuler l’effort : elle était devenue seconde nature — ou mieux encore, absence de nature revendiquée.
Il n’improvisait pas plus qu’il ne posait ; il semblait naître à chaque instant dans la justesse même de ce que la situation exigeait, non par souci de se rendre agréable, mais par fidélité à une forme de vérité muette des choses. Ce n’est pas qu’il s’efforçait à la retenue — il était retenue, comme certains paysages ne prétendent pas être beaux mais obligent à la contemplation par leur seule existence.
Et c’est peut-être là que résidait son art véritable : dans cette capacité rare de ne pas se montrer, non par stratégie, mais par principe ; dans cette faculté d’agir comme si le monde devait toujours être respecté dans son mystère, sans surcharge, sans insistance, sans cette inflation de soi que notre époque, avide de traces, de preuves, de marques, érige en norme.

Je comprends aujourd’hui que la véritable sprezzatura n’est pas dans la désinvolture manifeste, dans cette manière de feindre l’indifférence ou de masquer le labeur, mais dans ce tact invisible qui supprime en amont toute volonté de paraître. Monsieur de Palancy ne dissimulait pas l’effort : il n’y avait tout simplement pas d’effort. Ou, s’il y en avait, il s’était dissous dans une telle adhérence au monde qu’il cessait d’être perceptible, même à celui qui le produisait.
Et moi, maintenant que le tumulte social, ses éclats, ses commentaires et ses postures ont repris leur vacarme, je ressens avec une acuité douloureuse ce qu’il a emporté en s’effaçant : non seulement un équilibre subtil, mais un idéal — celui d’une humanité capable de mesure, d’élégance sans prix, de présence sans ostention.
Car il faut, je crois, une grande force intérieure pour disparaître ainsi, non dans l’ombre, mais dans la lumière tamisée de l’exactitude. Monsieur de Palancy nous aura appris, sans jamais l’enseigner, qu’il existe une manière d’être au monde qui consiste à ne pas le déranger, et que l’élégance suprême — celle qui ne se nomme pas — est peut-être ce souffle imperceptible qui passe entre les êtres et les choses sans jamais y laisser d’empreinte visible, mais sans lequel tout se disloque.

Illustrations : (en médaillon) le marquis de Palancy, dessin généré par IA.

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Patrick Corneau