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Lettres à Cristina Campo d’Andrea Emo

Patrick Corneau

Patrick aime beaucoup !Il est des correspondances qui résonnent comme des œuvres à part entière, devenant plus révélatrices que mille traités. Les Lettres à Cristina Campo d’Andrea Emo appartiennent indéniablement à cette rare catégorie – celle des échanges épistolaires qui transcendent leur nature première pour devenir le théâtre vibrant d’une pensée en mouvement, une véritable œuvre d’art littéraire et philosophique (et par parenthèse ce n’est pas sans mélancolie que l’on conçoit la perte que représente la disparition de la lettre, cette “fleur aride de papier et d’encre”).

Imaginez ce moment fondateur : 1972. Andrea Emo (1901-1983), philosophe italien solitaire aussi inclassable qu’un Nietzsche, ayant produit quelque quarante mille pages manuscrites qu’il refuse obstinément de publier, découvre Les Impardonnables de Cristina Campo. Foudroyé par cette lecture (“livre inexpugnable et généreux”), il adresse une première lettre à cet écrivain qu’il ne connaît pas encore. Ce geste inaugural marque le début d’une correspondance exceptionnelle, née “sous le signe d’un signe”, qui se cristallisera lors d’une rencontre dans la nuit de Noël 1973, en l’église Sant’Antonio Abate à Rome.
Cette rencontre est celle de deux “bannis”, de deux exilés dans leur propre temps. “Je suis moi aussi un banni et un exilé, un exilé dans sa Patrie, la pire espèce d’exil”, confie Emo dans l’une de ses missives. Ces deux esprits singuliers perçoivent immédiatement ce que Charles Du Bos eût appelé “le sourd murmure de leur identité”.
Andrea Emo n’est pas un philosophe comme les autres. Aristocrate de la pensée, volontairement retiré du monde académique et éditorial, il poursuit sans relâche son œuvre monumentale – ces fameux Cahiers de Métaphysique – dans le secret le plus total. Dans sa correspondance avec Campo, pourtant, ce penseur austère et rigoureux révèle une dimension nouvelle de son être et de sa pensée sans s’éloigner pour autant d’un pessimisme résolument anti-moderne**.

Car ce qui frappe d’emblée dans ces lettres, c’est leur qualité d’écriture exceptionnelle. La prose d’Emo, habituellement enserrée dans la densité répétitive des Quaderni, se fait ici “pur nouage ailé” selon la belle expression de Louis Pailloux, comme si, pour parvenir jusqu’à Cristina, elle subissait une transmutation, passant de la philosophie pure à une poétique philosophique d’une rare beauté. Ainsi ces mots extraits d’une de ses missives : “les évidences sont un mauvais sortilège qui nous emprisonne dans le décor du monde […] comme la force de gravité nous lie à la terre.” D’emblée on reconnaît la marque d’un esprit qui pense contre son temps, qui résiste aux “insupportables idéologies modernes” avec toute la vigueur d’une pensée authentiquement libre. Se déploie toute la pensée émienne, centrée sur “notre centre de certitude spirituelle [qui] est le néant.” Dire : le néant “est” est contradictoire dans les termes faisait remarquer Roger Munier, ajoutant qu’il ne peut que “hanter” ce qui est. Nonobstant cela, le nihilisme d’Emo n’est pas désespéré ; il est presque mythique, une confrontation originelle avec notre propre mortalité qui devient paradoxalement la source d’une fécondité philosophique inédite. Car pour lui, “le néant même est divin parce que le néant est énigme” – il est ce qui résiste à toute tentative d’arraisonnement scientifique, ce qui préserve le monde de sa complète désacralisation. Emo développe sa conception d’une philosophie qui, loin de vouloir résoudre les mystères, devrait au contraire “tenter par tous les moyens de les sauver”. Contre la “terrible réduction à l’identique en quoi la science consiste”, il défend la nécessité de “cultiver des ombres amies dans les dernières oasis du doute”. Cette résistance au règne de l’évidence et de la technique fait de ces lettres un document précieux pour notre époque (“ce monde nouveau où tout est faux, des nouvelles religions aux arts, aux idéologies, aux consciences”).

Cette correspondance nous révèle également la beauté d’une tension intellectuelle : là où Campo cherche à penser la rédemption de la réalité matérielle à travers son catholicisme empreint de liturgie, Emo voit dans le néant la figure suprême de l’inconnaissable (“… ce serait sublime si nous pouvions créer l’Inconnaissable au moyen de la connaissance, la différence absolue, l’Autre, au moyen des équations”). Leur dialogue se noue autour de cette différence fondamentale, qui n’empêche nullement leur profonde communion intellectuelle.
La richesse de ces échanges si spirituellement contrastés – même si nous n’entendons pas Cristina (hormis en clôture) – tient aussi à leur rythme, à la diversité de tons. On y trouve des descriptions amusées des choses comme elles vont et comme elles ne vont pas aux côtés de réflexions métaphysiques vertigineuses. L’humour y côtoie la gravité, l’observation quotidienne (saisons et paysages) s’y mêle à la spéculation la plus haute. Et à mesure que la confiance s’installe, une chaleur tout humaine et complice assouplit le formalisme initial.

La grandeur de ces lettres tient peut-être à ce qu’Emo s’y montre penseur de la persévérance, à la fois de ce qui meurt et de ce qui renaît. Sa plume, comparable à celle d’un phénix, épouse à merveille les mutations des êtres, des formes et des choses. Il y a en lui quelque chose du peintre, avec cette obstination du pinceau à garder trace d’une lumière ou d’un souffle sur l’eau. Cette conversation devient ainsi l’Art poétique d’un philosophe qui n’a jamais cessé de penser les contradictions qui assiègent l’existence humaine, de bâtir “une architecture des déséquilibres.”
Étonnamment cette correspondance constitue une anomalie significative dans l’œuvre d’Emo : Cristina Campo est l’unique personne contemporaine citée dans ses milliers de pages de notes philosophiques. Cette singularité témoigne de l’importance extraordinaire que Cristina Campo avait prise dans la vie intellectuelle et spirituelle du philosophe, au point qu’à sa mort, il écrira en marge d’un de ses cahiers cette phrase laconique mais bouleversante : “Elle est morte, Cristina Campo est morte.”

On l’aura compris, ces lettres constituent un document essentiel pour comprendre la pensée d’Andrea Emo, ce philosophe dont l’œuvre monumentale, restée secrète de son vivant, commence seulement à être découverte grâce aux efforts de penseurs comme Massimo Cacciari**.
Si vous cherchez une philosophie qui s’écrive “au cœur du néant”, comme on a pu dire superbement “au cœur du volcan”, si vous êtes sensible à l’élégance d’une prose qui parle des “ciels de notre vie, les seuls ciels que nous puissions respirer”, alors ces lettres d’Andrea Emo à Cristina Campo vous offriront une expérience de lecture sans pareil. Pour qui s’intéresse à la philosophie italienne contemporaine, à la figure fascinante de Cristina Campo, ou simplement à la beauté d’une pensée qui résiste avec l’élégance de la sprezzatura au “pacte avec le diable de l’évidence”, elles constituent une lecture indispensable. Ces lettres témoignent d’une amitié intellectuelle profonde, que les auteurs décrivent comme “sérieuse [comme la nôtre], indifférente au temps et à la distance”. Dans le contexte sombre de notre époque, cette amitié brille d’une lumière éclatante, témoignant d’une fidélité inébranlable à la pensée, au doute et à la quête incessante de ce que Schopenhauer appelait “le principe du salut”. Une fois de plus, les éditions Conférence nous offrent un de ces livres rares qui nous “parlent” : qui éclairent l’esprit tout en nourrissant l’âme.​​​​​​​​​​​​​​​​

* À présent l’homme comme tel est mort, remplacé par les masses, lesquelles n’aiment pas les temps historiques, les temps de l’Esprit, et préfèrent revenir aux sociétés sans changement des troupeaux animaux, des fourmis ou des abeilles — mais avec quelques détériorations ; on n’acceptera de l’héritage, de l’époque déclinante, que les sept péchés capitaux. Peut-il y avoir un refuge dans les catacombes du monde négatif ?” (lettre du 7 juillet 1975).
** Les éditions Conférence publient en même temps d’Andrea Emo, l’intégralité de son Journal de l’année 1973 : Suprématie et malédiction, traduit de l’italien et préfacé par Arnaud Clément, postface de Laura Sanò.

Lettres à Cristina Campo d’Andrea Emo, traduit de l’italien par Christophe Carraud, préface de Louis Pailloux, éditions Conférence, 2025 (18€). LRSP (livre reçu en service de presse).

Illustrations : (en médaillon) Alberto Savinio, portrait d’Andrea Emo, 1949 – dans le billet : éditions Conférence.

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