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Le monocle, esprit et usage chez Proust

Patrick Corneau

Dans ses Souvenirs sur Marcel Proust, Robert Dreyfus, souligne que ce banal accessoire de toilette, le monocle, étrangement semble avoir beaucoup occupé son attention. 
C’est l’instrument privilégié du mondain pour être opérationnel sur le terrain social, il lui permet d’être “sur le motif” et recueillir de quoi alimenter sa connaissance du monde, la chronique (nouvelles et rumeurs), d’en étudier les arcanes (codes et syntaxe). 
Il n’est pas seulement l’instrument de correction visuel le plus fréquent pour observer son prochain sur le vif. Derrière la description qu’en fait Proust on devine plus qu’un banal accessoire optique : une sorte d’objet à la fois talisman et sésame qui, par sa forme, ses matières, sa finition, la manière dont il est porté, qualifie le porteur. Il vous arrache à l’humanité courante comme une canne à pommeau, une cravate, un éventail japonais. Il permet d’afficher une apparence et une appartenance, il sert à composer une prestance (le “chic”), une certaine qualité d’être, un standing (“gentleman”). Par une sorte de réversion de l’acte, le monocle permet de voir mais aussi d’être vu, de se signaler… Sauf pour Bloch (alias Jacques du Rozier) chez qui le monocle est une sorte de masque social, destiné à dissimuler toute trace, indice de sa judéité, celle-ci sacrifiée par désir effréné d’assimilation. 
Curieusement la princesse de Guermantes le porte non pas comme marqueur de distinction mais comme une laide prothèse qui, à l’instar de son râtelier, vient ajouter à son ridicule…
Dans tous les cas de figure (si l’on peut dire), Proust est éblouissant dans son art de cerner l’individualité de chaque monocle, de déceler, d’épingler dans chacun “le détail qui tue”…

Voici donc quinze personnages d’À la recherche du temps perdu, portant monocle.

Le général de Froberville 
« Le monocle du général, resté entre ses paupières comme un éclat d’obus dans sa figure vulgaire, balafrée et triomphale, au milieu du front qu’il éborgnait comme l’œil unique du cyclope, apparut à Swann comme une blessure monstrueuse qu’il pouvait être glorieux d’avoir reçue, mais qu’il était indécent d’exhiber. » 

M. de Bréauté
« Celui [le monocle] que M. de Bréauté ajoutait, en signe de festivité, aux gants gris perle, au “gibus”, à la cravate blanche et substituait au binocle familier (comme faisait Swann lui-même), pour aller dans le monde, portait collé à son revers, comme une préparation d’histoire naturelle sous un microscope, un regard infinitésimal et grouillant d’amabilité, qui ne cessait de sourire à la hauteur des plafonds, à la beauté des fêtes, à l’intérêt des programmes et à la qualité des rafraîchissements. » 

Un romancier anonyme 
« Monsieur de Bréauté demandait : — “Comment, vous, mon cher, qu’est-ce que vous pouvez bien faire ici ?” à un romancier mondain qui venait d’installer au coin de son œil un monocle, son seul organe d’investigation psychologique et d’impitoyable analyse, et répondit d’un air important et mystérieux, en roulant l’r : — “J’observe.” » 

Le marquis de Forestelle 
« Le monocle du marquis de Forestelle était minuscule, n’avait aucune bordure et obligeant à une crispation incessante et douloureuse l’œil où il s’incrustait comme un cartilage superflu dont la présence est inexplicable et la matière recherchée, il donnait au visage du marquis une délicatesse mélancolique, et le faisait juger par les femmes comme capable de grands chagrins d’amour. »

M. de Saint-Candé 
« Mais [le monocle] de M. de Saint-Candé, entouré d’un gigantesque anneau, comme Saturne, était le centre de gravité d’une figure qui s’ordonnait à tout moment par rapport à lui, dont le nez frémissant et rouge et la bouche lippue et sarcastique tâchaient par leurs grimaces d’être à la hauteur des feux roulants d’esprit dont étincelait le disque de verre. »

 M. de Palancy
« Cependant, derrière le sien, M. de Palancy qui avec sa grosse tête de carpe aux yeux ronds, se déplaçait lentement au milieu des fêtes, en desserrant d’instant en instant ses mandibules comme pour chercher son orientation, avait l’air de transporter seulement avec lui un fragment accidentel, et peut-être purement symbolique, du vitrage de son aquarium, partie destinée à figurer le tout. »

Swann 
« Comme la vue de Swann était un peu basse, il dut se résigner à se servir de lunettes pour travailler chez lui, et à adopter, pour aller dans le monde, le monocle qui le défigurait moins. La première fois qu’elle lui en vit un dans l’œil, elle ne put contenir sa joie : « Je trouve que pour un homme, il n’y a pas à dire, ça a beaucoup de chic ! Comme tu es bien ainsi ! tu as l’air d’un vrai gentleman. Il ne te manque qu’un titre ! » ajouta-t-elle, avec une nuance de regret. Il aimait qu’Odette fût ainsi, de même que, s’il avait été épris d’une Bretonne, il aurait été heureux de la voir en coiffe et de lui entendre dire qu’elle croyait aux revenants.

« Puis, sa souffrance devenant trop vive, il passa sa main sur son front, laissa tomber son monocle, en essuya le verre. Et sans doute s’il s’était vu à ce moment-là, il eût ajouté à la collection de ceux qu’il avait distingués le monocle qu’il déplaçait comme une pensée importune et sur la face embuée duquel, avec un mouchoir, il cherchait à effacer des soucis. » 

Saint-Loup 
« Il traversa rapidement l’hôtel dans toute sa largeur, semblant poursuivre son monocle qui voltigeait devant lui comme un papillon. […] Une voiture à deux chevaux l’attendait devant la porte ; et tandis que son monocle reprenait ses ébats sur la route ensoleillée, avec l’élégance et la maîtrise qu’un grand pianiste trouve le moyen de montrer dans le trait le plus simple, où il ne semblait pas possible qu’il sût se montrer supérieur à un exécutant de deuxième ordre, le neveu de Mme de Villeparisis prenant les guides que lui passa le cocher, s’assit à côté de lui et tout en décachetant une lettre que le directeur de l’hôtel lui remit, fit partir les bêtes. » 

Le duc de Guermantes 
« À d’autres points de vue d’ailleurs que celui de la bienfaisance, le quartier ne paraissait au duc – et cela jusqu’à de grandes distances – qu’un prolongement de sa cour, une piste plus étendue pour ses chevaux. Après avoir vu comment un nouveau cheval trottait seul, il le faisait atteler, traverser toutes les rues avoisinantes, le piqueur courant le long de la voiture en tenant les guides, le faisant passer et repasser devant le duc arrêté sur le trottoir, debout, géant, énorme, habillé de clair, le cigare à la bouche, la tête en l’air, le monocle curieux, jusqu’au moment où il sautait sur le siège, menait le cheval lui-même pour l’essayer, et partait avec le nouvel attelage retrouver sa maîtresse aux Champs-Élysées. »  

M. de Charlus 
« Je regardais M. de Charlus. La houppette de ses cheveux gris, son œil dont le sourcil était relevé par le monocle et qui souriait, sa boutonnière en fleurs rouges, formaient comme les trois sommets mobiles d’un triangle convulsif et frappant. » 

M. de Cambremer 
« Mme de Cambremer aimait à faire aux autres des taquineries souvent fort impertinentes. Sitôt qu’elle s’attaquait de la sorte soit à moi, soit à un autre, M. de Cambremer se mettait à regarder la victime en riant. Comme le marquis était louche, – ce qui donne une intention d’esprit à la gaieté même des imbéciles, – l’effet de ce rire était de ramener un peu de pupille sur le blanc sans cela complet de l’œil. Ainsi une éclaircie met un peu de bleu dans un ciel ouaté de nuages. Le monocle protégeait du reste comme un verre sur un tableau précieux, cette opération délicate. »

Bloch 
« Et grâce à la coiffure, à la suppression des moustaches, à l’élégance du type, à la
volonté, ce nezjuif disparaissait comme semble presque droite une bossue bien arrangée. Mais surtout, dès que Bloch apparaissait, la signification de sa physionomie était changée par un redoutable monocle. La part de machinisme que ce monocle introduisait dans la figure de Bloch la dispensait de tous ces devoirs difficiles auxquels une figure humaine est soumise, devoir d’être belle, d’exprimer l’esprit, la bienveillance, l’effort. La seule présence de ce monocle dans la figure de Bloch dispensait d’abord de se demander si elle était jolie ou non, comme devant ces objets anglais dont un garçon dit dans un magasin que c’est le grand chic, après quoi on n’ose plus se demander si cela vous plaît. D’autre part, il s’installait derrière la glace de ce monocle dans une position aussi hautaine, distante et confortable que si ç’avait été la glace d’un huit-ressorts, et pour assortir la figure aux cheveux plats et au monocle, ses traits n’exprimaient plus jamais rien. » 

Le duc de Châtellerault
« C’est assez curieux, n’est-ce pas. A propos de jeunes gens du monde, parmi ceux qui viennent ici, vous n’en connaissez pas ? — Non, mon bébé. Ah ! si, un brun, très grand, à monocle, qui rit toujours et se retourne. — Je ne vois pas qui vous voulez dire. » Jupien compléta le portrait, M. de Charlus ne pouvait arriver à trouver de qui il s’agissait, parce qu’il ignorait que l’ancien giletier était une de ces personnes, plus nombreuses qu’on ne croit, qui ne se rappellent pas la couleur des cheveux des gens qu’ils connaissent peu. Mais pour moi, qui savais cette infirmité de Jupien et qui remplaçais brun par blond, le portrait me parut se rapporter exactement au duc de Châtellerault. »

M. de Vaugoubert : 
« M. de Charlus fut au fond ravi de cette familiarité. Il reconduisit même d’une matinée M. de Vaugoubert afin de pouvoir lui montrer la lettre. Et pourtant Dieu sait que M. de Charlus n’aimait pas à sortir avec M. de Vaugoubert. Car celui-ci, le monocle à l’œil, regardait de tous les côtés les jeunes gens qui passaient. Bien plus, s’émancipant quand il était avec M. de Charlus, il employait un langage que détestait le baron. »

La princesse de Guermantes
« Pendant ce temps on entendait la princesse de Guermantes répéter d’un air exalté et d’une voix de ferraille que lui faisait son râtelier : “Oui, c’est cela, nous ferons clan ! nous ferons clan ! J’aime cette jeunesse si intelligente, si participante, ah ! quelle mugichienne vous êtes !” Elle parlait, son gros monocle dans son œil rond, mi-amusé, mi-s’excusant de ne pouvoir soutenir la gaieté longtemps, mais jusqu’au bout elle était décidée à “participer”, à “faire clan”. »


APPEL ! Je cherche un éditeur pour publier une anthologie des chroniques du
Lorgnon mélancolique – si intéressé me contacter via le mail du blog.


Illustrations : (en médaillon) photographie de Louis de Turenne (et son monocle) par Nadar
– dans le billet : dessins d’Agranska Krolik et Stéphane Heuet (Saint-Loup) .

Prochain billet bientôt
se Deus quiser.

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Patrick Corneau