Patrick Corneau

 

Les hasards d’une visite impromptue dans la bibliothèque familiale où perdurent quelques traces de mes lectures de jeune adulte (années 70) m’ont fait redécouvrir trois livres de Henri Laborit, ce grand biologiste qui a introduit dans la thérapeutique le premier tranquillisant (1952), l’hibernation artificielle et étendu avec La nouvelle grille (1974) les lois de la biologie aux comportements humains et à l’organisation sociale. À l’époque, cela avait provoqué quelques remous… En 1980, dans Mon oncle d’Amérique, Alain Resnais mit ses théories en images.
J’ai relu son Éloge de la fuite (1976) où sans se poser la question du plaire & du déplaire, il interroge ces grands mots que sont la foi, la liberté, la mort, les autres, le passé,  le plaisir et notamment l’amour, thème qui ouvre le livre. Simplicité, rigueur, franchise, lucidité, passion de comprendre, font que cette voix n’a pas pris une ride – sa courageuse  intempestivité est indemne… Voici le premier paragraphe et les deux derniers de la conclusion.

L’AMOUR

Avec ce mot on explique tout, on pardonne tout, on valide tout, parce que l’on ne cherche jamais à savoir ce qu’il contient. C’est le mot de passe qui permet d’ouvrir les cœurs, les sexes, les sacristies et les communautés humaines. Il couvre d’un voile prétendument désintéressé, voire transcendant, la recherche de la dominance et le prétendu instinct de propriété. C’est un mot qui ment à longueur de journée et ce mensonge est accepté, la larme à l’œil, sans discussion, par tous les hommes. Il fournit une tunique honorable à l’assassin, à la mère de famille, au prêtre, aux militaires, aux bourreaux, aux inquisiteurs, aux hommes politiques. Celui qui oserait le mettre à nu, le dépouiller jusqu’à son slip des préjugés qui le recouvrent, n’est pas considéré comme lucide, mais comme cynique. Il donne bonne conscience, sans gros efforts, ni gros risques, à tout l’inconscient biologique. Il déculpabilise, car pour que les groupes sociaux survivent, c’est-à-dire maintiennent leurs structures hiérarchiques, les règles de la dominance, il faut que les motivations profondes de tous les actes humains soient ignorés. Leur connaissance, leur mise à nu, conduirait à la révolte des dominés, à la contestation des structures hiérarchiques. Le mot d’amour se trouve là pour motiver la soumission, pour transfigurer le principe du plaisir, l’assouvissement de la dominance. Je voudrais essayer de découvrir ce qu’il peut y avoir derrière ce mot dangereux, ce qu’il cache sous son apparence mielleuse, les raisons millénaires de sa fortune. Retournons aux sources.

(…) Ainsi, j’ai compris que ce que l’on appelle « amour » naissait du réenforcement de l’action gratifiante autorisée par un autre être situé dans notre espace opérationnel et que le mal d amour résultait du fait que cet être pouvait refuser d’être notre objet gratifiant ou devenir celui d’un autre, se soustrayant ainsi plus ou moins complètement à notre action. Que ce refus ou ce partage blessait l’image idéale que Ion se faisait de soi, blessait notre narcissisme et initiait soit la dépression, soit l’agressivité, soit le dénigrement de l’être aimé.
J’ai compris aussi ce que bien d’autres avaient découvert avant moi, que l’on naît, que l’on vit, et que l’on meurt seul au monde, enfermé dans sa structure biologique qui n’a qu’une seule raison d’être, celle de se conserver. Mais j’ai découvert aussi que, chose étrange, la mémoire et l’apprentissage faisaient pénétrer les autres dans cette structure, et qu’au niveau de l’organisation du moi, elle n’était plus qu’eux. J’ai compris enfin que la source profonde de l’angoisse existentielle, occultée par la vie quotidienne et les relations interindividuelles dans une société de production, c’était cette solitude de notre structure biologique enfermant en elle-même l’ensemble, anonyme le plus souvent, des expériences que nous avons retenues des autres. Angoisse de ne pas comprendre ce que nous sommes et ce qu’ils sont, prisonniers enchaînés au même monde de l’incohérence et de la mort. J’ai compris que ce que l’on nomme amour, pouvait n’être que le cri prolongé du prisonnier que l’on mène au supplice, conscient de l’absurdité de son innocence ; ce cri désespéré, appelant l’autre à l’aide et auquel aucun écho ne répond jamais. Le cri du Christ en croix : « Eloï, Eloï, lema sabachtani » « Mon Dieu, Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? ». Il n’y avait là, pour lui répondre, que le Dieu de l’élite et du sanhédrin. Le Dieu des plus forts. C’est sans doute pourquoi on peut envier ceux qui n’ont pas l’occasion de pousser un tel cri, les riches, les nantis, les tout-contents d’eux-mêmes, les fiers-à-bras-du-mérite, les héros de l’effort récompense, les faites-donc-comme-moi, les-j’estime-que, les il-est-évident-que, les sublimateurs, les certains, les justes. Ceux-là n’appellent jamais à l’aide ; ils se contentent de chercher des « appuis » pour leur promotion sociale. Car, depuis l’enfance, on leur a dit que seule cette dernière était capable d’assurer leur bonheur. Ils n’ont pas le temps d’aimer, trop occupés qu’ils sont à gravir les échelons de leur échelle hiérarchique. Mais ils conseillent fortement aux autres l’utilisation de cette « valeur » la plus « haute » dont ils s’affirment d’ailleurs pétris. Pour les autres, l’amour commence avec le vagissement du nouveau-né lorsque, quittant brutalement la poche des eaux maternelle, il sent tout à coup sur sa nuque, tomber le vent froid du monde et qu’il commence à respirer, seul, tout seul, pour lui-même, jusqu’à la mort. Heureux celui que le bouche à bouche parfois vient assister.

— Narcisse, tu connais ?
Henri Laborit, Éloge de la fuite, éditions Robert Laffont, 1976.

Le texte intégral de la réédition en Folio/Gallimard en libre accès au format PDF.

Illustrations : (en médaillon) Le cri de Munch (Inflatable The Scream Doll Zest For Life) / (Dans le billet) photographie ©LeLorgnonmélancolique.

Prochain billet bientôt se Deus quiser.

  1. Broise says:

    J’avais lu ce texte, dans ces années-là, vu le film de Resnais aussi, et puis oublié que je l’avais lu, presque oublié aussi le film de Resnais ( Mais je me souviens, sans être aucunement capable de mettre des images précises dessus, une scène avec Roger Pierre, d’autres, tout aussi imprécises avec des rats de laboratoire qui courent). Je relis ces extraits aujourd’hui, plus de 40 ans après… 1974… 2022… le temps s’est effacé. Vous avez raison, pas une seule ride !

  2. serge says:

    Le jour où la femme que j’aimais m’a quitté je fus très malheureux non pas parce qu’elle refusait d’être mon objet gratifiant pour devenir celui d’un autre se soustrayant ainsi à mon action mais parce que la femme que j’aimais me quittait. Vu comme ça c’est plus simple.

  3. alfreddalban says:

    Dans la génération précédente le biologiste Jean Rostand avait déjà défriché le terrain que Laborit a labouré en profondeur, illustrant en quelque sorte les intuitions Schopenhaueriennes éternelles sans rides. « Eloge de la fuite » pourrait être republié aujourd’hui pour une jeune génération désabusée qui le découvrirait, à moins qu’elle ne soit devenue amorphe. Le lobby féminin, titulaire du passe magique « AMOUR » castrateur qui cloue les becs, en serait à peine contrarié; les rats de labo se shootent à l’amour et s’entretuent avec tout autant de convictions, l’un n’allant pas sans l’autre, comme deux faces d’une même pièce.

    1. Patrick Corneau says:

      Votre manière de remettre dans le contexte actuel la « grille » Laborit est impeccable, celle-ci apparaît toujours nouvelle après presque cinquante années et beaucoup d’oubli… 😀

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