Patrick Corneau

Patrick aime assez[⏱ 11 minutes] Après le roman Non luogo a procedere (2015) publié en français sous le titre Classé sans suite, (traduit par Jean et Marie-Noëlle Pastureau, Gallimard, coll. « L’Arpenteur », 2017), livre-réflexion sur la fascination qu’exerce la guerre sur les hom­mes, Claudio Magris revient maintenant, avec ce recueil de cinq histoires, à la forme courte du récit. Une forme qui de Enquête sur un sabre (Illazioni su una sciabola, 1984) à Une autre mer (Un altro mare, 1991), a ainsi permis à Claudio Magris de donner à ses lecteurs des textes concis, incisifs, et en même temps d’une grande humanité : des qualités qui semblent également caractériser les différents écrits qui composent Temps courbe à Krems (Tempo curvo a Krems) toujours chez Gallimard, coll. « L’Arpenteur » avec les mêmes traducteurs.

Cinq nouvelles donc, qui sont autant de variations ironiques et subtiles sur la vieillesse et ses attraits où des narrateurs âgés découvrent la liberté nouvelle de la « vraie vie », « un temps éclairé par une valeur que n’altère pas l’écoulement du sable dans le sablier ». « Aujourd’hui, hier, maintenant et demain, c’est quand le présent ? », interroge l’un d’entre eux. Car d’emblée, il est important de souligner que les cinq protagonistes de ces histoires qui se déroulent à Trieste et dans ses environs, mais aussi dans le Piémont et au bord du Danube, se retrouvent immergés dans une dimension temporelle qui apparaît sans début ni fin : extrêmement similaire, par conséquent au courant d’une rivière qui mène à la fois à l’embouchure et à la source. Les personnages sont ainsi plongés dans un état d’indétermination et d’isolement dans lequel ils ont tendance à s’installer, desserrant progressivement leurs liens avec le monde.

Parmi ces personnages, il y a ce veuf, ancien directeur de société qui loue en secret la loge de concierge de l’immeuble dont il est propriétaire et passe ses journées à attendre le facteur. Sa femme est morte il y a longtemps. Il l’aimait et était aimé en retour. Mais quand il pense à elle, « il ne sait plus si son cœur se serre ou s’élargit ». Le vieil homme doit composer avec les interdits, survivre « grâce à une technique de réticence et de repli ».
Et aussi ce vieux professeur de violon qui écoute, paupières à moitié closes, l’ancien élève devenu maestro dont l’arrogance suscite en lui des sentiments contrastés et ambigus : ses élèves du conservatoire maintenant établis appartiennent à un monde où il ne reconnaît ni lui-même, ni ses compagnons, ni la réalité d’une époque qui lui est devenue étrangère.
Ou ce conférencier, spécialiste de Kafka, bercé par les hommages, ravi de voir surgir, dans une conversation avec une dame bavarde, la silhouette fantomatique d’une ancienne camarade de classe, la belle Nori. Mais non, ça ne peut pas être, réfléchit le protagoniste, Nori, belle et inaccessible, ne se souvient pas de lui : ils n’étaient pas dans la même classe, ils ne se sont jamais parlé. Tout le monde l’aimait, mais elle, sylphide sans méfiance, déesse aux yeux clairs, était évanescente pour tout le monde, elle était au-delà… Nori s’adresse pourtant à lui avec une confiance enjouée lors d’un appel téléphonique exploratoire timide… Qui sait ? Peut-être Nori et le conférencier se sont-ils rencontrés ? Nori, « point minuscule dans la grande sphère du cœur, où tout existe et tout revient ». Nori, hors du temps. « Sa chevelure, qui sait pourquoi plus foncée dans mon souvenir, soir sans lune déjà tombé sur la mer et pourtant lumineux, une faible lueur encore à l’horizon ; la vague se brise, blanche, sur le rivage, se retire et revient, elle est là, clair sourire de son visage et du monde. »
Les coordonnées temporelles chancellent, et avec l’aide de la physique quantique, surtout d’une inventivité et d’une capacité extraordinaires à orchestrer les mots dans un monologue passionnant, le narrateur, avec l’écrivain bien évidemment, décrit ce non-temps au cours duquel chaque avenir et chaque passé est aboli au profit d’un présent éternel. « L’amour est un présent infini indélébile » écrivait Magris dans un passage de Classé sans suite. Et maintenant, se remémorant une conférence organisée au Centre de physique Miramare, alors qu’il était étudiant, par un scientifique distingué lequel remettait en question les théories du professeur Penrose sur la flèche du temps, fait migrer la dimension temporelle vers un immense ailleurs où la différence entre des mots comme « aujourd’hui et hier, maintenant et demain, avant après n’existent que dans notre cerveau ». Il est un point hors espace-temps où les temps futurs et passés semblent équivalents à une fraction infinitésimale, de sorte que « aimer, synonyme d’être », devient un « verbe défectif qui ne connaît que le présent infini ». En conséquence, la ligne du temps n’est plus droite mais courbe, et « si les masses sont importantes », elle peut se replier sur elle-même jusqu’à se fermer et devenir un cercle, « tout revient, tout est, et moi j’ai déjà été, je suis à l’embouchure du Danube pendant que je suis en train de suivre son cours pour y arriver ». 

Je ne veux pas trop en révéler, ce récit et les autres doivent avant tout être lus.
Cependant, je dirai que cette histoire centrale « Temps courbe à Krems » complexe et déroutante, éclaire dans un certain sens les autres, comme un contrepoint triomphal à des vies qui semblent – peut-être semblent seulement – se retirer. Le système narratif différent souligne d’ailleurs la singularité même de l’histoire : ici le narrateur parle à la première personne, alors que dans les autres le choix de Magris s’est porté vers l’instance omnisciente de la troisième personne, un style clair, délié, posé qui contraste avec le ton onirique et visionnaire de ce texte-pivot. Si le narrateur de Temps courbe à Krems, grâce à sa fascinante rumination cosmologique, semble triompher du temps linéaire et d’une triste vision de la vieillesse, il serait erroné d’interpréter le portrait mélancolique des quatre autres protagonistes comme un échec ou une défaite. Si, comme il est dit dans l’histoire en ouverture, toute vieillesse consiste à « avancer pour reculer, s’engager en territoire inconnu pour se soustraire à la réalité qui presse de toutes parts, anguleuse et envahissante » et que les plans d’attaque sont « une stratégie de retraite », les expédients choisis ne sont rien de plus qu’une volonté d’éloignement psychologique et même biologique du tumulte du monde, dont un voile sépare les personnes âgées, une feuille de verre inexistante mais douloureusement perçue.

La leçon en filigrane de ce recueil est que lorsque le vacarme exagéré de la vie active s’arrête, vous pouvez enfin relâcher la garde, vous pouvez vous adonner au luxe de « perdre du temps », de mettre un voile entre vous-même et la lumière aveuglante qui perturbe les yeux, fatigués d’avoir vu, trop vu peut-être. Mais perdre du temps signifie aussi devenir maître du temps. Perdre du temps, c’est prendre – enfin – « son » temps : lent, minimal, mesuré. Retirez-vous dans votre propre liberté surveillée. Moins il y a d’espace (la loge de concierge), moins il y a de choses qui y entrent et que nous devons servir, plus nous sommes souverains – souverains de nous-mêmes et du temps. Vient en réminiscence la leçon de la « Cinquième promenade » de J.-J. Rousseau qui associe à l’exploration de soi l’expérience intime de la jouissance vécue du pur « sentiment de soi » comme le bienfait suprême du farniente.
À cet âge, on se débarrasse de soi « comme on ôte un habit de cérémonie que l’on range dans une penderie ». Le monde devient « un ballon rouge qu’on peut à tout moment laisser s’en aller à sa guise ». Place au temps courbe qui ramène le visage de la femme aimée ou inaccessible, un temps élastique, entre la source et l’embouchure, comme un futur plongé dans les brumes du hasard, ou un passé qui n’a pas encore eu lieu.
Si même « les pages vieillissent comme des êtres vivants : elles font des oreilles d’âne, se plissent, se flétrissent » – comme il est écrit dans un autre passage intense du livre, il faudra beaucoup de temps – courbe, linéaire ou cyclique, avant que celles de Claudio Magris qui aura bientôt 83 ans, ne vieillissent.

Temps courbe à Krems de Claudio Magris, traduit de l’italien par Jean et Marie-Noëlle Pastureau, coll. « L’Arpenteur », Gallimard, 2022. LRSP (livre reçu en service de presse).

Illustrations : (en médaillon) photographie de Claudio Magris ©Leonardo Cendamo/Leemage – AFP / Éditions Gallimard.

Prochaine chronique le 16 mars.

  1. Pain Jean-Pierre says:

    Critiques toujours très riches qui abordent à la fois la forme et le fond. Mais le prix des ouvrages n’est pas indiqué.

    1. Patrick Corneau says:

      Merci pour vos mots encourageants. Un lien vers le site de l’éditeur permet de connaître le prix de l’ouvrage.
      Cordialement, 😀

  2. Broise says:

    Merci pour ce texte qui me permet de découvrir cet ouvrage. Je lis la nouvelle centrale en boucle, non pas tant pour mieux en maîtriser la difficulté que pour le plaisir des mots. Chaque relecture permet de réveiller cette sensation d’allègement que procurent l’intelligence, l’humour, l’enthousiasme face aux menaces d’alourdissement du corps.

    1. Patrick Corneau says:

      Tout à fait d’accord avec cette approche ou même méthode de lecture : un exercice mental qui viendrait réveiller les paresses, pesanteurs du corps vieillissant… 😀

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