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Histoires d’œil II – Regarder la peinture

Patrick Corneau

Faut-il que nous croyions si peu en l’art pictural pour que nous cherchions si compulsivement, si fiévreusement des preuves patentes, tangibles (et surtout photographiques) de l’élément de réalité qui l’a inspiré, suscité ? Comme si un tableau était en quelque sorte une image non faite de main d’homme (acheiropoïète), « tombée du ciel » et devait pour être crédible, c’est-à-dire sérieusement considérée, s’avancer avec son certificat de réel.

Cet étonnement m’est venu du croisement de deux événements.

D’abord l’affaire récemment très médiatisée du dernier tableau de Van Gogh Racines dont un chercheur hollandais, Wouter van der Veen, a retrouvé à Auvers-sur-Oise la vieille souche ayant servi de modèle au peintre. Découverte majeure s’il en est ! car non seulement on a identifié l’objet du délit de peinture, mais celui-ci a survécu à l’artiste, on peut encore le voir et même aller en pèlerinage pour constater, observer la dite vieille souche, voire la toucher comme saint Thomas a posé ses mains sur les plaies du Christ… Je cite Wouter van der Veen qui, dans un élan d’enthousiasme scientiste, s’esclaffe devant une journaliste du journal Le Monde : « Tout s’éclaire sur cette ultime toile inachevée et longtemps illisible que certains avaient même interprétée comme un possible glissement de Van Gogh vers l’abstraction. » Oui, vous avez bien lu. Ouf ! on est rassuré : Van Gogh n’a pas eu la mauvaise idée avant de se suicider de « glisser vers l’abstraction ». L’abstraction comme tombeau de la peinture. Vincent a échappé à l’opprobre dont fut victime ce pauvre Monet avec ses ultimes grands panneaux de Nymphéas exposés en 1927 à l’Orangerie : un glissement vers l’abstraction accueilli par un immense silence (excepté Clemenceau), peu de visiteurs pendant des années… Non, Van Gogh fut trivialement obnubilé par une « racine horizontale » (sic). Bizarre, bizarre… Il n’en faut pas plus à l’historien d’art pour nous concocter un solide storytelling sur un Van Gogh terminal obsédé par l’impossible quête de racines selon son cœur : s’étant défait de celles qui plongent dans le sol de Groot Zundert, son petit village natal du sud des Pays-Bas, pour d’autres plus conformes à sa vocation, religieuse d’abord, puis picturale ensuite… l’amenant à une sorte de mélancolie suicidaire.

L’autre élément qui recoupe cette réflexion me vient de la lecture d’un passage de L’or du temps, le dernier livre de François Sureau – livre hénaurme (848 pages) et proprement indescriptible dont je renonce à parler si ce n’est pour le citer dans quelques-unes de ses fulgurances émergeant, il faut le reconnaître, d’un fatras plutôt chaotique. A la page 432, après une courte digression sur l’art des jardins (mais ce livre n’est qu’une étourdissante et parfois fatigante caisse de résonance de digressions savantes se faisant écho l’une l’autre), François Sureau écrit ceci à propos de Le jardin du peintre à Paris d’Édouard Debat-Ponsan (1847-1913) :

« Dans une lettre de l’immédiat après-guerre, Bagramko écrit à Grigoriev* qu’il a passé des semaines à chercher sans succès dans Paris l’emplacement du mystérieux jardin de Debat-Ponsan. Ce peintre pompier, converti au dreyfusisme, a commis un tableau représentant La vérité sortant du puits malgré les efforts de l’état-major de l’armée. Le jardin du peintre à Paris est d’une tout autre facture et rappelle curieusement ce tableau énigmatique qu’aimait Breton et qui représente une jeune femme en noir évanouie sur un parquet. Il ouvre sur d’autres mondes. Lorsqu’il le regarde, le spectateur ne sait pas s’il entend un regret ou une promesse, ni ce sur quoi elle porterait ; s’il est celui qui va pénétrer dans un jardin où l’attend quelque merveilleuse rencontre, une parole décisive ou même le secret de sa vie ; ou bien celui qui en sort à reculons, soucieux de ne rien laisser perdre du souvenir, qui à chaque instant s’efface un peu davantage, de ce qui s’y est passé. Le jardin, bordé de jeunes érables, est en pente douce. Une barrière de bois noir, à demi-ouverte, donne sur un sentier de Brocéliande. Il passe sous une cataracte de cerisiers en fleur peinte d’une touche légère, crémeuse, et dont la caresse semble préparer à la révélation qu’on devine en contrebas. Sur une colonne en pierre un vase noir appelle un rite propitiatoire, comme de brûler, sous la forme du papier, tout ce qui nous empêche de goûter l’infinie douceur des choses. Si quelqu’un sait où habitait Debat-Ponsan, et s’il subsiste quelque chose de ce jardin, qu’il n’hésite pas à se faire connaître. Je serais heureux de mener à bien, à distance de temps, la recherche d’Agram Bagramko. »
* Agram Bagramko et S. Grigoriev (« faux » personnages) sont les partenaires d’anamnèse de François Sureau dans cette vaste dérive, rêverie, flânerie dans l’histoire et la littérature qu’est L’or du temps. Bagramko est un peintre-écrivain, auteur d’un triptyque d’esprit surréaliste conservé au musée de Vancouver, Ma source la Seine, et d’une étrange plaquette intitulée Le livre des cent et un. La trajectoire de Bagramko part du pied du Caucase, rejoint les rives du Pacifique en passant par les quais de la Seine surréaliste ; Grigoriev, ancien colonel de Cosaques émigré, l’héberge pendant son séjour à Paris, jusqu’à ce que l’aïeul de l’auteur les accueille dans sa propriété des Yvelines.

Si un de mes lecteurs parisiens arrive à géolocaliser le jardin de Debat-Ponsan qu’il se mette rapidement en relation avec François Sureau via les éditions Gallimard. Peut-être par cette action de reconnaissance topographique Le jardin du peintre à Paris sortira-t-il de sa relative obscurité…

Je me suis un peu insurgé dernièrement sur ce penchant que nous avons de surperposer à notre regard sur le monde des filtres pour « ne pas voir » ou du moins pour ne voir dans ce dernier que ce que nous y avons déjà mis.
Le phénomène n’est-il pas le même avec la peinture ? Nous ne la regardons pas pour elle-même ; ou plutôt nous la regardons tant qu’elle est « avérée », tant que sa valeur indicielle – son réalisme, entité qui caractérise selon Duchamp la « peinture rétinienne », nous est confirmée ou prouvée. Il y a, de fait, incomparablement plus de visiteurs devant le jardin d’eau de Giverny et ses iris ensata que d’admirateurs devant les Nymphéas des salles ovales de l’Orangerie.

Peindre c’est fonder un nouveau royaume face à la tyrannie du réel ; le peintre récuse cette obéissance involontaire, infantile, anthropologique, sociale qui est celle de l’œil subjugué, asservi par la vague continue d’un réel toujours déjà pléthorique. Avec le geste du peintre le contenu s’éloigne et le sujet se défait. Un vouloir dire s’émancipe de la désignation, de l’objectivation. Aventure très insaisissable qui, pour être accompagnée dans ce qu’elle a, à la fois, de très substantiel et très irréaliste, demande moins la confiance qu’une haute puissance de liberté.

L’or du temps de François Sureau, Gallimard, 2020. LRSP (livre reçu en service de presse).

Illustrations : carte postale d’Auvers-sur-Oise origine inconnue / Racines de Vincent Van Gogh / Wouter van der Veen, de l’Institut Van Gogh, photographie de François Guillot Agence France-Presse / Le jardin du peintre à Paris d’Édouard Debat-Ponsan (1847-1913).

A suivre : Histoires d’œil III – Lire un livre.

Prochain billet le 1er septembre (sauf exception).

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Patrick Corneau