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Histoires d’œil I – Voir le monde

Patrick Corneau

Un jour que nous voyagions en montagne, un ami m’emmena devant un paysage qu’il aimait. C’était sur une crête d’où l’on contemplait à travers la trouée d’une barre rocheuse les sommets préalpins à l’horizon. Il commenta le caractère « non-sublime au sens kantien de ces montagnes somme toute rassurantes, apaisantes », vantant la moyenne montagne plus humaine, moins violente, moins oppressante que la haute montagne. Peu après, il m’amena devant une petite vallée avec des prés où paissaient quelques moutons, une ferme à mi-distance et une forêt dans le lointain. Nous admirions le spectacle en silence sous une lumière déjà dorée de fin d’après-midi lorsqu’il déclara : « On se croirait dans un Corot ! ».
Moi-même, je me souvenais de l’été 2016 où j’accourus au musée du Havre pour ne pas manquer la grande rétrospective consacrée à Eugène Boudin, ne retenant des ciels normands que ceux du peintre alors qu’ils étaient devant moi, ipsi et in situ … il suffisait de se pencher à l’une des fenêtres, ils étaient là dans toute leur splendeur, dans toute leur gloire. Mais non, je préférais le simulacre, l’artefact à l’original.

Il est hautement probable que seul je me serais abandonné aux sentiments flottants que donnent les vues plongeantes et les vastes panoramas. Je me serais moins « échauffé » devant cette nature « riante ». En compagnie, l’émulation admirative est presque obligée. Cela aurait été tout l’inverse : apercevant des voitures en bas dans la vallée, elles m’auraient paru se traîner. Leur mouvement, dans la distance, m’aurait semblé ne pas avoir d’autre signification que le respect d’un rite, une vieille tradition qui veut que sur les routes il y ait des voitures en circulation. J’aurais ajouté quelques remarques maussades : à l’intérieur, des gens qui croient aller vite, quelque part. Toujours cette absurde agitation humaine se perpétuant d’une génération l’autre… Peut-être aurais-je mis en doute le « naturel » de cette nature si bien peignée par l’homme au long des siècles et me serais-je demandé si contempler ce panorama est véritablement passionnant ou dépourvu du moindre intérêt ? Et conclu qu’au fond je n’éprouve nullement l’envie d’être sur des belvédères…

Étrange cette faculté qu’on a parfois, seul, à sentir la trame des jours, le fond de la vie. En proie à une sorte de tristesse, très difficile à distinguer du bonheur. Des moments où le monde s’ouvre, où l’on oublie ses prédilections et ses dégoûts, où l’on n’a plus une conscience bien nette des frontières. On ressent tout : le vent dans les arbres, la chaleur qui décroît, la résistance des rochers, la germination, la floraison des graines, le vol des oiseaux, la fuite des nuages… Jusqu’aux imperceptibles surrections qui font les montagnes, les minuscules éboulements, les ruissellements qui, quelques millions d’années plus tard, les aplaniront. Le sentiment qu’il suffirait d’un rien pour comprendre. Nous sommes sur le point de… Et puis ça passe…

Me remémorant l’épisode du séjour en montagne, les deux remarques de mon ami me frappent par leur congruence et l’aveu implicite qu’elles exprimaient : l’incapacité à voir. Peut-on déchirer le rideau de la préinterpretation qui couvre le visage du concret ? Pourquoi l’œil occidental ne voit-il pas ce qu’il regarde ? Pourquoi se sent-il obligé de juger avant de connaître ? Pourquoi doit-il nécessairement intermédier son rapport au monde d’un filtre, d’une référence culturelle ? La simple et immédiate vision rétinienne n’existe pas, elle est préemptée si je puis dire par un biais, un parti pris esthétique. Qui dit esthétique dit discours, donc approche conceptuelle, appareil théorique. Le daïmôn de l’abstraction se réveille. Voilà la mentalisation en marche ! Parfois ce n’est que l’incapacité à mettre à l’écart des souvenirs qui viennent – sans qu’on les ait sollicités – recouvrir d’un déjà-vu rassurant ce qui pourrait nous décontenancer, nous bousculer, autrement dit un franc et délibéré accès à la ahité des choses – « cela dans les choses qui fait ah ! » selon Claudel.

Je me demandais aussi si, tout simplement, nous ne cherchions pas à rivaliser dans la perception « cultivée » d’un paysage ample, majestueux. Ces échanges sobrement lyriques n’étaient-ils qu’un mesquin combat pour construire une image victorieuse de soi-même face à l’autre ? Un piètre narcissisme mâtiné de cuistrerie ? La promenade ne devrait pas être l’occasion pour l’esprit de s’illustrer mais de s’oublier. Même si je suis très conscient que notre regard sur le monde hérite immanquablement par des méandres multiples de sources (idées, connaissances, sensibilités, habitus culturels/civilisationnels) que nous ne soupçonnons pas d’être ancrés en nous. Enfin, si nous avions gravi pedibus cum jambis le dénivelé pour atteindre ce point de vue, nos corps* fourbus, rompus de citadins auraient sûrement ralenti le flux des impressions immédiates, en perturbant l’afflux des significations que tout spectacle grandiose inévitablement provoque et nous auraient soufflé des remarques moins éthérées ou imposé le silence…

Je pensais alors à l’attitude extrême orientale, japonaise particulièrement, qui nous dit tout autre chose. En fait qui ne nous dit rien, ou plutôt se borne à constater que le critère nous a été fourni : il est ici, à portée de main, devant nous. Soit les choses telles qu’elles sont, telles qu’elles se présentent dans notre quotidien, ou la nature elle-même telle que le bon sens – l’unique sens pour un Japonais – nous convie à l’observer pour en faire notre modèle, c’est-à-dire apprendre d’elle. L’esthétique japonaise par contraste avec l’esthétique européenne s’intéresse plus au processus qu’au produit, plus à la construction réelle d’un soi qu’à « l’expression de soi ». Ici la dichotomie sujet-objet est mise entre parenthèses comme d’ailleurs la plupart des oppositions sur lesquelles est fondée notre culture : nature/culture, corps/esprit, moi/les autres, etc. La plupart des écrivains japonais lorsqu’ils sont interrogés sur ces questions restent volontairement embarrassés, indécis, voire ambigus.
Non rhétorique telle est d’abord la conscience de l’homme japonais. En fait, il s’efforce d’ignorer les présupposés inhérents à nos interrogations de manière à éviter une réponse trop logique, trop symétrique, préférant la feinte, les indications détournées et allusives plus en phase avec la perception sensible d’un état émotionnel, la globalité ressentie de l’« impression ». Surtout importe le sentiment de la fugacité des choses, de leur précarité plutôt que la compréhension intellectuelle, analytique, jugée trop discriminante pour un esprit qui a du mal à se considérer comme un « sujet » séparé du monde. Ce qui est assertion relève du choix, de l’élection, lesquels sont impossibles parce qu’inévitable exclusion et sacrifice. Comme disait Jean Grenier, on ne peut vouloir que le parfait, et la perfection en Orient est une et indivise. Ennio Flaiano ajouterait malicieusement que, si elle est désirée, elle peut s’avérer ennuyeuse.

Jean Grenier, encore lui, avait l’habitude dans son cours d’esthétique et de science de l’art à La Sorbonne de raconter une petite histoire : « Il existe en Chine un tableau qui s’appelle La chevauchée de la plaine par les cavaliers et ce tableau ne représente que des papillons. Ah ! tiens ! alors pourquoi un cheval ? Parce que dans une certaine conception de la peinture chinoise, on ne montre pas la chose, mais le reflet ou la conséquence de la chose. Les cavaliers sont passés dans la plaine avec les pas des chevaux, ils ont soulevés le pollen et bien évidemment après les papillons se précipitent dessus. ». L’attitude esthétique d’un oriental est ainsi. Il voit souvent les choses comme un reflet, par leur conséquence et non de manière directe. Il n’a pas envie de représenter le cavalier par un cavalier et un cheval. Il préfère le représenter par le papillon qui vient sur les fleurs.
Ce souci de ne pas dire ou éclairer les choses frontalement pour ne pas tuer ce qu’on a l’ambition de vouloir représenter a trouvé son acmé dans l’art du haïku. Celui-ci cultive ultimement la manière indirecte et réclame une oreille très fine, très attentive pour saisir cette esthétique de l’éphémère et de la résonance où la nature, le cosmos prennent bien évidemment une place centrale. Car la nature n’est pas au point de départ comme chose gratuitement donnée (une « ressource » dit prosaïquement la modernité), mais elle doit être « gagnée » comme point d’arrivée. Si le temps prend une si grande place dans l’esthétique japonaise, c’est parce qu’il s’éprouve plutôt qu’il ne se comprend, ce n’est pas un concept, plutôt un « percept », une expérience, un vécu. Il existe au Japon un proverbe bien connu : Karada de oboeru, soit apprendre une chose par la pratique physique, apprendre avec son corps, qui souligne une dimension autre que celle de l’intellect, une approche qui se fonde sur le processus, le déroulement, témoignant d’une réalité qui, au-delà du fait d’être-là, exprime son altération, sa métamorphose dans le temps et sa native précarité. D’où l’inséparabilité entre réalité du vécu et dimension existentielle de la personne que nous, occidentaux, avons du mal à concevoir alors qu’elle est l’essence du haïku, cette « épiphanie du Rien » comme dit si bien Yves Bonnefoy.

Mon âme plonge dans la mer
et ressort
avec le cormoran
Onitsura

Longue est la nuit –
le bruit de l’eau
dit ce que je pense
Gochiku

* Je ne saurais suffisamment recommander en ces temps où la pandémie nous rappelle brutalement que nous avons un corps vulnérable et périssable la lecture de l’excellent numéro de L’Atelier du roman de juin 2020 dont le thème est : Le corps est-il le noyau ou la frontière de notre liberté ? Car de fait si Dieu est mort, et l’âme avec lui, c’est aujourd’hui le corps qu’on veut soustraire à son déterminisme : on veut choisir son genre, oublier son sexe, on veut l’augmenter sinon le rendre immortel… Bref, il y a péril en la demeure qu’est notre corps.

Illustrations : photographie du Vercors origine inconnue / dessin d’après Caspar David Friedrich.

Prochain billet le 1er septembre (sauf exception).

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Patrick Corneau