Patrick Corneau

Peut-être n’aurais-je pas parlé de Le clocher de Tübingen (Grasset, 2019) si, ayant lu quelques pages et saisi par la force de la pensée, la belle énergie spéculative qui l’anime, je n’avais lu la présentation totalement calamiteuse qu’en a fait un certain directeur de revue littéraire à trois lettres (consonnes), autrefois considérée comme prestigieuse… Visiblement cet homme n’a pas lu le livre, s’est contenté de parcourir la quatrième de couverture avant de débiter quelques insipidités, l’auteur étant par ailleurs ridiculement affublé du qualificatif de « jeune trouvère ». Passons… Je ne me prends pas pour un justicier mais il y a des légèretés frisant l’imposture qui méritent d’être dénoncées.

Le clocher de Tübingen est la preuve rare, presque inespérée que l’on peut être un universitaire chevronné* et pouvoir écrire un livre de haute culture dans un style élégant qui ne sente pas la sueur ratiocinante ni le vieux papier remué. Rien d’efforcé ici, même si la lecture n’est pas toujours aisée. La maîtrise intellectuelle du sujet se double chez Benoît Chantre d’une aisance très naturelle dans l’écriture, fluide, sinueuse, ne faisant néanmoins aucune concession à la rigueur dans la pensée. Car c’est un livre de pensée, un travail de réflexion dont l’ambition est de restituer l’univers mental, principalement poétique de l’un des êtres les plus extravagants de l’Allemagne préromantique : Friedrich Hölderlin.
Même si le bandeau du livre le suggère (« Œuvre-vie de Hölderlin »), Le Clocher de Tübingen  n’est nullement une biographie dans les règles. Que les inconditionnels des chronologies linéaires passent leur chemin, car le propos de Benoît Chantre n’est pas de nous raconter les travaux et les jours d’une vie de poète mais d’explorer et résoudre une énigme : l’odyssée plus christique que païenne qui gravite autour de l’année 1807, date à laquelle Friedrich Hölderlin se retire dans une petite tour où il finira sa vie après quatre décennies de solitude et quasi silence. À partir de ce noyau d’opacité, de cet événement à la fois conclusif et fondateur, il analyse et décrypte les mobiles qui ont conduit à cette rupture, à ce grand retrait, cet exil intérieur qui a nourri bien des légendes – faites souvent de rationalisations confortables et simplistes chez la plupart des commentateurs. La plus consensuelle étant offerte par la psychologie et la psychanalyse : schizophrénie catatonique ou psychose. La folie est une solution très avantageuse car elle permet de ne pas avoir à regarder au-delà d’apparentes bizarreries, de ne pas chercher à savoir ce qu’un homme foudroyé par le divin, possédé par Zeus, Apollon et autres Olympiens voulait véritablement nous dire. Elle a permis surtout en le confinant dans le paganisme d’occulter la réalité de l’expérience mystique. Selon Benoît Chantre le cas Hölderlin n’a pas reçu l’attention que sa geste tragique, sa modernité intempestive méritaient.

Replaçons très cursivement quelques jalons biographiques. Friedrich Hölderlin est l’auteur d’un roman célèbre, Hypérion ou l’ermite de Grèce, il fut l’ami de Schelling et Hegel, ses condisciples au séminaire de la ville. Après une grande histoire d’amour à Francfort avec Susette Gontard (célébrée comme Diotima dans Hypérion) en 1797, il dut s’exiler en 1801, pour un voyage en France (Lyon, Bordeaux, Sainte, Angoulême, Blois, Paris). Les traductions de Sophocle** qu’il publia à son retour, en raison des changements qu’il introduisait dans les vers, firent rire aux larmes Goethe et Schiller. Un éloignement, une désocialisation, une disruption d’avec son temps étaient en marche. De 1807 à 1843, les habitants d’une petite ville du Wurtemberg, ont vu, matin et soir, un promeneur solitaire sortir de la maison d’un charpentier bâtie sur la tour du vieux rempart. Ils s’étaient habitués à cette figure qui bredouillait en marchant des bribes de français ou des vers grecs ou allemands. Certains, au début, vinrent rendre visite à ce « chasseur de rêves » qui n’était plus que l’ombre de lui-même, comme on va voir « un fauve tourner en cage », d’autres ramassaient les poèmes produits et distribués à un rythme effréné pour les plagier… Puis ces visites s’estompèrent. Sa mère, la terrible et austère veuve Gock comprenant que son fils ne serait jamais pasteur, décida de le faire interner plusieurs mois. La légende romantique du poète fou venait de commencer et Benoît Chantre de s’attacher à démontrer qu’elle ment pour de trop humaines raisons.
Si ce grand poète avait voulu proférer quelque chose d’in-ouï, pendant la seconde moitié de sa vie passée à entendre les coups de l’heure au clocher de Tübingen ? Dernier feu de la tradition mystique qui éclaira la nuit européenne et premier « artiste dégénéré » d’Allemagne, Hölderlin ne pouvait être entendu par ses contemporains. Il ne l’a guère été davantage par les modernes qui se sont contentés soit de le figer dans une supposée démence, soit de le faire servir à leur propre cause (psychanalyse, Lacan, Heidegger). Benoît Chantre parce qu’il s’est penché sur le destin contrarié de l’Europe en interrogeant Karl von Clausewitz sous l’égide de René Girard, ne pouvait pas ne pas rencontrer et questionner les nombreux enjeux politiques, poétiques et spirituels que cristallise la figure quasi prophétique de Hölderlin. En parcourant les lieux où a vécu le poète mais surtout en lisant avec une extraordinaire (déliée et féconde) attention exégétique la part la plus significative de son œuvre, il nous immerge « dans la tête » de Hölderlin, recrée et éclaire devant nous la courbe destinale qui va de l’amitié avec Hegel et Schelling au Grand Séminaire Protestant (le Stift) en 1789 au clochard prostré de Tübingen en 1843, soit une « œuvre-vie » traversée, malmenée, exhaussée par les mouvements d’idées d’un temps « en rage » et, de ce fait, tournée sur l’axe d’un moment cardinal dans l’histoire de l’Europe.

Il est malaisé et certainement injuste de résumer en quelques lignes ce qui court sur 330 pages et relève moins d’une démonstration linéaire que d’une méditation qui, circulairement, par itérations successives (avec des reprises « buissonnières » qui ne sont pas de plates répétitions) comme une spirale qui se resserre, explore et dévoile les arcanes d’un esprit qui, après avoir été frappé en France (mais pas foudroyé – ce qui frappe sauve aussi), pressent dans l’incompréhension générale la venue d’un absolu désastre renfermant les fragiles prodromes d’un possible nouveau monde.
Laissons à l’auteur le soin d’une synthèse de l’œuvre-vie hölderlinnienne telle qu’il la donne p. 286 en reprenant le fil de son destin : « Dans la lumière d’Aquitaine où un dieu l’a frappé, le poète a été touché par une « pure parole » qui l’a recentré en son « point médian ». C’est à Bordeaux, dans une architecture néo-classique qui dut l’impressionner sans toutefois le fasciner, que le poète a eu la révélation des conditions toujours à maintenir de l’espace et du temps, celle d’un ordre à retrouver dans le poème, afin de contrer « le dérèglement du sens […] en un temps de désœuvrement ». La grâce du poème opère une purification du temps et de l’espace. Freinant le premier et allégeant le second, elle leur évite d’être alourdis par les passions qui peuvent mener au pire. Elle agit à rebours, en sorte que « la terre, écrit Hölderlin à Seckendorf, se trouve en bon équilibre avec le ciel ».
Sommes-nous vraiment en train de commenter l’œuvre d’un fou ? Disons-le sans ambages, à l’heure où les villes s’embrasent et où les glaciers fondent : si Hölderlin est fou, nous sommes aujourd’hui nombreux à l’avoir rejoint dans sa clinique. Le « transport » des hommes a suivi son cours, que la grâce du poème n’aura pu retenir. C’est pourtant au poème qu’il nous faut revenir pour qu’il nous mène au cœur de l’espace et du temps, dans le « milieu doré » où brillent tous les possibles. »

Dans une indifférence/incompréhension quasi complètes de ses contemporains, Hölderlin a tenté de livrer un art poétique qui ambitionnait de fournir à ses lecteurs la « forme natale » de leur temps, plus précisément, de décrire « la forme que notre temps doit prendre » si nous ne voulons pas courir à la catastrophe.
Mais qui a envie d’entendre un tel dysangile ?
La conclusion qu’amène cette inconscience – qui a une longue histoire dans la résistance que l’espèce humaine oppose à la montée de la vérité – Benoît Chantre la donne quelques pages plus loin et elle est terrible : « Peut-être aura-t-il fallu deux guerres mondiales et un désastre écologique en cours pour que nous cessions de nous entendre sur le dos du clochard de Tübingen. « Nous devons être à la hauteur de ce silence », écrivait René Girard***. Hölderlin pouvait se taire, en effet, ou tenir des propos étranges à ses visiteurs, après avoir prophétisé comme il l’a fait la tragédie de notre temps. »
Hölderlin n’était pas fou  : il formula un avertissement que l’Europe, à ce moment-là, était incapable d’entendre. Nous les Hespériques, saurons-nous, 177 ans plus tard, avoir l’ouïe plus fine pour entendre cette pure parole ? Ce livre-méditation profond, exigeant, grave par moments, nous y invite.

* Benoît Chantre est écrivain et éditeur. Il a collaboré à plusieurs revues, publié des livres d’entretiens (avec Philippe Sollers, Jacques Julliard ou René Girard), de nombreux articles et deux essais : Péguy point final (Le Félin, 2014) et Les Derniers Jours de René Girard (Grasset, 2016).
** Par la lecture qu’il fait des commentaires/traductions de Sophocle par Hölderlin, Benoît Chantre vient compléter l’ouvrage de Jérôme Thélot Sophocle, La condition de la parole (Desclée De Brouwer, 2019) présenté ici.
*** René Girard, « Tristesse de Hölderlin », in Achever Clausewitz. Entretiens avec Benoît Chantre (2007) ; rééd. Flammarion, coll. « Champs », p. 216.

Le clocher de Tübingen, Œuvre-vie de Hölderlin de Benoît Chantre, Grasset, 2019. LRSP (livre reçu en service de presse).

Illustrations : Portrait au pastel de Friedrich Hölderlin par Franz Karl Hiemer, 1792 / Éditions Grasset.

Prochain billet le 27 janvier.

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Patrick Corneau