Patrick Corneau
La Seine vue du pont de la Concorde

Le grand intérêt de l’exposition « Sally Mann. Mille et un passages » au musée du Jeu de Paume est de nous montrer que la photographie si elle prétend être un art est autant un travail sur le sujet que sur le médium. Ainsi voit-on comment les techniques de captation de la lumière et leurs conséquences sont une part intégrale du résultat. S’inscrivant dans la photographie d’art avec une chambre 8 x 10 pouces, Sally Mann utilise le collodion humide, technique d’il y a plus d’un siècle qu’elle revisite – procédé délicat, tactile, pictural, aux antipodes de la modernité technologique froide, technique (et inéluctablement numérique) qui permet l’intervention manuelle de l’artiste, badigeonnant ses plaques d’enduit avec un pinceau, et surtout l’intervention du hasard, poussières et saletés se déposant sur la plaque pour y créer des incongruités, des accidents qu’elle souhaite « les plus médiocres » possible. Ce qu’elle appelle avec une certaine grâce (dans une vidéo) la part de « l’ange de l’incertitude » (référence au « bon ange de la certitude » de Proust).
On peut ne pas aimer ce style pictorialiste empreint de références à l’image ancienne mais cette photographie tragique, mémorielle, contemplative suscite une mélancolie inexpliquable qui n’est pas sans charme.
A voir jusqu’au 22 septembre.

Ce diaporama nécessite JavaScript.

*       *
*

La Fondation Custodia (121 rue de Lille 75007) accueille jusqu’au 25 août les expositions Frans Hals – « Portraits de famille », « Enfants du Siècle d’or » et Marian Plug. Les deux premières expositions sont un peu décevantes : Frans Hals est la portion congrue (seulement quatre portraits de famille) mais prestigieuse, choisie comme « accroche » pour présenter des images d’enfants peintes par des célébrités, des petits maîtres ou des anonymes du Siècle d’or. Un détail curieux néanmoins m’a retenu : dans « Portrait de famille dans un paysage » (vers 1645-1648) du même Frans Hals, on peut voir parmi les quatre personnages représentés, un petit serviteur noir, un peu en retrait qui regarde frontalement le peintre (et le spectateur) avec une étrange expression, troublante (et parlante) précisément par son inexpressivité.
Tour à tour charmants, cabots, attendrissants, sages ou drôles, ces enfants de la Hollande et des Flandres du XVIIe siècle constituent un fourre-tout où il y a de belles choses à voir notamment deux Rembrandt – un dessin à l’encre (« Femme portant un enfant sur ses genoux », 1645-1650) et une eau-forte (« Portrait d’un garçon de profil », 1641) – vraiment superbes qui, à eux seuls, valent le déplacement.
Au sous-sol, l’exposition présentant l’œuvre de la graphiste et peintre néerlandaise Marian Plug (née en 1937) est inégale : les œuvres abstraites et les huiles très colorées peinent à convaincre, seules quelques aquarelles peintes d’après nature avec une belle alacrité m’ont touché.
A voir jusqu’au 25 août.

Ce diaporama nécessite JavaScript.

*       *
*

Allant de la rive droite à la rive gauche (du Jeu de Paume à la Fondation Custodia sise dans l’Hôtel Lévis-Mirepoix, rue de Lille), je passais par le pont de la Concorde. C’est au milieu du pont que je les ai entendus, ils venaient derrière moi, juchés sur une trottinette électrique, riant, gloussant, dix-sept dix-huit ans : elle devant tenant le guidon, lui derrière enserrant sa taille. Tous les deux blonds, un peu hâlés, beaux, élégants comme des enfants des beaux quartiers. Elle conduisait avec prudence, accélérait puis freinait, un peu apeurée, les mains tremblantes, lui la rassurait, la conseillait. Sans cris, mais dans les rires, la joie enfantine, l’innocence, ils avançaient cahin-caha sous le grand soleil d’été. Paris était à eux, dans la liberté, le jeu, le plaisir, l’aventure – l’insolence de l’insouciance. Au bout du pont, ils obliquèrent vers Saint-Michel et disparurent sur les quais. Une image du bonheur, fragile, fugace était passée. Ils ne le savaient pas.
J’avais vu deux expositions dans l’après-midi, des images calmes et silencieuses, enserrées, conservées dans des écrins de bois, de verre, de pierre comme de la vie morte.
La vie vivante c’était eux.

Illustration : La Seine vue du pont de la Concorde – photographie ©Lelorgnonmélancolique.

Prochain billet le 1er septembre. 🙂

Laisser un commentaire

Patrick Corneau