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Estivales (11 et dernière) Anna Gourari, pianiste

Patrick Corneau

Je ne suis pas ce qu’on appelle un « mélomane » car mon goût de la musique ne relève d’aucun systématisme, ne répond à aucune volonté de savoir – spécialisé surtout – et ne supporte pas le détournement de cet art à des fins démonstratives de standing ou de statut social. Je suis un peu « wittgensteinien » en cette matière : la musique est une affaire éminemment privée, elle nous repose de la toute puissance fatigante du langage* en nous imposant le silence de l’écoute et celui du commentaire avec cette injonction : ce dont on ne peut parler, il faut le taire.
Je vais rompre ici même ces téméraires assertions. Et essayer, très maladroitement, de dire pourquoi j’aime le piano d’Anna Gourari.
Anna Semyonovna Gourari est ce que l’on nomme, une pianiste « non conformiste ». Ce que devrait être, d’ailleurs, tout musicien. Mais les Gould, Monk ou Gulda, Pogorelich, Sokolov ne courent pas les rues. Férue de mysticisme, cinéaste et actrice à ses heures (Werner Herzog l’a engagée dans lnvincible), elle associe les œuvres – soit presque quatre siècles de musique – d’une manière baroque. “Baroque” au sens littéral du terme, à savoir qui combine un goût de l’emphase, du contraste, une recherche du mouvement et de la fantaisie voire de la bizarrerie qui s’oppose au caractère plus statique et à la rigueur de l’art classique. Ce que fait Anna Gourari avec Bach, le transcripteur lui même transcrit, arrangé et varié, qu’elle croise avec des compositeurs allemands, russes et géorgiens contemporains. Cet exercice dépasse chez Anna Gourari le banal goût de l’éclectisme et devient de fait une très excitante exploration de la musique pour piano**. Expérience qu’elle pratique depuis 2012 avec maestria chez ECM New Series avec trois enregistrements*** où elle fusionne minimalisme, atonalité, néoclassicisme, timbres aux frontières de l’Orient et contrepoint rigoureux selon l’art sublime du Cantor.
Il faut oublier, tout oublier pour entrer dans l’univers d’Anna Gourari. Un univers hors du temps et des esthétiques, en quête de silence, de sens et d’éternité. Son toucher comme son jeu est une magnifique performance de sprezzatura**** musicale oserai-je dire, dont on cherchera bien vainement une quelconque semblance chez les moulineurs de notes asiatiques (excepté quelques Japonaises). La slavitude a encore quelques belles pages et plages musicales à nous proposer…

* « Un art qui avant tout barre la route aux idées et empêche de penser » disait Andrea de Chirico.
** Ainsi en 2003 avait-elle très intelligemment exploré la forme du « nocturne » avec un programme allant de John Field à Astor Piazzolla (disque Decca Mitternacht Midnight Minuit).
*** – Elusive Affinity (2019) : Antonio Vivaldi (1678-1741) / Johann Sebastian Bach (1685-1750) : Largo du Concerto n° 4 BWV 975. Alfred Schnittke (1934-1998) : Cinq Aphorismes. Giya Kancheli (1935) : Pièces pour piano n° 15 et n° 23. Rodion Chtchedrine (1932) : Journal – Sept pièces. Arvo Pärt (1935) : Variationen zur Gesundung von Arinuschka. Wolfgang Rihm (1952) : Zwiesprache. Alessandro Marcello (1673-1747) / Johann Sebastian Bach (1685-1750) : Adagio du Concerto n° 3 BWV 974.
Visions Fugitives (2014) : œuvres de Prokofiev couplées avec la Sonate No. 3 de Chopin et Fairy Tale in F minor de Medtner.
Canto Oscuro (2012) : Bach/Busoni, Hindemith, Gubaidulina et Bach/Siloti.
**** Panache, hauteur et détachement.

A visionner, écouter non pas sans retenue mais dans un moment choisi de bien-être :
J. S. Bach Concerto in G Minor vidéo
J. S. Bach Concerto in G Minor version MP3 seule

Illustrations : photographie ©Kasska / ©ECM Records (Edition of Contemporary Music)

Prochain billet le 1er septembre. 🙂

  1. Danielle de Pazzis says:

    Quel plaisir d’écouter ces deux merveilleux concerti, au petit matin ,au fond du New Hampshire. Un grand Merci,

    Danielle de Pazzis

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Patrick Corneau