Patrick Corneau

Tu quoque, mea filia?
Madeleine, Jean

 

L’art le plus muet est celui qui suscite le dialogue le plus pressant.
Jean Grenier, Essais sur la peinture contemporaine, 1959.

Résoudre n’est pas du domaine pictural.
Jacques Busse

Dieu est sa propre loi, sa propre évidence, sa suprême réussite. Pour lui, juger c’est comparer à soi. Dieu ne fait que du divin. Mais le poète, l’artiste et celui à qui le poème, le tableau est communiqué pour qu’il le recrée en son cœur, comment peuvent-ils juger ? Le magistrat se réfère à un code, le logicien à un postulat, le gastronome à une réussite. L’artiste né de lui-même veut une norme incontestable, où ira-t-il la chercher ?
On appelle parfois « critique » des gastronomies mentales à qui le plaisir ou les lubies de chacun servent de règles sans appel. De plus ambitieux ont dressé une estrade de lois esthétiques du haut de laquelle ils décident pendant quelques générations, jusqu’à ce que leur trône s’écroule dans la risée générale. Quelques obstinés s’en tiennent à un acte de foi invérifiable. Dans l’ombre, petits et grands artistes continuent d’œuvrer, clopinant sur les œufs de la critique. A travers les mansuétudes d’hypocrites adulateurs ou les éclairs de juges féroces.
« Art non figuratif », « abstraction lyrique », « informel » sont devenus des noms équivoques, tant dans la bouche de leurs défenseurs que de leurs détracteurs. Dans quel azimut guetter la lueur qui nous guide à travers des marécages d’apologétique conceptuelle et des maquis de vertueux ennui ?
Goethe, grand arbre mort : « Il n’est de chef-d’œuvre que de circonstances. »
La messe est dite, exit le débat. Irons-nous plus loin ? Oui, car si la peinture est un art (ars) entre la symphonie et la poésie, comme ses compagnes, elle a pour elle le prestige d’une technique. Elle « a » ? Ou plutôt elle avait une technique. Formelle, faite de gestes souples et sûrs. Maintenant périmée : nous lui cherchons d’autres sésames, phénoménologiques, psychanalytiques, sociologiques…
Ignorons pour l’instant ces grandes voix qui montent des ruines interrogées. Bonnes armes, outils merveilleux mais qui peuvent rater, voire blesser qui les manie. Il y a la parole efficace, la nulle et la mauvaise. Mal parler est dangereux. Bien parler, c’est chercher une éloquence qui survive aux instants, s’intronise dans la mémoire, déjoue les puissances de l’oubli, vivifie l’acte créateur. Que rien jamais ne pèse sur la page, que rien n’offre de péage à la compréhension.

Notre étonnement devant la peinture de Madeleine Grenier est fait d’une simplicité très ancienne. Nous sommes là à la source, non à la cime, dans le royaume de l’explication, non dans celui du jugement. Altitude zéro. Moment ambigu du premier regard, du face à face inaugural : bourgeon pour amateur de promesses. Non fleur, non fruit, non graine : telle est la poésie qui n’est point encore poésie.
Il y a des tableaux – petits, grands de formats ; bretons, méditerranéens d’inspirations. Pays de pierres, ciels tournants, soleil d’acier. Lent glissement des visions. Vous ne pouvez rien en dire. Ils sont comme les enfants qui grandissent dans des familles modèles. Ils grandissent dans le savoir qu’on a d’eux, ils sont comme une attente, empêchés. Vous les voyez comme un nuage au loin, comme un orage qui mettrait des jours avant de se déclarer. Vous les voyez mais vous ne les regardez pas. Eux vous regardent et ils attendent. Ils ont vocation de patience. Car c’est vous qui au cœur du tohu-bohu émotionnel allumerez l’éclair. On apprend à fabriquer de l’infini avec certaines minutes.
Toute création a une histoire, une généalogie (1). Très tôt dans la vie c’est trop tard. Très tôt dans la vie c’est la fin. Toute vie est vouée à sa perte, et cela dès l’origine, dès son aurore. Le peintre anticipe sa propre disparition dans ce qu’il voit. Il ne contrarie pas ce principe de dissolution qui gouverne ses heures, guide sa recherche. Il l’accélère. Il se mélange à toutes choses. Il s’égare dans ce qu’il voit : il y a des milliers de ciels dans le ciel, il y a des milliers de jours dans le jour. Il y a trop à voir pour ne pas se perdre. L’errance du regard est infinie. Sa distraction, sa dispersion, sa dissipation sont sans remède. Elle peut rendre fou le rêveur. Pour un peintre à la vocation ultime comme Madeleine Grenier, elle peut mener jusqu’à l’extrême violence de l’émerveillement. L’émerveillement n’est pas l’oubli de la mort, mais la capacité de la contempler comme tout le reste, comme l’amer et le sombre : dans la brûlure d’une première fois, dans la fraîcheur d’une connaissance sans précédent. Il y a une beauté qui n’est atteinte que là, dans cette grande intelligence proposée à l’esprit par le regard qui va à l’infini, délivré de lui-même.
Comment dès lors ne pas vouloir retrouver dans une plastique cette expérience de l’élancement vital quand il s’auréole d’évidence ? L’incarner dans les dimensions d’un rectangle, d’une trame frissonnant de présence et d’heureuse défaillance ?
Le travail de Madeleine Grenier n’appelle pas les perplexités bavardes qui suivent la plupart des expositions. Mais l’espèce d’intranquillité qui semble l’avoir habitée nous est inoculée, rompue de temps à autre par un geste qui n’est pas l’opposé du labeur mais simplement un effort plus souterrain qu’un effort musculaire ou intellectuel : une ascèse. Sa peinture nous donne à vivre à la fois d’obscures lucidités, de sourdes inerties et des spontanéités curieuses. Mais n’est-ce pas de ce mélange-là que semble fait l’univers ? N’est-on pas là comme de connivence avec le Tao dont Lao Zi rêvait et qui fascinait son père ? (2) Ou avec ce Souffle d’en-haut qui couve le chaos dans la Genèse ?
Vous regardez ces toiles rayées de gris, à peine veinées de fins camaïeux, ces légères irisations dévorées par l’envahissement du blanc – ce qu’elles disent : l’imminence d’une disparition de soi – comme du monde. L’absence est une grâce naturelle chez Madeleine Grenier (3). Elle est dans sa nature profonde, comme la lumière dans la substance de Dieu.
Les visiteurs qui passent d’une toile à l’autre sont aimantés comme une boussole que les hasards de la localisation n’empêchent pas de rediriger vers son pôle : un renoncement, une déprise de la figuration qui ne conduirait pas à la sècheresse. Car c’est effectivement à l’intérieur de la « figure » que tout se joue. Pour dépasser l’image, il faut d’abord y être entré ; et l’on n’abstrait pas de rien. Le parcours de Madeleine Grenier est l’implacable démonstration de ce qui n’est – n’en déplaise aux pédants de la critique – qu’un truisme.

Si le monde de Madeleine Grenier semble si marginal, il s’agit d’une marge plus grande que la page. Rester dans la marge plutôt que la page c’est vouloir prolonger l’état d’enfance ou d’adolescence, s’installer dans l’âge des emballements fous grevés de noires hésitations. De cela vient le rayonnement d’un Rimbaud qui n’a cessé d’être en marge, d’être mal partout et d’espérer toujours un ailleurs. Il y a dans la peinture de Madeleine Grenier de ces symbioses rimbaldiennes de l’entêtement et de la rupture, de l’intelligence et de l’aveuglement, de l’orgueil secret et de la modestie profonde, des silences tragiques et de divines timidités. Ces apparentes contradictions ne sont que les facettes d’une féroce et obstinée application à découvrir on ne sait quoi, la rage d’aller au-devant d’on ne sait quelle vague promesse.
Nuances, variations, soudaineté, éclat. Le spectateur chemine dans un malaise libérateur vers une issue sans cesse reportée. Le sujet efface peu à peu sa lisibilité, le chromatisme s’exténue dans le diaphane, la blancheur s’impose. Chaque composition est éclairée en diagonale par une réverbération à la fois incertaine et indéniable. Elle révèle la candeur tragique d’une solitude à même de devenir la source de subtils échanges. Surtout elle manifeste que quelque chose ne s’est pas accompli : une proximité, une plénitude, une affection des choses s’est perdue et de cette absence naît un fond muet, une forme de l’ombre un rien mélancolique. Même si celle-ci remonte toujours davantage au premier plan – dans une paradoxale épaisseur transparente – ce n’est pourtant pas la tristesse qui domine. Le sentiment est autre, une sorte de sérénité surhumaine, au-delà des attachements, plus ouverte, sensible et frémissante que bien des attachements. Il en est ainsi de certains passages chez Mozart : le déchirement introduit le vide dans l’espace. Mais aussitôt, quelque chose vient occuper ce vide, le fait vibrer et nous en fait ressentir la splendeur. Qu’il n’y ait pas tristesse mais plutôt plénitude, voire allégresse, cela tient sans doute dans cette peinture, à la lumière. Chaque art cherche sa justice, et pèse les éléments dont il se sert dans une balance infiniment sensible : un accord d’un certain type chez le musicien, le mot juste chez un écrivain. Une curieuse félicité, brève mais intense, remplit alors le créateur. Mais le peintre ne cherche jamais qu’à retrouver la lumière. La retrouver comme s’il l’avait en effet perdue, comme si la lumière lui manquait, lui faisait défaut – alors que chez les autres hommes, elle va de soi, elle est toujours là, disponible. Cette lumière donc, il peut se faire, par le don du peintre, qu’elle surgisse à nouveau. Elle n’est pas le reflet, la simple copie de la lumière visible, l’illusion visuelle que procurent les ressources de l’art pictural. Ce n’est pas seulement une affaire de métier, un support délicatement choisi, des tons habilement trouvés, des glacis minutieusement posés : cette lumière vient – ou ne vient pas – du tableau lui-même. Par elle le tableau n’est pas éclairé, il se déclare : présence et douceur, là où il y avait vide et froid. Ce pouvoir de rayonnement vient de plus loin et d’autre chose que de simples agencements matériels. Il naît d’une mise en résonance spirituelle, fragile et déchirante. Ce qui était inerte se met à vibrer au creux de l’étendue et, de proche en proche, remplit tous les vides, les interstices que la vie a peu à peu creusés autour de nous.
Les théoriciens ont parlé des ressorts qui font qu’une œuvre nous atteint : il y a l’admiration, l’horreur, le sublime, l’indifférence… Madeleine Grenier a inventé l’imperceptible. Elle nous atteint en nous faisant toucher du doigt que ce que nous touchons du doigt est dans le monde sans être du monde, n’est sûr ni en bien ni en mal, n’est vrai ni dans la réalité ni dans le rêve, que l’invisible n’est ni tout à fait séparé ni complètement insaisissable, et que pourtant un jour…
A quoi tient ce style, j’allais dire cette voix, qui n’a pas besoin de manies ni d’artifices pour être singulier ? Peut-être au côtoiement de la fragilité et de la témérité, de la retenue et de l’audace, à celui d’une économie de moyens très française et d’une puissance de rêve très peu française. Une manière, disons latine de par sa relation non coupable avec le réel, sa défiance de l’aléatoire, le goût géomètre. Un caractère voilé et transparent tout à la fois : laisser entrevoir les objets et ne les voiler que pour donner plus d’essor à l’imagination – la formule même du charme selon Joseph Joubert. Cette chimie quasi organique vaut bien la puérile alchimie dont se moque le Rimbaud d’Une Saison.
Madeleine Grenier courtise moins les galeristes du jour ou les critiques de l’heure que le mouvement de la vie. Si vivre, c’est, comme l’a montré Jean Grenier, participer de cette création pure et continue qui, à chaque moment, réaffirme la vérité du sensible, alors Madeleine est la digne fille de son père. La pensée inchoative du philosophe aurait-elle trouvé dans l’œuvre du peintre ce miroir spirituel parfaitement lisse reflétant la multiplicité des existences et la propension des choses ? Tous deux adeptes de la Voie euphémique, appuyée, incarnée dans l’ordinaire des jours, le sans-éclat, le sous-entendu, l’oblique et le laconique, l’intime et l’infime – l’un et l’autre également opposés aux flots imagiers et convaincus que ce qui est public est vide. On regrette que l’attention aimante de Jean Grenier pour l’art ne se soit pas exprimée sur ces filiales affinités. Empêchée sans doute par un délicat noli me tangere
Et pourtant, certains passages des souvenirs autobiographiques des Grèves ne sont-ils pas déjà, plus qu’une évocation de leur commune attirance pour les ciels d’Armorique, un écho littéraire, une prémonition de la dernière manière de Madeleine ? Il y a entre eux quelque chose qui va au-delà de l’art : un accord, souterrain et irrépressible, de perceptions, d’enchantements communs.
« Les plus beaux paysages sont ceux du ciel. Ils sont plus variés dans nos pays (comme dit Chateaubriand) que ceux de la terre ; ils sont mobiles, et vous pouvez, sans vous déplacer, les voir changer sous vos yeux. Aucun spectacle n’est plus prenant que cette arène incommensurable qui se remplit à mesure qu’elle se vide d’acteurs imprévus. Le sentiment vous saisit de la frivolité de vos occupations et de vos soucis. Seule importe la course des nuages ou leur dissolution dans l’azur. (4) »

Un cliché en noir et blanc éclairé au flash tungstène dans Le Havre presse : un mois avant la mort de Jean, Madeleine pose pour la presse lors d’un vernissage au Musée des Beaux-Arts en février 1971. Allure d’étudiante sage, sauvage, discrète. « Un côté héroïne d’Anouilh mais sans dureté » commente la journaliste qui ajoute : « Très émue, très timide, Madeleine Grenier remercia, comme effrayée de livrer tant d’elle-même sur ces toiles qui l’entouraient. »
Comme l’a écrit Jacques Busse, son professeur, une appréhension de plomb lui interdisait d’être simplement heureuse sur la terre. En 1982, délivrée de ses papillons noirs, libérée de la corvée de dire et de taire, Madeleine Grenier s’éloigne. Elle nous quitte sur la pointe des pieds et nous laisse dans la jungle du quotidien. Aussi perdus qu’avant peut-être, mais le passage de ses douces clartés, circonspectes et intransigeantes, a déposé en nous un goût des limites impossibles, la promesse d’un monde Autre, et même quelque mystérieux germe de joie. L’air est devenu plus respirable du seul fait de ce commerce avec l’imperceptible.

Madeleine Grenier appartient aujourd’hui au monde des disparus. Disparaître était pour elle quelque chose de familier. Elle a passé sa vie à disparaître ou plutôt à inapparaître. Ce qui l’étonnait et lui paraissait presque injustifié, c’était que l’on pût apparaître si ce n’est pour livrer la vérité de soi, à fleur d’âme.
La mort n’a jamais le dernier mot. L’art fixe l’éclat, une fois la vie retirée. Dans un siècle où tant d’artistes disent des noirceurs auxquelles d’autres n’opposent souvent que des simplismes mystificateurs où se retrouvent tous les archétypes de la régression et de la répétition, l’œuvre de Madeleine Grenier s’avance un peu seule et sans tapage vers ce rai de lumière sous la porte qu’il y a au fond de chacun de nous. On la sent fidèle à quelque étoile, prête à partir avec elle le jour du Jugement.
Cette œuvre est belle comme le fut la météorite de Mauerkirchen. Elle était destinée à nous éclairer en se consumant.

P. Corneau.

1. D’après Goethe, « Tout ce que nous pouvons faire, c’est préparer le tas de bois et le faire sécher ; il prend feu à son heure et nous en sommes tout surpris. »
2. C’est à la période même où Jean Grenier entreprend la lecture des taoïstes que débute son attention régulière au monde de la peinture et aux problèmes de l’esthétique.
3. La tient-elle de son père qui déclarait : « Mais non, je ne suis pas absent ; je suis présent (ailleurs). » (Lexique, Fata Morgana, 1981) ?
4. Jean Grenier, Les Grèves, p. 15, Gallimard, 1957.

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