Patrick Corneau

L’ours et la souris sont montés sur la scène. Ils ont salué le public. L’ours un peu bedonnant, les bras ballants, s’est légèrement penché en avant, un sourire timide, le regard un peu effrayé. La souris, guère plus grande que son violon, a lancé un regard complice vers les auditeurs, puis fait une rapide courbette. L’ours s’est installé derrière le piano mais a galamment attendu la tourneuse de page avant de s’asseoir. Un dernier regard à la souris et l’ours abat ses pattes sur le clavier qu’il malmène de gauche à droite. Une saccade de délicieux arpèges s’élève dans le transept sur lesquels l’archet de la souris étire de longues notes dolentes.

C’est une sonate de Brahms et nous voilà plongés dans un romantisme fin d’époque un peu mièvre, mais pas trop. Devant moi, quatrième rang, un jeune couple : elle blonde, légère robe d’été rouge décolletée dans le dos (je vois la bretelle de son soutien-gorge ton sur ton), lui brun, barbe courte, carrure de maître-nageur, très droit, chemise blanche avec des motifs de dauphins. Le violon dialogue élégamment avec le piano. L’ours suit la partition avec un regard sévère, parfois réprobateur. De temps en temps, il écarquille les pupilles comme s’il n’en croyait pas ses yeux. La souris souligne cet étonnement en levant les yeux au ciel et égrène quelques notes rassurantes. On nous conte une histoire confuse de lacs, couchers de soleil, sous-bois, châteaux, jouvenceaux et damoiselles, bref des histoires de cœurs tristes sur fond de phtisie galopante. La musique s’enfonce dans l’élégie et, de triste devient plaintive.

On en est au deuxième mouvement et Brahms s’éternise un peu, la blonde passe son bras autour de la taille du maître-nageur. La mélodie s’enfle et s’apaise, nous sommes comme des ludions sur de grandes vagues qui montent et descendent, la musique nous berce et une légère somnolence s’installe. Mais la souris veille au grain, Brahms aussi. L’ours plaque quelques accords diminuendo et soudain le violon se lance dans un vibrant lamento. Toute la mauvaiseté d’un romantisme de pacotille se déverse alors dans l’église qui en réverbère tout le kitsch jusqu’à la voûte – une sainte Thérèse au-dessus de ma tête paraît même offusquée par ce racolage pleurnichard. Mais Brahms insiste, exagère même et la blonde appuie tendrement sa tête sur l’épaule de son maître-nageur. Brahms exulte : une femme vient de capituler, son âme est comme de la cire molle, il la triture et l’étale abominablement sur les marges de sa partition. Le maître-nageur incline sa tête sur le haut du crâne de la blonde, va-t-il capituler lui aussi ? Dans vingt ans – si leur couple a tenu – ils se souviendront, les yeux humides, de ce moment sublime d’osmose amoureuse et en parleront comme de « leur sonate de Vinteuil », ils en feront « l’air national de leur amour »…

Derrière moi, une petite fille qui n’a pas demandé à être là, s’ennuie et fait du pliage avec les pages du programme – les froissements du papier mettent Brahms à des années-lumière. Soudain l’église s’illumine en bleu Yves Klein, des applaudissements crépitent autour de moi, le piano et le violon fatigués de faire battre les ailes de la musique ont trouvé le silence plus intéressant et s’y reposent désormais. L’ours et la souris saluent de nouveau. Un filet de sueur coule sur la tempe de l’ours, il l’enlève du plat de la main et l’essuie sur la cuisse de son pantalon. La souris sourit, elle a des bottines vernies noires qui brillent. Le public qui se croit à un concert des Rolling Stones en redemande. Est-ce bien raisonnable ? Le gentil couple se lève pour applaudir. Ira-t-on à la standing ovation ?

Je me souviens d’une remarque de Simone Weil sur la « charité dans les mélodies grégoriennes », elle affirme qu’il y a un plus haut degré de technique musicale dans le chant grégorien que dans tout Bach et Mozart qu’elle considérait comme de la « musique de divertissement ». Que dire alors de Brahms…
Quoi que pense Simone Weil, qui aurait sans doute approuvé Glenn Gould qui assimilait le concert tantôt à la corrida tantôt à un moment d’exhibition du moi social, la joie suprême née de la rencontre entre un compositeur, deux instruments, la maîtrise de leurs interprètes, le contexte physico-acoustique d’un lieu et l’accueil psychoaffectif d’un public est un petit miracle qui s’appelle l’harmonie – expérience à la fois déchirante et douce que nous pouvons ressentir sans pouvoir la saisir… mystère que nous n’aurons jamais fini d’explorer.

C’était un soir de juillet dans l’église romane de Vicq sur Gartempe (Vienne), dans le cadre de la 12 ème édition du Festival « LES CHAISES MUSICALES » : le premier violon du Quatuor Ébène, Gabriel Le Magadure (la souris) interprétait avec le pianiste Nicholas Angelish (l’ours) la sonate pour violon et piano n°2 en sol majeur opus 78 de Johannes Brahms.

Illustrations : photographies ©Lelorgnonmélancolique.

Prochain billet selon l’humeur 😉 avant la rentrée de septembre

  1. Danielle de Pazzis says:

    Absolument charmant….je me réveille au fond du New Hampshire, USA et je m’émerveille de la beauté et de la souplesse de notre belle langue. Merci! Merci!.

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Patrick Corneau