Patrick Corneau

En octobre 1951, Sartre part en Italie pour un périple qui le mène à Naples, Capri, Rome puis Venise. Lors de ce dernier séjour, il ne cesse d’écrire, prenant des notes à la volée entre émotion et ironie pour faire vibrer la présence de la Sérénissime et celle, multiforme et obsédante, de l’eau. Son œil alerte essaie de comprendre en une vision totalisante la réalité complexe de l’Italie au sortir de la guerre. Pourtant Sartre se sent en faute lorsqu’il s’intéresse aux monuments, aux traces du passé : « (…) passéisme… Mauvaise conscience en regardant tout cela. J’écris pour me rendre une bonne conscience. » L’écriture est une manière de se faire pardonner cette trahison à l’égard du présent. Il confiera plus tard que son projet est d’écrire « la Nausée de mon âge mûr » : saisissant tout ce qui s’offre à ses yeux, une touffe d’herbe, un volet fermé, le foulard d’une passante… cet observateur façon Roquentin cherche le secret des choses et des êtres.
Sur le vaporetto qui le transporte de Venise vers l’île de Torcello, le Touriste comme il se désigne, est témoin d’une scène de panique collective face à un jeune homme en proie à une crise épileptique. Il en fait un récit pour le moins étrange pour quelqu’un qui veut rester dans le constat, n’analyse pas et se défend même de le faire. Il apparaît que parce qu’il est modeste, ouvrier, le public est sauvé, rédimé, car nimbé d’une innocence qui le rend presque beau (Duccio) et que n’a pas le « bourgeois » qui, ici, dans la conscience militante de Sartre, est lesté de toutes les tares de la terre…
Décidément, il est difficile d’être fidèle au pratico-inerte, de respecter son indifférence. Sans mauvaise plaisanterie, on se demande si Sartre réussit jamais à se regarder droit dans les yeux ? Le touriste Sartre ne reste jamais à distance de lui-même, son moi d’écrivain engagé tel qu’il s’est construit idéologiquement, politiquement et tel qu’on ne l’attendrait pas dans un contexte si détaché, si « exotique », le rattrape immanquablement, irrésistiblement…

« Mais entre ce vif petit cigare incongru et l’eau, s’il n’y a aucun rapport, il y en a entre cette eau morte et les cent personnes aux yeux vides et cernés qu’il emporte. Je regarde ces yeux et j’y vois l’eau de la lagune, brillante, blanche et morte. Tout d’un coup dans la galerie, à ma gauche, une vive agitation. Comme toujours, quand je regarde, quelque chose a déjà commencé, je vois des dos qui se penchent sur un banc, sur quelque chose que je ne vois pas. Les bancs sont disposés deux par deux et se font face. Contre la fenêtre un paysan à moustaches, au visage gris, reste à peu près indifférent. Une torsion violente et comme désespérée agite ces dos, les secoue comme des vagues, rejettent ces quatre jeunes gens en arrière mais ils reviennent rapidement et doucement en avant ; ils se penchent. Nouvelle secousse, étrange contraste entre cette violence grossière et brutale qui s’empare d’eux par moment et qui semble les posséder et la douceur de leurs gestes quand ils reviennent en avant. Ils tiennent quelque chose, quelque chose d’apeuré et de farouche qui se débat. Je me penche, des gens se sont levés un peu partout dans la galerie et regardent. Je vois un visage congestionné, très jeune, aux yeux clos, qui se redresse et retombe et puis de nouveau il y a cette secousse qui écarte les soigneurs, les envoie dinguer contre les bancs et ils se rapprochent, doux, précautionneux, presque suppliants, l’un d’eux se penche vers cette belle tête convulsée et lui parle à voix basse, tendrement. Pour toute réponse la bête cachée — car on ne peut croire que ce corps qui se débat appartient à la tête qui dort et rougeoie — les secoue, les éparpille. On doit connaître le jeune malade car quelqu’un dit : « Il en a des fois pour dix minutes, des fois pour une demi-heure. » Les gens se taisent. Ils regardent. Pas tous. Beaucoup sont restés assis. Mais c’est un regard étrange, sans scandale ni peur ni surprise : un regard qui reconnaît plus qu’il ne voit. Je connais les paniques des foules bourgeoises quand quelqu’un au milieu de la rue perd sa dignité, cesse d’être homme de droit divin pour devenir bête. Il y a de la peur alors dans les yeux ou une curiosité sadique et qui s’effraye d’elle-même. Les plus humains feignent de ne rien voir (je ne veux pas dire qu’on ne secourt pas, je parle de ceux qui n’ont rien à faire qu’à regarder). C’est le mieux que peut faire un bourgeois de chez nous : ignorer, retourner à sa solitude, faire comme s’il n’avait rien vu pour que, plus tard, le malheureux, s’il retrouve sa dignité, puisse croire que personne ne s’est aperçu de son abjection. Et d’autres croient devoir prendre un air de deuil ; derrière ces fronts butés, les souvenirs des enterrements familiaux ou corporatifs ne sont jamais loin. Combien de fois j’ai pensé, dans une de ces foules clairsemées — au café, au théâtre —, si je tombais, si je me mettais à crier, je serais seul, totalement seul. Mais ici il n’y a pas de solitude. Cette crise d’épilepsie, c’est un événement qui arrive à tous. Et c’est un événement quotidien comme la fatigue, les accidents de travail, la tuberculose des gosses ; il est arrivé à cette foule de receler une crise d’épilepsie. Ils regardent sans tristesse, sans curiosité, sans efforts pour voir — et d’ailleurs ils ne voient rien puisque le jeune homme, à présent, est couché sur le banc. Ils ne regardent pas : ils se tournent vers l’endroit où cette foule dont ils sont les membres a été blessée. C’est comme le mouvement réflexe d’une grenouille décérébrée qui porte la patte à l’endroit qu’un acide attaque. Une femme, encore jeune, blafarde, avec des yeux immenses, a commencé par se lever pour regarder et puis sans changer d’expression elle a détourné la tête mais elle n’a pas détourné son attention ; elle reste debout, attentive mais sans plus regarder, comme si elle connaissait la scène par cœur et comme si elle la voyait se dérouler en elle. Il y en a qui ne se sont pas levés mais je vois qu’à eux aussi la chose arrive. La chose ? Pas grand-chose, un petit dégoût quotidien de plus. Il y en a même qui sourient, et qui sourient précisément de cela, ce qu’aucun bourgeois n’oserait faire, car la souffrance est obscène et a le mauvais œil pour les foules à dignité. Cette foule-ci n’a aucune dignité ; elle sourit par place mais c’est comme un sourire d’excuse. D’excuse à qui, je ne sais pas. Ils ont l’air de dire : « Ne faites pas attention, ce n’est rien, un petit accident. » Et cette foule est si unie qu’ils ont le droit de sourire, comme si chacun était l’épileptique, comme si c’était à lui que la crise arrivait. Les jeunes gens le maintiennent toujours, ils essayent d’empêcher que sa tête ne cogne contre le banc, le vieux a baissé la glace pour qu’il ait de l’air et il a pris sur ses genoux la grosse tête tuméfiée puis il a repris son rêve calme et las. Il regarde droit devant lui, les mains doucement posées contre les oreilles du jeune type. Ce qui me frappe chez ceux qui le maintiennent, c’est leur loisir triste. Ils se penchent vivement sur lui dès qu’il se débat, mais à peine est-ce fini qu’ils se redressent et qu’ils tournent la tête avec un air lent, absent, presque religieux. Pour tout dire c’est en effet une sorte de scène religieuse à laquelle j’assiste. Je n’aime pas ces comparaisons, je les trouve en général insultantes mais pour une fois je ferai le touriste et je dirai que j’ai eu, en plus fort, la même et singulière impression que devant les toiles de Duccio. L’événement était si quotidien, si prévu — sous une forme ou une autre — par tous, ils étaient si habitués à ces accidents de la misère où l’on doit sur-le-champ porter secours que tout se déroulait presque comme un rite. Et tous ces visages qui poursuivaient leurs rêves, on aurait dit qu’ils ne distinguaient plus cette misère de la leur, ils avaient détourné la tête, ils pensaient à tout, aux impôts, au prix de la vie, à la femme encore enceinte, à leurs douleurs rhumatismales et c’était la même chose, c’était une manière de penser au garçon. Comme sur les toiles naïves de Duccio c’était une humanité catholique et leur accueil était si large que moi, touriste français et plus riche qu’eux, je n’en étais pas exclu. Je me rappelais une crise d’épilepsie qui m’avait terriblement impressionné quand j’avais quatorze ans et je me rendais compte que c’était l’horreur bourgeoise des assistants qui m’avait fait horreur. C’était un dimanche à La Rochelle, rue de l’Horloge, les gens endimanchés se penchaient sur un homme qui souillait ses habits du dimanche. Ici l’événement n’est pas sinistre. Même pour lui, parce qu’il n’est pas seul. C’est certainement l’amitié des ouvriers, cette camaraderie si forte qu’un jour un communiste qui avait été exclu du parti me disait : Ce que je regrette, c’est l’amitié. Mais c’est aussi une certaine amitié italienne que j’ai remarquée cent fois, cette tendresse de l’homme pour l’homme presque sensuelle et si peu pédérastique. »
Jean-Paul Sartre, La Reine Albemarle ou Le dernier touriste, Collection Blanche, Gallimard, 1991.

Illustration : Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir sur la place Saint-Marc à Venise (1976) – photographie de Pascal Hee, AFP.

Prochain billet selon l’humeur 😉 avant la rentrée de septembre

  1. serge says:

    Sartre s’est totalement déconsidéré à mes yeux par son adhésion au communisme, par son mépris envers Camus ou Aron qui ont essayé de lui ouvrir les yeux, par sa vie très bourgeoise très confortable d’intellectuel officiel notamment pendant l’occupation tout en jouant les révoltés et les contestataires.
    En ce qui concerne sa production littéraire pourquoi ne lui est-il pas appliqué le même traitement qu’un Céline
    dont on admet le génie seulement après avoir rappelé les errements politiques.

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Patrick Corneau